Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme
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Sophie Laurant
Le récit
Quand la Résistance tissait sa toile au musée de l'Homme
Il y aura quatre-vingts ans le 15 décembre paraissait le journal clandestin Résistance. Réalisé par une poignée d'individus, dont des scientifiques du musée de l'Homme, à Paris, qui avaient décidé de « faire quelque chose » dès l'été 1940. Récit des sept courts mois durant lesquels ils vont construire ce qu'on appellera la première résistance.
1940
Place du Trocadéro, le 4 juin, à Paris. Un homme mince aux petites lunettes rondes observe dans l'aube d'été l'armée allemande défiler avec l'assurance raide des conquérants : « Comme des soldats de plomb », pense Paul Rivet, écœuré. Il a fait déverrouiller les portes du musée de l'Homme dont il est le directeur : il n'est pas dit que « son » musée restera fermé sous prétexte que les Allemands arrivent ! Il faut tenir face à la débâcle et à la peur. C'est une question d'honneur. Une lueur de défi dans les yeux, Paul Rivet, 64 ans, placarde sur ces mêmes lourdes portes Art déco le poème de Rudyard Kipling, If, connu pour son dernier vers : « Tu seras un homme, mon fils », qui invite à vivre dignement. A l'intérieur du musée, quelques femmes s'activent. Scientifiques, techniciennes, bénévoles chargées des collections... elles tentent de maintenir une vie presque normale alors que les hommes sont mobilisés depuis l'automne dernier. Dans la bibliothèque qu'elle a créée selon des méthodes américaines les plus modernes et où elle dort sur un lit de camp pour éviter les vols en ces temps de chaos, Yvonne Oddon, 38 ans, jette un regard aux bureaux voisins, silencieux. Ses collègues, les ethnologues Boris Vildé, 32 ans, et Anatole Lewitsky, 39 ans, vont-ils se replier en Afrique du Nord avec ce qu'il reste de l'armée française ? La bibliothécaire partage l'analyse d'Anatole dans sa récente lettre : « Nous ne pouvons pas, ni individuellement ni collectivement, admettre une victoire allemande », a écrit ce beau Russe qui dirige le laboratoire de technologie comparée et dont elle partage discrètement la vie depuis la création du musée, en 1938. Venus d'horizons différents, heureux d'avoir trouvé en France une liberté de pensée et d'agir loin de l'étouffante peste brune qui asphyxie peu à peu l'Europe, ces jeunes savants réunis autour de Paul Rivet se sont fait naturaliser avec bonheur et ont rejoint les drapeaux avec fierté, pour défendre « ma » France, comme le dit Boris Vildé, linguiste originaire des pays baltes et responsable du département des civilisations arctiques.

22 juin. Bloquée dans la Vienne par l'exode, Agnès Humbert, 46 ans, entend, abasourdie, atterrée, l'annonce de l'armistice qui va être signée ce jour. Cette historienne de l'art travaille au musée des Arts et Traditions populaires, jumeau du musée de l'Homme et situé dans l'autre aile du palais de Chaillot. A Paris, au même moment, Germaine Tillion, tout juste revenue d'une mission ethnologique auprès des Berbères pour le compte du musée de l'Homme, en a vomi de dégoût ! Pour ne pas devenir folle, elle s'est précipitée à la Croix-Rouge, pensant pouvoir être utile aux prisonniers : les bureaux sont désertés. Seule, une dame très comme il faut partage avec elle son désespoir et lui recommande d'appeler un certain colonel Paul Hauet. Dès le lendemain, l'ethnologue de 33 ans débarque dans le bureau de ce militaire de 73 ans qui admire Pétain mais ne décolère pas de la présence des Allemands. Ensemble, ils décident de remettre sur pied une organisation d'aide aux soldats coloniaux.

14 juillet. « Monsieur le Maréchal, le pays n'est pas avec vous, la France n'est plus avec vous », tonne Paul Rivet, en ce jour symbolique, dans sa lettre ouverte au maréchal Pétain. Très engagé dans le Front populaire, cet ancien combattant fait partie des lucides : dès 1934, il afondé le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et veut croire qu'une action politique à visage découvert est encore possible. Même s'il se doute que le nouveau régime, à Vichy, l'a placé dans son collimateur : Rivet a accueilli tant de chercheurs étrangers, parfois juifs ! Mieux encore : il prétend fonder une ethnologie qui se démarquerait des critères anthropologiques justifiant la hiérarchisation des races... Paul Rivet a aussi décidé de fermer les yeux quand sa bibliothécaire passe ses heures de travail à contacter ses homologues à l'ambassade des États-Unis pour récolter de vraies informations sur le cours de la guerre, vu qu'à présent, à Paris, tout est censuré, contrôlé par les autorités allemandes...

14 juillet 1940 "Monsieur le Maréchal, le pays n'est pas avec vous, la France n'est plus avec vous" écrit Paul Rivet à Pétain
Fin juillet. Tandis que son amie Germaine Tillion lui a confié son action auprès des prisonniers et l'idée de créer des filières d'évasion, Yvonne Oddon n'est pas restée à se tordre les mains. La jeune femme a aussi pris contact avec un couple d'amis de la rue Pétrarque, à deux pas du musée, qui sont d'accord pour « faire quelque chose ». Quoi, elle ne sait pas encore, mais l'apparition soudaine, quelques jours plus tôt, de Boris Vildé l'a galvanisée : il s'est évadé de son camp de prisonniers dans le Jura, malgré un genou blessé, il a marché, et le voilà ! Amaigri, mais le regard toujours aussi intense, déterminé à agir. De retour dans l'autre aile du palais de Chaillot, Agnès Humbert, dégoûtée, confie à son cahier intime avoir trouvé à ses collègues du musée des Arts et Traditions populaires « un air chafouin, un je-ne-sais-quoi de mesquinement satisfait d'être encore en vie ». Même sous labotte allemande... Que faire ?

Début août. Joie à la bibliothèque : Anatole Lewitsky, démobilisé, a rejoint ses collègues ! Ou devrait-on déjà dire ses complices ? Yvonne et Boris lui résument la situation : ils peuvent compter sur au moins cinq collègues fiables et sur la bienveillance du directeur qui leur attribuera des allocations de recherche sans demander de comptes. Il faut que chacun active ses réseaux de connaissances pour faire circuler les vraies nouvelles, contrer la propagande. Et, dans l'autre sens, rassembler le plus de renseignements possible. Par ailleurs, on doit aider les militaires évadés à fuir vers la zone sud.

17 août. Agnès Humbert a mal à la main à force de recopier à des dizaines d'exemplaires le tract anonyme qu'elle a reçu dans sa boîte aux lettres, appelant à garder le moral et à se méfier des Allemands. Elle entend bien le distribuer à des amis sûrs qui, à leur tour, vont user leur plume à le copier. À commencer par ceux du « cercle littéraire » des « Amis d'Alain-Four-nier » qu'elle vient de créer avec l'aide de son fidèle collègue Jean Cassou : quelle élégante couverture pour protéger leurs réunions ! Mais ces intellectuels devraient moins parloter, estime cette femme d'action qui cherche comment aller plus loin dans la contre-propagande.

25 septembre 1940. Quel sera le titre du journal ? Yvonne Oddon propose "Résistance". Adopté !
25 septembre. Boris Vildé et Anatole Lewitsky se sentent tout de suite en confiance quand Agnès Humbert entre dans leur bureau afin de proposer les services de son « groupe d'écrivains ». Le ren-dez-vous a été pris par l'intermédiaire discret de Paul Rivet et Jean Cassou. Ils tombent d'accord : il faut passer à la vitesse supérieure et réaliser un vrai journal. Pour ranimer la flamme patriotique et donner des nouvelles fiables, certes, mais aussi pour manifester aux yeux de tous qu'une armée clandestine est en ordre de marche, en lien avec Londres ! Certes, Vildé bluffe terriblement, quand il ne s'agit que de groupuscules clandestins autonomes et dispersés mais c'est ainsi que l'on entraîne les gens dans son sillage. Il revient de Bretagne où il a pu tester, avec succès, cette stratégie auprès de contacts locaux, afin de mettre sur pied une filière de passage vers la Grande-Bretagne. Quant aujournal qu'Agnès Humbert se dit prête à taper à la machine et à mettre en pages, sa reproduction à plusieurs centaines d'exemplaires est désormais possible : la ronéotype installée dans la cave du musée de l'Homme et les stocks de papier de l'institution sont à leur disposition !

Quel sera le titre de la publication ? « Résistance », propose la protestante Yvonne Oddon qui leur raconte qu'au XVIIIe siècle, des femmes persécutées pour leur foi avaient gravé ce mot sur le mur de leur prison. Les autres approuvent et l'on dessine à la main ce titre résolu. Vildé fait ajouter en sous-titre « Bulletin officiel du comité national de Salut public » : l'esprit de la Révolution française qui anime ces intellectuels de gauche devra s'afficher d'emblée.

Octobre. Un tout jeune homme approche Vildé. Il s'appelle René Sénéchal, il a 18 ans et le contacte de lapart de Sylvette Leleu, garagiste à Béthune, dans le Nord. Cette veuve de guerre a entrepris de cacher des soldats britanniques piégés en France et des militaires français en fuite. Il faut les évacuer. Boris Vildé ne demandait que cela. Il organise lafilière jusqu'en Bretagne ou en Espagne, logeant les fugitifs chez les amis d'Yvonne, à Paris, leur procurant de faux papiers grâce à d'autres « connaissances ».

15 décembre. Dans le sous-sol du palais de Chaillot, Agnès Humbert admire le résultat : quatre pages de format A4. L'éditorial commence ainsi : « Résister ! C'est le cri qui sort de votre cœur à tous, dans la détresse où vous a laissé le désastre de la patrie. C'est le cri de vous tous qui ne vous résignez pas, de vous tous qui voiliez faire votre devoir. » Cet appel solennel n'exclut pas quelques traits d'humour en bas de la page 2 : « Le général de Gaulle et ses collaborateurs viennent d'être privés de la nationalité française. Monsieur Laval n'a pas encore reçu la naturalisation allemande. » D'une cachette sous le tapis de l'escalier de son immeuble, elleaextraitlalistedequatrecentsadresses « sûres » à qui envoyer les exemplaires par La Poste, par petits paquets, à charge pour les destinataires de les faire lire au plus de gens possible.

30 décembre, Aubervilliers. Un groupe d'amis passionnés d'aviation a reçu le journal, via des avocats en contact avec le musée de l'Homme. Ils sont en train d'en retirer quatre cents exemplaires sur la ronéo du club d'aviation quand... lapolice débarque !

1941
Février, Toulouse. Boris Vildé, en « congé de convalescence », monte dans un énième train, direction Carcassonne. Satisfait, il se remémore les contacts noués la veille avec un groupe de « rebelles » antifascistes : professeur, libraire, boulanger... Voilà de bons relais en zone sud. Le linguiste doit s'avouer que, malgré les dangers, il aime cette vie d'imprévus et d'aventure. De groupe en groupe, la toile d'araignée s'étend désormais de Béthune à l'Alsace, de la banlieue parisienne à la Bretagne, et maintenant au sud de la France. Et encore, il préfère ne pas trop savoir avec qui ses contacts sont eux-mêmes en relation...

26 mars. Boris Vildé traverse la place Pigalle, la tête pleine de soucis : Yvonne Oddon et Anatole Lewitsky ont été arrêtés le 10 février, sur dénonciation de deux employés du musée, tandis que Paul Rivet s'est échappé de justesse. Il faut coûte que coûte se réorganiser. Soudain, un policier pose la main sur son bras et lui demande son identité. Ironie du sort : il est rentré de zone sud sous son vrai nom, désormais dangereux à porter, et s'apprêtait à récupérer une valise pleine de fausses cartes d'identité. Trop tard. Il comprend tout à coup : le traître ne peut être qu'Albert Gaveau, un jeune homme dégourdi dont il a fait, trop vite sans doute, un de ses agents de liaison.

23 février 1942. Sept homme condamnés dans "l'affaire du musée de l'Homme" sont exécutés à l'aube au Mont-Valérien.
22 février. Germaine Tillion repose le téléphone, effondrée. On vient de l'avertir : l'exécution des sept hommes condamnés à mort dans le long procès que les journaux ont appelé « l'affaire du musée de l'Homme » est pour demain matin, à l'aube, à la forteresse du Mont-Valérien. Malgré toutes les démarches qu'elle a entreprises pour obtenir leur grâce. Même le « gosse » René Sénéchal va être fusillé ! Seules les femmes inculpées, dont Yvonne Oddon et Agnès Humbert, sont épargnées : leur peine est commuée en déportation. Il ne lui reste plus qu'à prévenir les familles de ceux qui ont été ses collègues et amis : Anatole Lewitsky, Boris Vildé... d'autres encore qui ont, à un titre ou à un autre, participé à cette nébuleuse de la première résistance. Et à continuer la lutte, dans son propre réseau. Plus que jamais. Depuis sa cellule àFresnes, Boris Vildé écrit à sa femme une lettre d'adieu : « Ma chérie, pensez à moi comme à un vivant et non comme à un mort. (...) Il ne faut pas que notre mort soit un prétexte pour une haine contre l'Allemagne. J'avais agi pour la France, mais non contre les Allemands. Ils font leur devoir comme nous avons fait le nôtre. Qu'on rende justice à notre souvenir après la guerre, cela suffit. D'ailleurs nos camarades du musée de l'Homme ne nous oublieront pas. »