ESSAI D’AUTOBIOGRAPHIE par Marianne Mahn-Lot

Mon enfance à Fontenay-aux-Roses

Née le 18 février 1913, fille du médiéviste Ferdinand Lot et de la russe Myrrha Borodine, je fais terminer cette enfance à 12 ans, âge où je cesse de travailler à la maison sous la direction de mes parents, pour commencer des études régulières au Collège Sévigné.

La maison natale eut un rôle essentiel dans la vie des trois filles Lot. Au 53 rue Boucicaut, cette demeure n’est autre que la maison de campagne d’Antoine Petit, chirurgien du roi Louis XV, qui fonda, tout près de là, un poste de médecin consacré aux soins gratuits pour les indigents. Le modeste logis de ce docteur jouxte toujours notre ancienne demeure, remplacée aujourd’hui par un HLM.

Dans cette grande demeure, nous occupions en location le premier étage ; les Langevin furent longtemps nos voisins au rez-de-chaussée. Le parc fut pour nous un véritable paradis. Une aile de la demeure abritait au 1er étage la famille très amie des Caillassou, quercynois établis à Fontenay depuis une dizaine d’années. Trois enfants dans nos âges : Geneviève, Robert, Madeleine dite Manet. Au rez-de-chaussée, sur la cour, un logis misérable occupé par la famille Couty aux nombreux enfants.

Le parc était dessiné « à l’anglaise », avec un « wellingtonia gigantea » qui nous fascinait. Il y avait une grotte, qu’aurait habitée un loup féroce ; des quantités de buissons de fusain, des allées courbes délimitaient de vastes pelouses. Au centre, un emplacement où l’on pouvait récolter du sable et s’essayer à en faire des « constructions ». Et que d’admirables arbres, dont un thuya qui devint « l’Arbre » par excellence ; chaque branche portait un nom car nous escaladions tout cela des heures durant. L’une des branches était dite « dangereuse », car lisse et sans bifurcations. Une autre était dénommée « branche du chat pendu ». Le plus intéressant, c’étaient les pelouses. Nous y connaissions l’emplacement des violettes, les mauves et les blanches étant particulièrement appréciées pour leur rareté. Nous trouvions partout des matériaux pour « jouer à la marchande ». Les scabieuses servaient à fabriquer de la poudre de riz ; les fleurs de marronnier roses étaient censées représenter de la confiture. Autre jeu : se servir des aiguilles de pin pour assembler des feuilles de marronnier et confectionner des tuniques de sauvages, car les histoires de Peaux-Rouges nous passionnaient. Nous allions jusqu'à jouer du Jules Verne, en particulier « Les enfants du Capitaine Grant ». L’allée du milieu servait à jouer aux barres. Le terre-plain du haut était réservé au « jeu de grâces » avec raquettes appropriées. Naturellement les parties de cache-cache étaient quotidiennes. On se réconciliait autour d’un gobelet de coco.

Mais notre grande hardiesse fut d’installer, au fond du parc, des trapèzes et de nous lancer hardiment de l’un à l’autre ; nous avions aussi appris à un chat à sauter à travers un cerceau. Chaque été nous organisions une séance payante, dénommée « cirque » avec assistance des parents.

Une des choses qui m’avait beaucoup frappée, c’était l’abondance de petites coquilles mêlées au sable des allées. On m’expliqua que dans la Préhistoire, le Bassin Parisien était recouvert par l’océan, ce qui me fit beaucoup rêver.

Le village lui-même était tout un enseignement.Une des sources de profit était l’abondance des carrières de gypse. On en voyait passer de lourds tombereaux dans notre rue Boucicaut. Tout près de là opérait le maréchal ferrant dont le travail, producteur d’étincelles, nous fascinait. Je me souviens aussi de l’atmosphère de liesse que produisait, chaque année, l’arrivée d’un cirque ambulant, dans ses carrioles peuplées de clowns et de prestidigitateurs ; puis ils s’installaient, tigres compris, place du Marché

Jusqu’au XIIe siècle, Fontenay se rattachait à la paroisse de Bagneux. En 1286 s’érigea une église importante dédiée aux saints Pierre et Paul. La seigneurie en appartenait à « Sainte Geneviève » - église au passé prestigieux que la Révolution détruisit et remplaça par l’actuel Panthéon. Mon père, qui se promenait beaucoup en notre compagnie, nous l’avait expliqué en nous montrant telle pierre gravée au nom de cette abbaye.

Mais pourquoi les roses de notre Fontenay ? La savante histoire de l’abbé Lebeuf nous apprend par exemple qu’en 1726 (le village ne comptait alors que 526 habitants) il était d’usage que les Parlementaires viennent s’y approvisionner en roses afin d’en pourvoir les douze pairs de France. La rose était censée avoir aussi d’étonnantes propriétés médicinales.

En 1778 s’était fondée à Arras, pour exalter concurremment rose et amour, la Société des Rosati. Chaque année Fontenay les accueillait en grande liesse. On ornait en premier lieu la statue de La Fontaine : et les festivités se terminaient par un banquet avec défilés de clairons. On y couronnait aussi une « rosière » ; et nous eûmes la joie d’embrasser une rosière, jeune fille particulièrement méritante, qui habitait notre maison

Fontenay regorgeait de souvenirs. François Villon y était venu avec une bande de joyeux drilles.

Que de choses nous apprenaient nos promenades ! Par exemple que la rue de la Sorbonne, à Fontenay, témoignait d’un droit féodal perçu par le chapitre du Collège universitaire fondé par Robert de Sorbon.

De toute façon, les seigneuries étaient nombreuses. Par exemple celle des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Colbert eut aussi la seigneurie de Fontenay, en même temps que celle de Sceaux. Le chapitre de Notre-Dame levait aussi des dîmes à Fontenay. Les noms des sentiers du village nous enchantaient, par exemple « le Val content », la Fosse Bazin. Beaucoup de fêtes se passaient au château Sainte-Barbe-des-Champs - annexe du prestigieux Sainte-Barbe de Paris où Péguy, entre beaucoup d’autres, fit ses études. L’achat du château date de 1851. Il devint un Collège. On y enseignait non seulement les humanités mais certaines techniques (chaque collégien avait son petit jardin). Jérôme Carcopino y fut élève en 1893. Mon père aussi : il se souvenait de l’inconfort complet d’un lever matinal sans chauffage au son du tambour.

Ce qu’il y avait de plus remarquable à Fontenay-aux-Roses, c’était la maison des Suard (éditeur de La Fontaine) qui auparavant avait été celle des Scarron et de Madame de Maintenon. C’est là que mes parents devaient finir leurs jours. Auparavant ils la fréquentaient car y demeurait l’orientaliste Edouard Chavannes qui était leur ami. Elle est surtout célèbre par ce qui se rapportait au souvenir de Condorcet. Notre père nous le contait souvent. Le grand homme avait toute confiance en ses amis Suard, surtout en la charmante Madame Suard. En juillet 1793, Condorcet fut accusé d’avoir pris la défense des Girondins. En mars 1794, vêtu d’une carmagnole, il part à pied, par la barrière du Maine, mais se perd et couche dans une carrière de Châtillon où il se blesse à la jambe. Quand il se présente chez les Suard le lendemain, la servante annonce avec effroi la visite d’un homme barbu. Néanmoins il est reçu, restauré et muni de quelques provisions. Condorcet demandait asile et ne fut pas exaucé du fait de la pusillanimité de ses amis. Il fut arrêté à Clamart, écroué dans la prison de Bourg-la-Reine et se pendit le lendemain.

Cette demeure du 1 rue Jean Jaurès fut donc le lieu de retraite de mes parents. Ils y connurent la veuve du peintre Pierre Bonnard ; et aussi Julien Benda, auteur de La trahison des clercs. Beaucoup d’amis venaient les y voir : le russe Vladimir Lossky, surtout le dr Le Savoureux, hôte de la Vallée aux Loups.

Pour en revenir à l’enfance, ce qui me marquait c’est cette rue Boucicaut si vivante avec sa fanfare municipale, ses feux d’artifice du 14 juillet. Surtout des promenades dans les petits chemins bordés de framboisiers. Et tout ce que racontait mon père qui, depuis trente ans, faisait sa promenade quotidienne et parlait aux paysans - dont beaucoup n’avaient jamais été à Paris. Moi non plus, puisque ma scolarité était assurée par mes parents. Ne pas oublier que nous voyions souvent passer Paul Léautaud, alors secrétaire du Mercure de France, muni de sa besace. On me menaçait, si je n’étais pas sage, de me donner à ce personnage cocasse et inquiétant.

L’originalité de ma culture est d’avoir commencé par les lectures que notre mère nous faisait quand nous étions au lit. La première fut celle de l’Iliade, dans la traduction de Leconte de Lisle. Cela commençait par : « L’aurore aux doigts de rose ». Nous nous passionnions, Irène et moi, pour Hector, pour Achille. Suivit la lecture des romans de la Table Ronde : le roi Arthur, Lancelot, Galaad, Guenièvre, Eric et Enide et bien d’autres nous étaient familiers.

Ensuite, nous avons lu George Sand, Balzac, Flaubert, etc. Alexandre Dumas fit beaucoup pour éveiller notre goût de l’Histoire. Il se trouve qu’il a parlé de Fontenay dans ses Histoires extraordinaires et dans La mariée de Fontenay-aux-Roses.

J’ai conté ailleurs ma crise religieuse qui commença à « l’âge de raison ». Quel est le sens la vie ? En fait, non baptisée, le christianisme m’intéressait prodigieusement puisque ma mère nous lisait la Passion et la Résurrection dans les Synoptiques et dans Saint Jean durant la semaine sainte. Je voulais vérifier « si c’était vrai ».

J’ai omis beaucoup de détails dans ce que je viens d’écrire. Surtout le fait que ma petite enfance fut baignée par l’atmosphère de la guerre. J’étais trop petite pour y rien comprendre. Dans la pièce dite « lingerie », la « bonne » avait affiché des images de maréchaux allemands avec casques à pointe. Cela me faisait horreur. Je dis en passant que mon père s’est toujours abstenu d’employer le mot boche. Il ne fut jamais nationaliste. En 1918, lorsque la grosse Bertha commença ses ravages, mes parents nous envoyèrent, ma sœur et moi, passer la fin de la guerre chez des amis, les Gaston Bonnier, le grand botaniste. Un jour nous vîmes passer dans la rue un prisonnier allemand portant des menottes. Cela produisit en moi un sentiment de profonde révolte. C’est pendant ce séjour que ma sœur Irène, âgée de huit ans, entreprit de m’apprendre à lire avec des cubes. Je me montrais très réticente et préférais me cacher sous la table..

Nous nous sentions quelque peu russes. Ma mère nous en apprenait les rudiments. Je persévérais jusqu'à l’âge de quinze ans, trop occupée ensuite par les études secondaires. Eveline (née en 1918) étudia sérieusement le russe aux Langues Orientales et en fit grand usage dans ses travaux sur le chamanisme en Sibérie. Irène fit une licence de russe et devint une linguiste remarquable, traduisant, en particulier le philosophe Berdjaev.

Myrrha Lot et ses filles : Marianne, Eveline et Irène.

Ferdinand Lot et ses filles : Marianne, Eveline et Irène en 1921

Adolescence, jusqu'à mon mariage

Mon itinéraire spirituel

Je tenterai ici de retracer mon éveil religieux et ma conversion en suivant en gros le schéma proposé par la Vie spirituelle en 1965, qui posait deux questions :

Ce qu'était pour vous l'Eglise ? Quelle joie avez-vous à lui appartenir ?

Depuis l'âge où ma conscience s'est éveillée, je pense que je me suis posé la question du pourquoi de la vie et que j’ai désiré croire en un Dieu bon. Elevée dans un milieu universitaire alors agnostique, Jésus-Christ ne demeura pas pour moi un simple nom du passé. Ma mère orthodoxe d'origine, mais alors détachée de la foi, lisait à ses filles, durant la Semaine sainte, le récit de la Passion selon les quatre évangélistes. Cela me faisait grosse impression. Qu'y a-t-il de vrai là-dedans, me demandais-je ? Mon père (un historien d'une admirable probité d'esprit) était agnostique sans être pour cela le moins du monde anticlérical. Je ne connaissais l'Eglise que par son côté purement extérieur. Une amie de mon âge, qui préparait sa première communion, m'emmenait parfois à des cérémonies religieuses. Je m'y sentais dans un milieu étranger, je ne voyais là que conventions, étroitesse d'esprit. En particulier l'affirmation que toutes les religions étaient fausses à l'exception du christianisme...

Au moment de mon adolescence il devint pour moi vital de trouver un sens à la vie, à la mort inéluctable, à la souffrance. Tentée un moment de syncrétisme, à la suite des livres de Romain Rolland sur Ramakrishna, Vivekananda, c'était néanmoins toujours la personne du Christ qui continuait à m'attirer.

Mes études à l'Ecole des Chartes, centrées sur le Moyen Age, éveillèrent mon désir de connaître par l'intérieur cette Eglise qui avait joué alors un si grand rôle. Une camarade belge, venue à l'Ecole comme auditrice libre, joua auprès de moi un grand rôle: celui de "témoin de la foi". J'admirai ses qualités intellectuelles, sa culture profane. J'appris par hasard qu'elle était catholique pratiquante. Je touchais du doigt qu'on pouvait être à la fois "honnête" intellectuellement et chrétien croyant.

Je commençais à ce moment à faire la découverte de Paul Claudel et à lire la messe chaque jour (dans le missel de dom Lefebvre). Je disposais du Nouveau Testament de Le Maistre de Sacy. Je sentais à quel point la parole de Dieu nourrissait la foi et la piété de Claudel et son "Magnificat", éclatant de certitude, m'allait droit au coeur. La difficulté pour moi était d'arriver à une certitude qui ne fût pas la simple projection de mes désirs. Je ne savais comment m'évader d'un tempérament porté à l'introspection, au repliement, pour rencontrer une vérité objective, qui s'imposât à moi comme du dehors. Le Seigneur vint à mon secours et je n'ai jamais douté de la réalité de cette "expérience de l'invisible". Ce fut à l'occasion d'une Messe de minuit. Nous étions allées, mon amie Denise et moi, à l'abbaye de la Source, à Passy. Au moment du chant du Credo, j'éprouvai la certitude suivante: Dieu existe. C'est Quelqu'un. Il me connaît. C'est le Christ. Je Le rencontrai dans son Eglise.

Désormais, les difficultés étaient balayées. Quelques mois plus tard, je demandai le baptême à un père dominicain, le Père M.- D. Forestier, aumônier général des scouts de France, que j'avais entendu prêcher sur la Vie éternelle le jour de la Toussaint, dans l’église de Fontenay. Mon instruction religieuse fut faite par celle qui allait devenir ma marraine, une femme remarquable par le rayonnement de sa foi et que je sentais "en familiarité" avec le Seigneur. Elle s’appelait Renée Zeller. Ma formation fut complétée par quelques entretiens avec le Père dominicain. C'est alors que je lus un livre qui me fit le plus grand bien: Le vrai visage du catholicisme, par l’allemand Karl Adam. Il rendait irrecevable pour moi la formule "Hors l'Eglise pas de salut" qui me révoltait quand je pensais aux immenses richesses humaines que représentaient mes parents et tant d'autres incroyants. K. Adam rectifiait : « Hors le Christ pas de salut ». Mon père me montrait discrètement qu'il était heureux de me voir demander le baptême après mûre réflexion. Il n'avait pas voulu l'imposer à ses enfants par simple scrupule d'honnêteté envers une Eglise dont il ne récusait pas toutes les valeurs mais à laquelle il avait cessé d'appartenir.

Dans mon cheminement je fus beaucoup aidée par celui qui allait devenir mon mari, un camarade d'Ecole, lui aussi non baptisé et que le problème de l'Eglise tourmentait: il en admirait le visage à travers l'ordre cistercien qui était son sujet de thèse. Sa disponibilité à la Parole de Dieu m'émerveillait. Ainsi la façon dont il donna tout de suite son adhésion au récit de l'Annonciation en saint Luc, base de notre foi au Dieu fait chair.

Je fus baptisée dans l'intimité à Noël 1934. Et cela fut vraiment pour moi l'entrée dans une vie nouvelle, aux richesses inépuisables. Je m'aperçois que la liturgie a eu sur moi une influence considérable (surtout les oraisons et la lecture de saint Paul) en une époque où n'existaient pas de cours bibliques pour se « ressourcer ».

Peu après ce fut mon mariage. Lors de notre séjour à Rome, notre foi s'approfondit, se fit plus compréhensive vis-à-vis de formes de piété qui nous déconcertaient: par exemple la piété bon enfant des Italiens, un peu infantile mais réelle néanmoins. Notre foi s'appuyait sur l'étude de la tradition apostolique, encore sensible à Rome, et sur l’histoire des premiers siècles chrétiens.

Longtemps la vie de l'Eglise nous apparut à travers ses prêtres. Nous en avons connu d'admirables, toujours prêts à conforter notre foi. Mais nous n'avions guère de contacts avec d'autres chrétiens; et je ne puis dire que nous ayions été soutenus par une communauté chrétienne.

Je ne m'étends pas sur la grande épreuve que fut pour moi la mort de mon mari, engagé volontaire dans les armées de libération et tombé en Italie en 1944.

Pour revenir en arrière, j'avoue avoir été déçue en voyant que bien peu de chrétiens étaient intéressés par les richesses de la foi et la méditation de l'Ecriture. Déçue aussi par trop de réserve, de quant-à-soi, de manque de chaleur humaine. Cela fut corrigé très sensiblement lorsque, plus tard, j'entrais dans un petit groupe de la Fraternité Charles de Foucauld.

L'appartenance à l'Eglise continue à être pour moi un privilège et une joie. Elle me fait passer à une vision du monde où l'invisible transparaît à travers des apparences souvent décevantes, dans un dynamisme qui tend à tout rassembler dans le Christ et à nous montrer le Père au bout du chemin.

Je vais essayer, pour terminer, de répondre à deux questions de La Vie spirituelle, où je publiai en mon Itinéraire spirituel.

1° Que désirez-vous que l'Eglise fasse, ou soit, vis-à-vis des personnes qui n'ont pas la foi? De votre côté qu'avez-vous essayé de faire?

Il est plus important, me semble-t-il, d'être que de faire. Si l'Eglise comptait davantage de baptisés qui soient des membres vivants, vraiment greffés sur le Christ, elle ne pourrait pas ne pas attirer, ne pas rayonner. D'autre part, il me paraît tout à fait inopportun de faire du prosélytisme. C'est généralement le fait de personnes passablement ignorantes et maladroites dans leurs propos. Je me souviens combien de pareilles tentatives m'agaçaient du temps où je n'étais pas croyante.

Je n'ai pas fait grand chose auprès de mes proches qui sont restés agnostiques. Sinon de prier pour eux, sachant que le Seigneur, qui connaît le secret des coeurs, aime les consciences sincères. Des membres de ma belle-famille sont revenus à une pratique fervente. Cela est dû, me semble-t-il, au sacrifice de mon mari.

Je cherche surtout à donner, à l'occasion, le témoignage de ma foi, à en rendre compte si un incroyant me pose des questions, à montrer l'Eglise, non dans ses aspects éphémères, mais appuyée sur une Tradition vivante. D'autre part, je m'efforce de faire honneur, bien imparfaitement, à la foi que je professe en tendant vers une certaine sérénité. Que la joie de la résurrection transparaisse à travers le visage des chrétiens me paraît le meilleur don que l'Eglise puisse faire au monde. Mon père disait que les prêtres qu'il connaissait étaient toujours gais; et cela n'était pas, de sa part, un mince éloge. Que la foi chrétienne paraisse comme détenant le secret de l'Espérance me paraît essentiel.

2° "Si vous aviez à parler de l'Eglise à un incroyant, que diriez-vous? »

Je me place dans le cas d'un incroyant qui connaît dans ses grandes lignes le message de l'Evangile; mais qui oppose l'Eglise et le Christ. Naturellement on ne peut montrer d'emblée que "l'Eglise c'est Jésus-Christ répandu et communiqué", comme l'a dit magnifiquement Bossuet. On peut en tout cas dire que l'on aperçoit clairement que le Christ a voulu fonder une Eglise, se continuer à travers ses disciples, êtres assez faibles, sans qualités humaines exceptionnelles. C'est pourtant eux qui sont chargés de répandre la Bonne Nouvelle. Dès la première génération, on les voit se réunir autour d'un "ancien" et manifester leur unité par le repas eucharistique. On peut montrer qu'il y a, à travers les siècles, continuité et développement du message évangélique. Si l'Eglise a souvent semblé s'éloigner de ce qu'elle fut dans les débuts, elle n'en est pas moins dépositaire de l'eucharistie, son fondement essentiel. Elle n'a pas erré dans ses affirmations. Il ne faut pas chercher à dissimuler ses faiblesses (vente des indulgences, affaire Galilée) ni ses crimes (guerres de religion, Inquisition). Néanmoins l'Eglise a trouvé en elle des principes de renouveau. Les saints que l'on a vu surgir à toute époque se sont nourris de sa Tradition et de ses sacrements.

En somme, il faudrait pouvoir montrer l'identité entre le Message du Christ et celui de l'Eglise, faire voir qu'elle a toujours transmis "les paroles de la Vie éternelle".

Mes études

Ma sœur Irène m’avait précédée au Collège Sévigné, choisi par mes parents pour des raisons de proximité. Il suffisait de prendre à neuf heures du matin le poussif chemin de fer pour atteindre la station Port Royal, à cinq minutes dudit collège, sis rue Pierre Nicole. Etablissement privé, neutre religieusement, il était à la tête, culturellement parlant, des établissements voués à l’enseignement féminin. J’entrais en classe de 5e et, malgré une grande timidité, sus capter la bienveillance d’admirables professeurs féminins. Mlle Vallet, pour les Lettres ; Mlle Schlussel pour les sciences (en ce dernier domaine j’eus à faire beaucoup d’efforts). Je récoltais de très bonnes notes en Histoire et en Littérature. Je fus si bien classée en fin d’année que mes parents prirent confiance en leur cadette, réputée trop distraite, trop indécise par manque de véritable encadrement. Mon père ne jugeait pas indispensable l’apprentissage des langues anciennes. Grâce à Renée Zeller - écrivain catholique qui vivait à Fontenay et que nous fréquentions - je passais une partie de mes vacances d’été  à m’initier chez elle, par une sorte de méthode Assimil, à la langue de Cicéron. Ma future marraine, désirant comprendre les lectures faites à la messe, m’initia tout simplement au latin par la lecture du livre de Tobie dans l’Ancien testament : cela me parut limpide. Un peu de grammaire suivit. Aux fêtes de Noël je pus réciter à mon père une Ode d’Horace. Je venais d’entrer en 4e où j’eus, pour le latin, l’admirable Mlle Jullion. Celle-ci réussit à nous enthousiasmer. Nous avions des cahiers où nous notions sur deux colonnes, nos questions, nos difficultés. Tout cela était soigneusement noté . Naturellement nous apprenions par cœur les Eglogues de Virgile. Le « par cœur » était alors beaucoup pratiqué. Au cours d’anglais, nous savions réciter du Keats, du Shelley et surtout du Shakespeare, en particulier de longs passages de Hamlet. En Lettres, Molière (« Les Femmes Savantes »), Musset (« Les caprices de Marianne », entre autres) transgressaient les limites du cours et s’investissaient dans de vraies représentations théâtrales. Comme le collège Sévigné était couplé avec l’Ecole Alsacienne toute proche, nous eûmes l’occasion d’y jouer du Musset.

A partir de la classe de Seconde, Mlle Jullion nous fit prendre l’habitude de versions latines sans recours au dictionnaire. Cela me sera très utile pour réussir au concours de l’Ecole des Chartes. La classe finale de Philosophie me marqua beaucoup. En Philosophie des Sciences, on nous parla d’Einstein pour la première fois. La Métaphysique était dévolue à notre directrice, Mlle Sance, qui avait beaucoup fréquenté Bergson et avait subvenu à l’éducation de sa fille handicapée. Nous la savions catholique, mais aucun prosélytisme ne la trahissait. En Morale, nous avions la sous-directrice, Mme Salomon. Elle se délectait de Kant et de son impératif catégorique. Le refrain en était que « la fin ne justifie jamais les moyens » - ce qui est une règle essentielle après tout.

En classe de 1ère, une belle-fille de Charles Péguy nous enseignait les Lettres et nous mettait en garde contre les rédactions trop sages et bien ordonnées - ce qu’elle appelait de la rhétorique (le philosophe Alain fera de même dans la classe de préparation aux Grandes Ecoles, dont le Collège était également pourvu). Mme Péguy abordait aussi des auteurs hors-programmes : Paul Claudel qui me fit une profonde impression. Personne ne le « pratiquait » encore ; et je passai pour prétentieuse lorsque j’en citais des passages avec admiration (surtout « Les grandes Odes »). Nous eûmes aussi des cours facultatifs d’Histoire de l’Art.

Après le baccalauréat, passé sans difficulté, je demeurai au Collège Sévigné pour la  préparation au concours de l’Ecole des Chartes. Pas mal de garçons s’étaient joints à nous. Auguste Longnon nous enseignait la chronologie. Un ancien élève de mon père, Georges Bourgin, nous donnait les repères essentiels de l’Histoire du Moyen Age et de l’Histoire dite « moderne » (qui allait nous occuper durant trois ans quand nous serions à l’Ecole). Le professeur de thème latin « sans dictionnaire », Monsieur Faider, épouvantait tout le monde. Il notait au-dessous de zéro. Je me souviens que Jean Prinet (qui devint plus tard conservateur des Estampes à la Bibliothèque Nationale) écopait régulièrement d’un -10. J’arrivai péniblement à  +5.

Le concours eut lieu au mois d’octobre 1931. J’avais 18 ans. Je ne me souviens que de l’épreuve de latin : du Tacite sans dictionnaire dont je réussis la traduction grâce à la formation donnée par Mlle Jullion. J’ai vraiment beaucoup aimé la « Géographie historique » (dont la base était de bien connaître les cités-métropoles de la Gaule gallo-romaine, d’après la Notitia dignitatum).  Les résultats du concours d’entrée ne furent pas longs à être affichés sous le porche de l’Ecole. C’est là que je fis connaissance de mon futur mari, Jean-Berthold Mahn, de deux ans mon aîné et déjà licencié d’Histoire. Mon père m’en avait déjà parlé, car Jean-Berthold avait suivi son enseignement. Il avait remarqué la « tête blonde », son zèle, le sérieux de ses exposés. Je note ici que Jean-Berthold, comme bien d’autres, ne se sentait pas à l’aise dans les cours magistraux de la Sorbonne où l’on se bornait à distribuer le savoir. Il ne brillait que dans les « travaux pratiques » ; il avait pris l’initiative de louer une petite salle comme « centre d’étudiants en histoire », où l’on disposait d’une petite bibliothèque et où l’on pouvait avoir des contacts amicaux. Une heure avant la proclamation des résultats du concours, nous déambulions, lui et moi, rue de Seine où il avait vécu son enfance. Il me parlait de son père, le peintre-dessinateur Berthold Mahn , auquel l’attachaient des liens forts, de l’empreinte qu’avait laissée sur lui la lecture d’Anatole France, qui avait si bien évoqué les rives, toutes proches, de la Seine, par exemple dans « Le crime de Sylvestre Bonnard ». Et je pressentais son côté socialement très engagé, lorsqu’il me parlait des souvenirs révolutionnaires situés dans le quartier : ceux de Camille Desmoulins et aussi du café Procope que fréquentèrent les hommes des Lumières

Le résultat, affiché en caractères minuscules, eut de quoi nous satisfaire. Jean-Berthold était second, moi cinquième. Les deux tiers du contingent était masculin. La première année fut un délice, surtout grâce à l’enseignement d’Alain de Boüard, chargé de nous enseigner la paléographie. J’étais, comme myope, au premier rang, à côté d’un fils du duc de la Force, qui jusque là n’avait jamais fréquenté d’établissement public, puisque son éducation avait été confiée à un précepteur, un ecclésiastique. Le malheureux devint la tête de turc du professeur qui lui reprochait sa nullité en latin. Pour ma part, je réussissais bien. Il était obligatoire de s’entraîner, car la Bibliothèque recelait quantité de fac-similés de chartes, que l’on pouvait étudier en équipes. Cela nouait des amitiés durables ; celle de Pierre Breillat, futur conservateur de la Bibliothèque de Versailles, nous fut particulièrement précieuse.  Clovis Brunel, directeur de l’Ecole, nous dispensait la philologie romane. Le premier texte qu’il nous fit étudier fut la «Croisade contre les Albigeois ». Autre cours, assez rébarbatif : celui d’archivistique, par Henri Stein. Nous nous sommes initiés au mystère des catalogues, en particulier le grand Catalogue de la Bibliothèque nationale. Et au sort des dépôts d’archives, qui ont la fâcheuse habitude de flamber fréquemment. Ce qui m’attirait le plus, en deuxième année, c’était le cours de Diplomatique de Georges Tessier. La matière même en est essentielle pour la pratique de l’érudition : faire la part, dans un acte écrit, entre ce qui est formulaire (formules stéréotypées que se transmettent les chancelleries) et le contenu réel de l’acte. Dans ces exercices d’analyses de séries de chartes, publiques et privées, qui nous étaient proposées en exercices, je n’avais aucun mal à réussir. En cette année aussi, débutait le cours de G. Dupont-Ferrier sur les « institutions », et celui de Léon Levillain sur l’Histoire des sources - matières essentielles à notre formation. A chaque fois que l’on passait d’une année à l’autre avait lieu un examen de contrôle. Cela me réussit si bien que j’obtins une petite bourse à la fin de la seconde année.

La troisième et dernière année était illustrée par les cours de Léon Levillain (Institutions ecclésiastiques) et de Marcel Aubert qui professait l’Archéologie (très fréquenté par des « auditeurs libres »). Mais tout n’était pas que labeur. Il y avait les excursions archéologiques en Ile de France où l’on nous invitait à constater la naissance de la croisée d’ogives. Et aussi les « revues » annuelles, pleines d’esprit, où l’on mettait avec humour les professeurs en boîte. J’eus même à y jouer le rôle de « la fille de Ferdinand Lot ». Je demandai à mon pseudo-père : « Quand à l’Institut nous serons élues, quel habit aurons-nous ? - J’en ferai, tu as raison, à la prochaine séance de l’Institut l’objet de ma communication ». Les revues s’assortirent de bals, naturellement.

Un seul point de friction : la politique. Survint, le 6 février 1934, l’incident grave où il y eut essai de mainmise sur le Parlement. Je pris conscience que beaucoup de mes camarades étaient d’Action française et fort méprisants pour la gueuse de République. Jean-Berthold, au contraire, était violemment attaché à la république. Quant à moi, je n’avais aucune formation, ni dans un sens ni dans l’autre. Quand mon futur mari sut que mon père lisait « Le Temps », ancêtre du « Monde », il s’indigna : « ce journal de marchands de canons ». Cela me déconcerta beaucoup. D’une façon générale il avait d’excellents camarades dans notre promotion. Mais son patronyme « Mahn » faisait supposer à beaucoup qu’il était d’ascendance juive. J’eus une fois à réfuter cette assertion, en déclarant qu’il n’avait pas cet honneur. La sortie de l’Ecole fut brillante pour lui : il eut le rang de major pour la présentation de sa thèse sur « L’ordre cistercien et son gouvernement » qui l’avait passionné. Son travail l’avait amené à fréquenter des abbayes, dont celle de Notre-Dame de Scourmont en Belgique, où la beauté des offices liturgiques jointe aux travaux agricoles pratiqués par ces mêmes moines érudits comblait les besoins de son tempérament. Pour ma part j’avais passé l’été qui suivit la troisième année à Pampelune pour une thèse sur « Philippe d’Evreux, roi de Navarre ». Ce fut une expérience passionnante et épuisante. J’appris (et fort bien) l’espagnol sur le tas. Je fis des excursions pittoresques à travers la Navarre, assistai à l’improviste à des novilladas sur des places de village où l’on m’accordait toujours une place de tribune sur un balcon. Je visitai des sites remarquables, Estella, sur la route de Saint-Jacques de Compostelle ; ou l’imposant sanctuaire cistercien de Tudela ; et le site de Roncevaux. Mais les archives de Pampelune étaient surabondantes et la chaleur accablante. Je ne pus rédiger à temps ma thèse - que j’avais enrichie en consultant, par exemple, les séries numéraires des comtes d’Evreux figurant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris. Je fus même atteinte d’une sorte d’anémie cérébrale. Des vacances passées à Douarnenez, dans un climat salubre, contribuèrent à me rétablir. Jean-Berthold - dont la retenue naturelle n’empêchait pas qu’il se sentait irrésistiblement attiré par moi - osa enfin se déclarer. Et commença notre érudite et sentimentale correspondance. Il m’exposait aussi ses difficultés religieuses.

Un mot sur le Père Maydieu de qui Jean-Berthold reçut le baptême. Regarder le portrait à la plume que mon beau-père Berthold Mahn fit alors du Père Maydieu serait la meilleure façon de raviver son souvenir. A travers le noble port de tête et les paupières baissées du dominicain, on sent vraiment frémir la vie. On peut imaginer que les yeux vont reprendre leur éclat et qu'un sourire plein de gaieté et d'humour va l'illuminer

Pour commencer ce petit témoignage, je ne peux mieux faire que de citer une lettre de mon beau-père racontant sa première rencontre avec le Père Maydieu. Elle est de 1951. Mon beau-père me l'adressait à l'occasion d'un texte que je lui envoyai où j’essayai de raconter la conversion de Jean-Berthold. Il reçut le baptême à l'âge de 24 ans et dut beaucoup à la rencontre des dominicains de Juvisy et tout spécialement à celle du père Maydieu. Mon beau-père m'écrivait donc : "Nous venons de lire ton article, maman et moi. Il n'y a rien à changer mais j'ajoute ceci. Au milieu de l'été 1933, Luc-Benoist [un critique d'art] était venu déjeuner à la maison, à Draveil. Il nous a dit au cours du repas : "Je dois tout à l'heure faire une visite au couvent dominicain de Juvisy. Il y a là un certain Père Maydieu qui est l'auteur de la plus intelligente des critiques sur mon livre La cuisine des anges [ce titre rappelle un tableau de Murillo, conservé au musée du Prado. On y voit un ange rubicond, aux prises avec des poêles à frire, pendant que le frère lai chargé de la cuisine est ravi en extase]. Je veux aller le remercier - poursuit Luc-Benoist. Si cela vous intéresse peut-être voudrez-vous m'accompagner ? C'est ce que nous avons fait tous les trois. Nous avons donc fait la connaissance du Père Maydieu et sa figure nous a produit une impression profonde. Nous l'apparentions à celle de Lacordaire peint par Chassériau. Et moi j'ai compris, dès ce premier contact, que Jean-Berthold était touché. Pourtant, c'est 3 ou 4 mois plus tard, alors que j'étais en Espagne pour l'illustration de Don Quichotte que mon fils m'écrivit une lettre où il se disait incroyant. Ce fut comme sa dernière prise de position en faveur d'un cadre d'idées qu'il allait abandonner. Quand il parvint à la foi catholique je me trouvais à l'écart de ce qui se passait. Quelque chose en moi se cabrait. L'homme cabré, voire désapprobateur, était davantage le luthérien que j'avais été plutôt que le libre-penseur. Cela se comprend.

L'accès au catholicisme est beaucoup plus difficile pour un protestant que pour un esprit vierge de tout dogme. Jean-Berthold se trouvait quelque peu mal à l'aise devant moi. Il avait tenté au moins une fois de me faire agréer ses nouvelles convictions. Il me dit, ce jour-là : "Vois-tu, si j'en suis venu à la foi catholique - cela va bien te surprendre - c'est en partie à Henri Barbusse que je le dois. C'est dans la préface au Feu de Barbusse, intitulée "Vision", que j'ai ressenti le premier appel ! Je ne sais trop ce que je lui ai répondu mais je me suis dit in petto : Mon petit garçon tu dores trop bien la pilule à ton papa".

Cela semble nous éloigner beaucoup du Père Maydieu. Pas tellement. Car: yes">  lui qui baptisera 3 ans plus tard Jean-Berthold, eut de longues conversations pour l'aider à intégrer dans la foi chrétienne toute la culture du milieu laïc dans lequel il avait baigné. D'ailleurs l'intérêt pour l'histoire de l'Eglise, qui le conduisit à l'étude de l'ordre de Citeaux était la meilleure des préparations. Assimiler la parole de Dieu à travers la lecture du Nouveau testament fut l'essentiel de la démarche de Jean-Berthold. Je la fis souvent, cette lecture, en sa compagnie, quand nous étions fiancés. Ce qu'il dut au Père Maydieu, celui-ci le raconte dans le témoignage qu'il lui a consacré dans le livre collectif édité à sa mémoire (paru en 1950, au Club Bibliophile de France). Il y parle des illustres amitiés qu'eut Berthold Mahn avec G. Duhamel, Ch. Vildrac, Jean-Richard Bloch, Claude Aveline (et avec des hommes de théâtre, tels Jacques Copeau et Louis Jouvet). Cela donna une tonalité très forte à l'enfance de son fils. Le Père Maydieu comprenait très bien le capital humain que tout cela représentait "... Ces esprits - écrit-il - qui depuis trente ans constituent cette composante authentique de la pensée française dont on peut dire que, si elle n'est pas sans devoir grandement sa source à l'Evangile, n'en représente pas moins ce que nous appelons rationalisme et libre-pensée"

Je pense, dans cet ordre d'idée, qu'il était indispensable pour Jean-Berthold, comme pour les jeunes intellectuels de l'époque, de vérifier qu'un engagement politique, dans le sens très large du mot, ne se trouvait nullement en contradiction avec l'adhésion au Credo chrétien. Ce qui le frappa le plus chez les dominicains, c'est qu'on pouvait leur parler de tout, qu'ils étaient d'autant plus humains qu'ils étaient plus chrétiens. Les réunions organisées par le journal Sept au couvent de Juvisy l'intéressèrent particulièrement. Il constata que des solutions généreuses aux problèmes particulièrement urgents qui se posaient alors étaient proposées par des chrétiens convaincus. Tout cela l'aida à ne rien renier des valeurs reçues dans son enfance. La fidélité à un certain idéal de justice humaine en était l'essentiel. Petit à petit il comprit que la personne du Christ récapitulait tout. Et qu'elle était un facteur de fraternité, de conciliation sans confusion. Le Père Maydieu témoigne que les questions abstraites de la théologie offraient peu d'intérêt pour Jean-Berthold. L'essentiel fut la rencontre du Christ lors d'une messe célébrée à Etiolles pour la pose de la première pierre du couvent d'études. Au moment de la consécration il se sentit comme contraint de s'agenouiller. Le souvenir de cet événement de foi ne se perdit pas, puisque le Père Congar, qui l'avait appris, m'en reparlera après la guerre. Le peu de collaboration que Jean-Berthold put donner à la Vie intellectuelle fut un article sur Lamennais. Car l’histoire de l'Eglise l'intéressait au plus au point. Il aimait réfléchir aux différentes formes que pouvait prendre la vie religieuse : d'abord les ordres nés dans la ligne de saint Benoît; puis les ordres Mendiants. Il parlait au Père Maydieu de la grande nouveauté qu'avaient apportée les frères prêcheurs à la société de leur époque. Il lui disait qu'il avait eu à ce sujet un entretien passionnant avec le Père Mandonnet, historien de l’Ordre.

Je me souviens de cette cérémonie si simple du baptême de Jean-Berthold dans la chapelle du couvent de Juvisy, le 18 octobre 1935, jour de ses 24 ans. La fête de saint Luc, célébrée le 18 octobre, lui resta toujours très chère, surtout à cause de l'accent mis sur la "mission" : l'envoi des disciples deux par deux, conté dans l’évangile du jour.

Fils de l’illustrateur Berthold Mahn, ami de Georges Duhamel et du  groupe dit de «  L’Abbaye de Créteil », Jean-Berthold était fier d’une ascendance «  prolétarienne ». Son grand père Berthold Mahn (le prénom se perpétue), artisan bourrelier de Silésie s’était exilé d’Allemagne par refus de faire le service militaire car il avait vu que l’on battait les conscrits : il finit par s’établir rue des Vinaigriers à Paris, où il épousa une Luxembourgeoise. La mère de Jean-Berthold, Amélie, née Kaminska, avait une origine mâconnaise par sa mère ; son père avait été proscrit de Pologne après le soulèvement de 1866 contre la Russie et était devenu médecin à Lyon. Élevé de façon «  laïque », brillant élève du lycée Louis-le-Grand, Jean-Berthold est très jeune «  politisé », avec une sensibilité de gauche. A 18 ans, il passe quelques semaines dans la Forêt Noire pour perfectionner son allemand. Il y prend conscience des débuts du nazisme au contact d’étudiants et de jeunes garçons qui revendiquent avoir une armée et respirent la haine de la France. A l’époque, il est «  briandiste » et «  pacifiste » et le demeurera jusqu’à 1939. Les accords de Munich sont néanmoins perçus comme déshonorants ; et l’approche d’une guerre comme inévitable.

Faire de l’histoire est sa vocation. Après une licence d’histoire en Sorbonne (où il est l’élève de son futur beau-père Ferdinand Lot), il passe en 1932, le concours de l’École des Charteset en sortira avec le rang de «  major » - ce qui fait de lui un membre de l’École française de Rome.

Il épouse, en 1937, sa camarade d’études Marianne Lot. Un an plus tôt, il s’est fait baptiser, conduit, par ses recherches sur l’Ordre de Citeaux, à étudier l’histoire de l’Eglise, à la vivre «  en actes » dans les couvents de l’Ordre. Et surtout à remonter à la Source, à l’Écriture. Cet itinéraire, il le suit avec sa fiancée qui l’a précédé dans cette voie.

Après un séjour d’une année à l’École française de Rome, où il poursuit ses recherches sur Citeaux (d’où Benoît XII et les Cisterciens, qui sera sa thèse secondaire), Jean-Berthold se consacre à l’Agrégation d’Histoire. Reçu en 1938, il est affecté, non à un lycée, mais à la Faculté des lettres de Lille pour préparer des agrégatifs, en remplacement du médiéviste Édouard Perroy. La guerre survient. Le voici sous-lieutenant d’infanterie, dans un régiment de l’Est. C’est la drôle de guerre. Puis, en avril 1940, il est enlevé à son régiment et affecté au camp de La Courtine (Creuse) comme instructeur d’élèves aspirants. Puis la débâcle, la demande d’armistice. Repli et démobilisation à Clermont-Ferrand. Une année à l’Enseignement par correspondance. Temps de réflexion. Refus du processus de «  collaboration » avec le vainqueur ; adhésion à l’espérance qu’a suscitée l’appel de De Gaulle ; écoute régulière de l’émission «  Les Français parlent aux Français ».

Entre temps, ma famille vit un drame. Ma soeur a épousé l’estonien d’origine russe Boris Vildé, arrivé clandestinement en France, naturalisé et chargé du département des Arctiques au Musée de l’Homme. Il connaît d’expérience l’idéologie nazie. Fait prisonnier pendant la débâcle, il s’échappe aussitôt. Avec quelques collègues du Musée encouragés par Paul Rivet, et des personnalités telles que Jean Cassou, Jean Paulhan, Claude Aveline et d’autres, il fonde un Réseau (le premier) pour établir des contacts avec Londres, crée un tract, dont le premier numéro, Résistance, paraît le 15 décembre 1940. Au printemps 1941, il est de passage à Clermont-Ferrand car il est passé en «  zone libre » pour faire des adhérents à son mouvement.

Nous le voyons dans le village où nous séjournons. Il expose son activité, ses projets. Jean-Berthold se sent interpellé. Que peut-il faire pour sa part dans le combat contre une idéologie exécrable et meurtrière ? Il sait et il sent qu’il n’est pas fait pour une vie en clandestinité qu’implique la Résistance. Depuis longtemps, il est décidé à reprendre le combat d’une façon ou d’une autre. Le travail de recherches d’érudition passe au second plan. Il faut trouver un prétexte pour partir à l’étranger. Il obtient alors d’être nommé membre de l’École des hautes études hispaniques qui a son siège à Madrid. Nous y parvenons en janvier 1942

Presqu’aussitôt nous apprenons la mort de Boris, fusillé par les Allemands le 23 février 1942. Nous allons demeurer un an dans cette Casa Velasquez où cohabitent jeunes érudits et artistes de toutes disciplines. C’est un grand carrefour d’amitiés, d’échanges, de voyages culturels. Mais ce n’est qu’un répit. Dès le débarquement américain en Afrique du Nord (octobre 1942), sa décision est prise : rejoindre, quand les circonstances le permettront, les troupes combattantes, y servir dans un état major ou autrement. En décembre 1943, parviennent à Madrid des Français, évadés de France, surtout des militaires décidés à reprendre du service. En juin 1943, la Croix Rouge organise des convoispour permettre d’évacuer les Français internés dans les camps de concentration d’Espagne après avoir passé les Pyrénées. L’Institut français de Madrid vient de rompre avec le gouvernement de Vichy. Le 24 juin 1943, Jean Berthold se présente devant l’autorité militaire représentant le «  gouvernement d’Alger » et signe un engagement.

Nous partons tous deux le 14 août 1943, avec un visa du Comité de Libération nationale. Embarquement à Lisbonne. Le 20 août, arrivée au Maroc. Jean-Berthold s’engage dans le 1er régiment de tirailleurs marocains. Dès octobre, il entre en Corse et participe à la libération de l’île par les troupes françaises. Puis l’inaction. Il est proposé pour entrer dans un état major, par le général Martin, chef du 1er corps d’armée qui l’a connu naguère à Metz. Une autre proposition l’a rejoint. J’avais rencontré à Rabat une personnalité chargée, par le gouvernement d’Alger, de rétablir l’influence française à Rome lorsqu’elle serait libérée et d’y ouvrir les services culturels. Jean-Berthold serait choisi s’il acceptait cet honneur. Mais on est à la fin de février 1944 et le régiment est sur le point de quitter la Corse pour l’Italie et y reprendre les combats. «  Je ne peux quitter mes hommes à la veille d’être engagés ». Mars 1944 : la côte napolitaine. Une confession à un curé italien la veille de Pâques. La section se porte sur le Garigliano. Conversations à la popote des officiers ; évocation de Rome où il espère parvenir bientôt. Le 22 avril, une patrouille devait sortir pour une opération de détail : quelques mitrailleurs et un sous-officier marocain. La présence d’un officier n’était pas requise. Jean-Berthold décide néanmoins qu’il doit partager le danger avec les tirailleurs. C’est le 23 avril 1944. A une heure du matin, embuscade par une patrouille ennemie, rafales de mitraillette.   «  Le lieutenant Mahn - raconte le sergent Larbi qui a reçu son dernier soupir, a reçu une balle qui a sectionné l’artère sous-clavicule gauche ; il a succombé rapidement. »

Citation à l’Ordre de la légion d’honneur : « Officier d’une haute valeur morale, animé du plus pur esprit de sacrifice. Avait rejoint volontairement l’Afrique du Nord en 1943. Le 23 avril 1944, volontaire pour exécuter en avant des lignes une embuscade, a été attrapé à bout portant par une patrouille adverse. Est tombé, mortellement atteint à la tête de ses tirailleurs, trouvant ainsi une fin glorieuse dans l’accomplissement de sa mission. »

Notre mariage fut célébré un an après, le 27 octobre 1936. Au cours du repas qui suivit, le Père Maydieu fit une allusion pleine de malice sur la circonstance suivante. Etant chartistes l'un et l'autre, nous faisions en groupe des excursions archéologiques en Ile de France. Le P. Maydieu rapporte que je tenais à la main le missel de Dom Lefebvre et Jean-Berthold le Canard enchaîné ! Je peux ajouter que c'est lors de ces excursions qu'entrant dans une église de campagne, Jean- Berthold entendit une homélie sur la parabole du Semeur qui l'émut beaucoup. Le Père Maydieu nous avait recommandé le Catéchisme du Concile de Trente, et nous avons pris la peine de le lire consciencieusement. Le Père rédigea, un an avant sa mort, un catéchisme où nous aurions pu trouver (mais nous n’en avons pas eu connaissance) ce sens des valeurs humaines et divines qu'il savait si bien transmettre.

Marianne et Jean-Berthold Mahn

Je dirai encore quelques mots de mes rapports personnels avec le Père Maydieu, car c'est évidemment ce que je connais le mieux. Après notre mariage nous le vîmes peu car la guerre survint. Après un séjour à la Casa Velasquez à Madrid, Jean-Berthold s'engagea dans l'armée du Maréchal Juin et tomba dans les combats du Garigliano, le 23 avril 1944. J'étais alors au Maroc, coupée des miens. C'est grâce à l'appui du Père Maydieu que je pus me faire rapatrier, au printemps 1945, par une « forteresse volante »

Je le revis assez souvent chez mes beaux-parents quand il venait y déjeuner. Depuis longtemps Berthold Mahn dont le père, artisan bourrelier de Silésie allemande venu en France, était luthérien impressionné par la foi de son fils, désirait entrer dans l'Eglise catholique. Ma belle-mère élevée pieusement à Lyon, avait abandonné la pratique religieuse, ayant été choquée par l'étroitesse et l'hypocrisie de la classe des bien-pensants, surtout dans la haute bourgeoisie lyonnaise. Après la perte de leur fils, ils décidèrent de se marier à l'église. Le P. Maydieu reçut leur consentement dans la sacristie de N.-D. des Champs. Il me raconta plus tard qu'ils étaient "joyeux comme de jeunes mariés". A cette date je revins du Maroc et le P. Maydieu me demanda de faire le catéchisme à mon beau-père. Ce ne fut pas une tâche bien difficile, car le pasteur luthérien qui l'avait formé jusqu'à 16 ans avait laissé en lui une forte empreinte religieuse, et un attrait réel pour la personne du Christ. Quelques années auparavant nous avions donné à mes beaux-parents le livre du P. de Jésus Christ qui leur fut d'un très grand secours.

La coutume de l'époque exigeait qu'un protestant se fasse rebaptiser. La cérémonie eut lieu au couvent de Latour Maubourg, le 5 avril 1946. Il fallut réciter une formule d'abjuration - ce dont souffrirent et le néophyte et le Père.

Je conserve une bonne lettre du P. Maydieu écrite de Rome en 1946. Il savait ce que représentait pour nous la Ville éternelle où nous avions passé la première année de notre mariage, mon mari étant membre de l'Ecole française de Rome. Nous y avions vraiment trouvé la pierre de fondation de notre foi. Chaque église avait un visage pour nous, en particulier Ste Sabine dont le cloître évoquait pour nous la figure très aimée du P. Lacordaire. Le P. Maydieu m'écrivait, en 1946, qu'il y avait célébré la messe à nos intentions. Ensuite il se rendit à Naples. De là il essaya d'atteindre le cimetière du Lauro (où Jean-Berthold fut inhumé jusqu'à son transfert à Naples puis au cimetière militaire de Rome où il repose maintenant au milieu de tirailleurs marocains musulmans). Malheureusement son horaire limité ne lui permit pas d'y parvenir. Alors il déposa le bouquet de fleurs au pied d'une Vierge, à un carrefour de la vieille ville de Naples. Ce geste me touche car le Père savait que nous étions accoutumés, à Rome, à une certaine piété démonstrative, que nous aimions voir des gens simples fleurir les statues dans les rues. J'aime savoir aussi que le P. Maydieu au cours d'un voyage au Mexique ne sera nullement choqué par ce qu'on appelle la piété populaire et le culte à la Vierge de Guadalupe. Il pratiquait, comme Jacques Maritain et d'autres, le pèlerinage à N.- D. de la Salette.

Ce qui émanait essentiellement, pour moi, de la personne du P. Maydieu, c'est qu'on le sentait de toute évidence, habité par la foi au Christ. Tous ceux qui l'ont approché, lors de sa captivité, de sa vie en clandestinité, ont ressenti cela. Et c'est ce qui lui donnait cette aisance dans le contact fraternel. Cela fut ressenti par ma famille. Mes parents avaient eu la grande douleur de perdre un autre gendre, Boris Vildé, mari de ma sœur Irène, fondateur du réseau du Musée de l'Homme, fusillé par les Allemands le 23 janvier 1942. Ma mère demanda au P. Maydieu de célébrer une messe pour Boris, qui n'était pas chrétien pratiquant mais qui a laissé une lettre d'adieu où il n'est question que de Vie éternelle et d'Amour. François Mauriac était parmi les assistants. Ma soeur qui venait de tout perdre, fut émue par la chaleur de sympathie du dominicain.

On attend de moi que j'évoque les rapports qu'eurent mes beaux-parents avec le P. Maydieu, car ils le virent assez souvent jusqu'à sa disparition en 1955. Grâce au P. Béguerie (son neveu) je dispose des lettres de Berthold Mahn. Cette correspondance commence l'année 1935, quelques jours après le baptême de son fils. On y sent l'approche du conflit mondial. Berthold est très profondément antifasciste. Il signe un "manifeste" que lui a envoyé le P. Maydieu pour condamner l'impérialisme de Mussolini et l'attaque contre l'Ethiopie . "En cas de conflit mondial, l'Italie serait contre nous" écrit-il dans une lettre, alors que la plupart des Français voyaient le dictateur d'un oeil favorable.

Durant les années 1945-1955, l'"indigne catéchumène" comme il s'intitule (qui aime fort les messes dites dans les églises de campagne car il réside très souvent dans sa maison des Lorris) dit dans ses lettres, ce qu'il lit dans l'Evangile. Mais Bertholdne pose pas de question de spiritualité.A l'occasion il témoigne que les prônes de son pasteur étaient meilleurs que bien des sermons de curés.

A vrai dire, c'est surtout le travail créateur qui le soutint. C'est l'époque où il exécute de nombreux portraits. En particulier celui du P. Maydieu. Egalement celui de François Mauriac - modèle très difficile car sans cesse en mouvement et occupé de polémiques : "J'ai trouvé dans le P. Maydieu un confesseur qui  me permet d'être méchant" dit-il avec humour. En 1950 plusieurs lettres de Berthold Mahn réagissent à certains articles de la Vie Intellectuelle. On est au mois d'août 1950. Beaucoup d'intellectuels ont été séduits par l'idéologie marxiste, ont ignoré ou fermé les yeux sur les exactions staliniennes. Sans entrer dans un "anticommunisme primaire", Berthold s'en prend à un article (de Claude Julien) qui attaque le Figaro. "A mon avis faire campagne contre le communisme est excellent. Depuis longtemps, il faut non plus composer mais dénoncer". Un autre article, celui-là de Jacques Nantet (le gendre de Claudel) n'a pas son agrément. Il s'agit de "neutralité". On ne peut être neutre après l'agression des Soviétiques en Corée (écrit-il). Il est surtout question de l'"Appel de Stockholm" et de l'arme atomique. Berthold se réjouit que la Vie Intellectuelle n'ait pas signé l'Appel, ou, du moins, l'ait fait "en termes excellents, volontairement mesurés". "Tout citoyen doué d'un peu de jugeote - poursuit Berthold - sait que l'Appel est né à Moscou et qu'il n'est qu'une ruse de guerre (...) Je suis un homme bien pacifique qui craint les armes à feu. Je disais, en 1914 : quand on verra que le fusil Lebel porte à 2000 mètres on trouvera cela trop terrible. On arrêtera les frais!" (...) Ce qu'il faut, à mon avis, c'est dénoncer sans trêve l'imposture, l'escroquerie monumentale que représente ce super fascisme déguisé en communisme et en démocratie (...) Il y a loin, penserez-vous, du Berthold de 1935 à celui-ci. Non, c'est bien le même (à quelques nuances près car il a appris depuis beaucoup de choses). Il est bien fidèle à lui-même et s'en prend aux mêmes ennemis". Comme l'a écrit Etienne Borne (Le Monde, 4 mai 1955) la haute tenue de la Vie Intellectuelle offrait une large tribune pour ce genre de dialogue. "La lutte y a été menée contre la mentalité d'Action française (...) en vertu de la claire conscience des périls que faisaient courir à l'Eglise et à la France les doctrines jumelles du nationalisme  intégral et du paganisme politique. On y a dénoncé les prétentions à nous révéler le sens de l'histoire qu'affichaient alors le fascisme et le nazisme (...) Le P. Maydieu a été essentiellement un homme de la présence à son temps et aux hommes de son temps".

J'aime à relire les lignes suivantes où il parle de mes beaux-parents : "Cet atelier où je me suis souvent assis, où l'on rencontrait tant d'intelligence, d'art et de bonté, ces vertus qu'au temps de son Incarnation notre Maître a aimées".. Et avec une sorte de certitude, le P. Maydieu affirmait "Jean-Berthold aura engendré tous les siens à la vie du Christ".

Je terminerai par ses propres paroles : "Sur le tout de ma vie, qui me renseignera ? Uniquement cet homme qui a nom Jésus". Il écrit aussi : "Celui qui demeurera fidèle à sa vocation et maître de lui-même sera un centre de résurrection".

En relisant son livre Le Christ et le Monde je suis frappée de l'importance qu'eut pour lui son expérience de résistant en Savoie. Il évoque, avec l'intensité d'une émotion, ces jeunes gens (il en vit près d'une centaine) qui donnaient leur vie consciemment. Ceux qu'il vit emmener chaque jour à la mort marquèrent profondément sa sensibilité. Il affirme avec la plus grande force la foi en la fécondité de ce sang versé  s'il est versé par amour. Il a toujours devant les yeux l'homme Jésus. Il se souvient certainement de ces jeunes martyrs dans ses homélies sur les Béatitudes prononcées à Notre-Dame : "Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice. Il y a un Homme qui a aimé cette terre passionnément; un Homme qui a aimé tous les hommes de cette terre plus passionnément encore, tous les hommes et non pas seulement les hommes tous en bloc mais chacun en particulier. Un Homme qui a poussé cet amour des hommes jusqu'à la folie. Et cet Homme on l'a pris, on l'a saisi, on l'a injurié, on l'a flagellé, on l'a crucifié. Cet Homme c'est notre Christ. Bienheureux serons-nous si le Christ veut que nous lui ressemblions. Bienheureux serons-nous si le Christ permet que nous soyons persécutés pour la justice".

Ces paroles n'impliquent pas de dolorisme. En voyant mourir beaucoup d'êtres jeunes, il avait pu vérifier qu'elles étaient vraies. Mais je pense surtout à ce sourire qui ensoleillait toute sa personne. Et à ces paroles du P. Lacordaire : "Mes frères je viens vous annoncer le bonheur", Augustin Maydieu déclarait : "Nous sommes des vivants et nous croyons à la Résurrection."

Il est important que je donne quelques précisions sur cette famille Mahn qui a joué un si grand rôle dans ma vie. Berthold était le fils d’un artisan de Silésie orientale prénommé, lui le premier, Berthold. Il quitta l’Allemagne à vingt ans, révolté de voir que l’on battait les conscrits. Il fit son petit tour d’Europe centrale en exerçant le métier de bourrelier. Puis il gagna Paris, s’installa rue des Vinaigriers et épousa une Luxembourgeoise catholique. Il en eut quatre enfants, deux garçons et deux filles. Les premiers furent baptisés luthériens, les filles le furent par un baptême catholique.

Ma belle-mère se nommait Amélie Kamienska. Son père était polonais et avait fui sa patrie au moment d’une invasion russe et d’une insurrection sanglante. Il s’établit comme médecin à Lyon et épousa une jeune fille originaire de Macon. Amélie fut élevée pieusement dans quelque couvent de Lyon. Douée de beaucoup de caractère, elle ressentait les injustices dont on se rendait coupable envers les ouvriers de la Croix Rousse. A 22 ans, elle prit son indépendance, se rendit à Paris et alla étudier la peinture à la Grande-Chaumière. Elle ouvrit même un atelier de dessin industriel. Un jour s’y présenta Berthold, qui fut embauché. Ce fut le coup de foudre ; et le mariage s’ensuivit, en 1910, et l’installation rue de Seine. Jusque-là Berthold avait gagné sa vie comme simple ouvrier d’usine. Il était diplômé de l’excellente Ecole Turgot, où il s’était formé en diverses techniques.

3 - Le séjour romain

Avant d’arriver à Rome, notre étape la plus importante fut Florence. Nous logions dans une pension de famille suisse, au bord de l’Arno, proche de l’admirable Ponte Vecchio. En premier lieu, les musées : les Offices, le Bargello et celui du Duomo ; la découverte de la grande sculpture  de la Renaissance, en particulier Donatello. Le petit musée Michel Ange où l’on voit Les esclaves. Naturellement le couvent Saint-Marc regorgeait de Fra Angelico, le bien nommé, quand on regarde la Ronde des anges au paradis et les Annonciations. Dans la chapelle du palais Strozzi, le cortège des rois mages (par Benozzo Gozzoli) : on peut reconnaître en l’un d’eux l’empereur Cantacuzène, venu de Byzance prôner la réconciliation de l’Eglise d’Orient avec le Siège romain. Ce Concile de Florence, s’il avait été « reçu », aurait réalisé la fin du Schisme. Depuis San Miniato, vue panoramique sur la cité des Médicis où les factions des Guelfes et des Gibelins se livraient d’âpres luttes. Le dédale des rues étroites restitue bien cette atmosphère d’Ancien Régime. Nous ne fûmes pas émerveillés par les célèbres jardins Bobboli, aux alignements trop géométriques.

Par contre, la visite de l’église peu connue de la Badia nous révéla, dans le cloître, une admirable « Apparition de la Vierge à saint Bernard », par Filippino Lippi. Le profil de saint Bernard levant son regard sur Marie a une véracité qui nous le rend contemporain.

En même temps, nous pouvions nous rendre compte des richesses culturelles qui s’étaient éveillées à Florence du fait de ses « Académies » dont la plus célèbre était fréquentée par Pic de la Mirandole et Marsile Ficin. On y étudiait la Cabbale juive ; on y pratiquait un curieux syncrétisme entre les figures du Bouddha, Zoroastre, Moïse, Jésus. On est alors à la recherche de l’universel. La philosophie qui convient le mieux à ces humanistes est néoplatonicienne.

Mais le christianisme est en crise. Erasme s’indigne de ce qu’on lise beaucoup moins l’Evangile (dont le style rebute) que les auteurs de l’Antiquité païenne. Tout cet afflux de connaissances nous mettait au rang de ces innombrables voyageurs de tous pays, pour lesquels un voyage en Italie était vécu comme une initiation.

Avant Florence, nous avions déjà été éblouis par Assise. Il se trouve que nous avions lu le « Saint François » du suédois Jorgensen, et, naturellement, les Fioretti. Il n’est pas question de tout raconter. Les Giotto de la basilique, véritable biographie, la tombe du saint dans la crypte ; le « Cantique du Soleil » reproduit sur la terrasse du couvent San Damiano. Une excursion en voiture à âne jusqu'à l’ermitage des Carceri : là un vieil ermite nous montra les grottes où se retiraient saint François et ses compagnons. Ce n’est pas une fable que le saint ait béni sa ville natale avant de mourir. Cela rend compte de l’extraordinaire harmonie qui baigne tout le paysage.

Mais il était temps de rejoindre Rome et les camarades qui nous y avaient précédés (les Pierre Grimal et Julien Gay, normaliens, Paul Ourliac et Pierre Breillat, chartistes). Seuls les célibataires étaient logés au Palais Farnèse. Nous descendons dans une pension suisse, place de la Trinité des Monts, non loin de la Villa Médicis, où nous avons noué des amitiés avec les pensionnaires, peintres et sculpteurs. L’église voisine, la Trinité-des-Monts, est de l’ordre des Minimes, fondée à l’époque du roi Charles VIII.

Le point focal, pour Jean-Berthold, c’est le Vatican, ou plus exactement, ses prestigieuses archives où il va se plonger pour alimenter sa thèse complémentaire sur Benoît XII et les Cisterciens. Je me sens, au début, un peu désoeuvrée, n’ayant pas de travail précis. Je fais une rapide diversion en m’absentant à Paris pour y soutenir enfin ma thèse, honorablement. Mais ce qui m’initia extraordinairement à la Ville éternelle, c’est le livre intitulé Romée, par Noëlle Maurice-Denis et son mari Robert Boulet - qui m’avait été offert en cadeau de mariage.  Il n’est rien de plus documenté (rien n’est périmé, même aujourd’hui) sur les églises romaines au cours des siècles, les papes, les personnages qui ont illustré la Ville éternelle. Index chronologique, Index thématique, rien ne manque. Désormais, il nous était aisé de visiter chaque jour tel ou tel sanctuaire. Des quantités d’églises se groupent auprès de l’ancien Forum ; les autres sur les sept collines. L’Aventin nous était particulièrement cher, à cause de Sainte-Sabine, peuplée de dominicains ; et à cause de l’église des Quatre-Saints-Couronnés. Les fresques qui décorent la nef firent l’objet d’un Mémoire, très réussi, que leur consacra Jean-Berthold. Nous y avons appris (car cela faisait partie des fresques) ce que signifie « la Messe de saint Grégoire » (il s’agit du pape Grégoire le Grand) : en célébrant, le pape aurait vu, au moment de la consécration, le Christ à mi-corps se tenant au-dessus de l’autel. Dans un premier temps, le baroquisme de beaucoup d’églises nous avait déconcertés. Mais nous trouvâmes un guide admirable en la personne de Monsignore Pietro Amadeo Frutaz, qui desservait la basilique Sainte-Agnès-hors-les-Murs. Ce prêtre, originaire du Piémont, était venu dans la suite de Pie XI (qui avait été bibliothécaire de l’Ambrosienne). C’était un chercheur, un historien. Il a traduit toute l’ Histoire de l’Eglise de Fliche et Martin. Il devint un ami. Il nous initia beaucoup à l’histoire des martyrs, en particulier à celle de la jeune Agnès - dont nous pouvions voir le sarcophage sur les lieux mêmes.

Ce qui était frappant en Italie, c’est qu’on ne s’y sentait jamais étranger. Quand on se hasardait à poser une question en mauvais italien, la réponse était toujours faite en français. Néanmoins, je m’efforçai d’apprendre l’italien littéraire. Je me souviens d’avoir lu avec plaisir I promesi sposi et aussi du Pirandello. Plus tard je traduisis sans difficulté l’opuscule du cardinal Valier sur La Joie chrétienne, et saint Philippe Néri. Nous quittâmes la pension suisse pour nous installer, en location, au Lungotevere Cenci, en face de l’île Tibérine. Nous étions alors parfaitement « romanisés ». Les quatre basiliques majeures n’avaient aucun secret pour nous. En principe nous avions, en tant que Français, une situation privilégiée à Saint-Jean de Latran, puisque tout Président de la République française y est chanoine. Nous y avons donc assisté à une messe solennelle, comportant l’onction préalable de l’autel. Il ne faut pas oublier de dire que cette basilique est le siège de l’évêque de Rome, et non pas Saint-Pierre. C’est dans son antique baptistère qu’avaient lieu de tout temps les baptêmes de la Vigile pascale.

Les excursions hors de Rome furent particulièrement réussies. Les catacombes, naturellement ; en premier lieu celle de Saint-Callixte. Randonnée ravissante à Ninfa, cité morte dont les vestiges s’ornent de glycines, de canaux parsemés de nénuphars. Les fiançailles de notre ami Pierre Breillat se nouèrent en cet endroit poétique. Naturellement nous fîmes la visite de Pompéi et de Naples, où nous fûmes reçus par l’historien Henri-Irénée Marrou.

Le jour anniversaire de la saint Dominique, la clôture est levée dans tous les couvents des Frères prêcheurs. Nous eûmes la curiosité de visiter la cellule du maître général de l’Orde, le Père Gillet. Celui-ci n’avait pas craint de mettre la photo de Mussolini à côté du crucifix. Evidemment son généralat en fut abrégé.

On ressent à Rome une sorte d’envoûtement bienfaisant qui, mystérieusement, relie l’Eglise des temps modernes à cette pierre de fondation qu’est le Christ et à la personne de l’apôtre Pierre, premier évêque de Rome. La lecture de Romée en impose l’évidence.

Les accords de Latran conclus entre le nouveau régime et le Saint-Siège reconnaissaient à celui-ci l’existence du minuscule Etat du Vatican. Il était difficile au souverain pontife de s’élever ouvertement contre le pouvoir fasciste. Mais notre ami Monsignore Pietro Amadeo Frutaz nous raconta que l’année d’après lorsque Hitler se rendit à Rome pour rencontrer Musssolini, Pie XI, qui venait de condamner le nazisme par une encyclique quitta la Ville éternelle en signe de réprobation. N’omettons pas l’amitié qui nous lia, tout au long de notre séjour, au Père dominicain Thomas Philippe, un « Fra Angelico animé » disait mon mari. Dans son couvent, proche du Séminaire romain, les « Petits chanteurs à la croix de bois » vinrent donner un admirable concert. L’ordre des Frères prêcheurs nous séduisait beaucoup par la largeur de leurs vues.

Notre directeur, l’éminent Emile Mâle, venait d’écrire - en marge de son œuvre monumentale - un opuscule sur les vieilles églises de Rome. Mon mari en discutait avec lui ; il prétendait même en avoir trouvé une ignorée de tous. Mme Emile Mâle, secondée pas sa fille Gilberte, donnait des réceptions charmantes dans les salons du Palais Farnèse. Je me souviens d’une réplique du cardinal Tisserant, préfet de la Congrégation des rites orientaux, que son hôtesse invitait à prendre place à ses côtés sur le canapé : « Cela m’est impossible, Madame, car je suis assimilé aux têtes couronnées ». Un 1er janvier nous eûmes l’honneur d’être invités à un repas où je fis la voisine de Paul Valéry dont j’admirais l’œuvre par dessus tout. Un grand moment fut la messe de Pâques 1937 célébrée à l’autel majeur de la basilique Saint-Pierre par le futur Pie XII, avec une dignité extraordinaire, sans omettre aucun des rites minutieux, dont l’onction préalable de l’autel.

Les excursions hors de Rome furent particulièrement réussies. Et Jean-Berthold raconte de la façon suivante notre excursion : à Subiaco situé dans les monts de la Sabine, premier lieu de retraite de saint Benoît : « Arrivée à la petite ville, on prend un servizio publico : deux haridelles tirent un char à bancs à galerie. On monte ainsi dans une gorge sauvage jusqu’aux monastères de Sainte Scolastique et du Sacro Speccho pleins de fresques, et dont les jardins sont de véritables roseraies ».

Il est bon maintenant de passer la parole à Jean-Berthold lui-même, car il a un véritable talent de narrateur. Un livre lui a été consacré : Jean-Berthold Mahn, 1911-1944. Témoignages et lettres, Paris, 1950). Le régime fasciste, d’emblée, nous était très antipathique. La photo de Mussolini s’étalait partout. Le Duce avait fait percer, de la place de Venise au Colisée, la via dell’Impero où s’affichaient la carte de l’Empire Romain et la carte de l’Empire italien : il s’agissait de conquérir tout ce qui manquait à l’empire d’Italie dans ce schéma (la guerre d’Ethiopie avait commencé) : « 1er décembre 1936 : ce régime a l’air bien implanté mais on a l’impression qu’un soliveau ou une grue feraient aussi bien leur affaire. Il est assez curieux de voir la raideur avec laquelle les policiers soulignent le salut réglementaire par lequel ils répondent au bras levé des chemises noires. Celles-ci, membres du parti ont un aspect plutôt ridicule avec leurs lunettes  et leurs ventres de sages fonctionnaires ou de braves commerçants. Les miliciens sont plus imposants. Ils passent tout le temps en revue des troupes magnifiquement habillées, mais défilant plus mal que des pompiers de village. N’empêche que nous étions agréablement impressionnés quand les bersagliere, béret en tête défilaient au son de l’hymne Giovinezza. Mais là où le Duce se couvrit de ridicule, ce fut lorsqu’il présida le cortège des « femmes prolifiques ». Ailleurs : « mars 1937. Le grand événement de ces jours, c’est la naissance de l’ « imperatorello » (le fils du roi Victor Emmanuel, en principe appelé à régner). Le sublime, ce furent les vitrines de lingères, des femmes en corsets à volants de dentelle auxquelles on avait flanqué des drapeaux vert-blanc-rouge dans leurs mains de cire. Ce soir, Jeudi Saint, curieuse cérémonie à Saint-Pierre, présidée par le cardinal Pacelli. Secrétaire d’Etat, figure en lame de couteau, visage impassible comme un marbre, une majesté de port royale.Le choeur était rempli par les chanoines et le Séminaire romain. Après les Ténèbres, on leur a distribué une sorte de goupillon jaune passablement ridicule, qu’ils tenaient comme un cierge et, cardinal en tête, tous ont passé devant l’autel papal, sous le baldaquin central et ont fait le geste de le « laver » avec de l’eau et du vin. Les pauvres prélats et chanoines, aux prises avec cet accessoire de cotillon étaient plutôt risibles. Pacelli n’y perdait pas une once de sa gravité. On le dit avant tout contemplatif ».

« 26 novembre 1936. La Via Appia. Les sépultures ruinées, de briques ou de tuf avec des bustes d’un blanc éclatant sous les pins parasols forment un ensemble plus curieux qu’éclatant ; les Romains actuels, dignes successeurs de leurs ancêtres, amateurs d’agapes funèbres, prennent cet endroit pour leur Robinson ou leur bois de Vincennes ». « 7 décembre 1936 : le Forum vu du Palatin s’humanise extraordinairement. Il y a des roses autour de l’atrium des Vestales, de l’herbe haute sur la Voie sacrée. Et puis ces églises effrontées qui, d’un pronaos corinthien font un narthex et lancent leurs coupoles sur le Secretarium Senatus. Il s’agit de l’église San Lorenzo in Miranda implantée dans l’ancienne salle du Sénat romain. On peut ajouter que la serrure de la porte est encore en bon état ». « 1er avril 1937, dimanche de Pâques : Basilique noire de monde ; foule pas très recueillie mais enthousiaste. Derrière  nous un vieil Italien parlant français donnait des conseils pour la visite de Rome à deux dames autrichiennes et leur recommandait les églises les plus chargées : sur le Corso, ainsi San Marcello « parce qu’il y a là un crucifix très miraculeux ». Mais quand au son des trompettes d’argent le pape Pie XI s’est avancé sur la Sedia gestatoria, ce ne furent que chapeaux et mouchoirs agités. Après la messe, nous avons très bien vu le visage du pape Pie XI, intelligent, ravagé par la maladie ».

Je reviendrai plus tard sur les témoignages  portés sur Jean-Berthold par ses professeurs, ses amis (principalement ceux qui l’ont connu dans la dernière partie de sa vie), par divers prêtres et par le Commandant Boulangeot qui l’eut sous ses ordres lors des campagnes de Corse et d’Italie. Ces textes figurent dans le livre qui lui a été consacré.

Revenons un peu en arrière ; c’est à dire à mes deux soeurs. L’aînée, Irène, venue au monde en 1910, avait donc trois années de plus que moi. Elle était d’une blondeur exceptionnelle, due peut-être à une ascendance suédoise (par les Ordener, dont il sera question plus loin). En réalité, cette teinte auburn - comme on dit en anglais - lui seyait à merveille mais était, en fait, de l’albinosie. Mon père qui - semble-t-il - eut toujours une préférence pour elle, peut-être parce qu’elle était sa première née, la comparait à un rayon de lune. Mais sa vue défaillante et non corrigible, sauf par l’usage d’une loupe, a été pour elle une grosse épreuve, contribuant à un repliement sur elle-même qui n’excluait pas une très grande affectivité et un désir lancinant d’absolu. Elle s’est toujours passionnée pour quelque chose ou quelqu’un. Le « quelque chose », ce fut la structure de la langue, non seulement la langue française (elle a rédigé un excellent mémoire - demeuré inédit et déposé à la bibliothèque de la Sorbonne, sur « La langue d’André Gide ») elle publia dans la Revue de linguistique romane un article sur l’aphorisme de Pascal : « Maschatus prodeo » (« je m’avance masquée »).  Surtout elle se passionna pour la linguistique slave - pas seulement russe - (car elle a fait une licence de russe). Elle traduisit un ouvrage de Nicolas Berdjaev. Autre travail remarquable : la collaboration au gros volume, de V. G. Gack, intitulé L’Orthographe du Français. Essai de description théorique et pratique (Ed. du CNRS). Cet ouvrage est traduit du russe. Irène en fait la préface et l’analyse chapitre par chapitre. Elle et sa collaboratrice, la russe Nina Catache, s’en prennent au conservatisme de l’enseignement français. C’est à elles deux qu’est due la traduction du russe au français de ce volume de 315 pages où les problèmes les plus ardus de translittération sont abordés.

Le « quelqu’un » à admirer, ce fut, durablement son père. Puis sa petite sœur Eveline, de huit ans plus jeune - ce qui me rendit un peu jalouse. Mais j’avais aussi ma part d’affection fraternelle, j’avais droit à un sobriquet, « le Nain » , d’après une chanson sur « le nain des forêts ». Irène était très consciente de son « devoir d’aînesse » puisque c’est elle qui m’apprit à lire, bien que je ne lui aie jamais facilité la tâche. Quand j’avais environ douze ans, on nous inscrivit toutes trois à un cours de « gymnastique rythmique » donné à Fontenay-aux-Roses par une dame belge, Marie Louise Van Veen. Cela nous plut beaucoup. Irène, défavorisée par sa mauvaise vue, fit des progrès. Elle s’attacha durablement au professeur bien après son départ de Fontenay. Mlle Van Veen habitait le quartier Port-Royal - ce qui nous donnait l’occasion de la rencontrer. Elle me dit une fois sa satisfaction de voir que ma sœur s’était presque entièrement débarrassée de sa timidité.

Une autre « passion » fut pour Madame Bourdais, éducatrice qui enseigna longuement à Irène l’art de respirer et des exercices d’assouplissement. Elle lui voua la plus grande affection jusqu'à la fin de sa vie

Au Collège Sévigné, où elle me précéda - et où elle eut l’initiative de faire du grec et du latin, elle se prit de passion pour l’austère madame Paquet, drapée dans son châle noir, qui faisait un cours remarquable de littérature moderne, poètes compris. Les professeurs qu’elle aimait, elle les faisait inviter à la maison, car cela suscitait des conversations auxquelles elle prenait part. En classe de Philo, l’enseignement de notre directrice, la glaciale et remarquable Mademoiselle Sance, nous ouvrait à la Métaphysique. Elle avait très bien connu Bergson, ayant été l’éducatrice d’une de ses filles, au psychisme déficient. Et aussi, dans la même classe terminale, la professeur de Physique (dont j’oublie le nom) s’enthousiasmait déjà pour « la quatrième dimension de l’univers » et le système d’Einstein.

Irène et Boris Vildé

Irène se lia durablement avec la philosophe Jeanne Hersch, venue de Genève à Paris, qui dirigeait alors la division de Philosophie à l’Unesco. Elle avait écrit déjà maints ouvrages et traduit La Philosophie de Karl Jaspers. Je la rencontrai bien plus tard à Genève, chez une amie commune, et elle me dédicaça L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie (1993), de la Grèce à nos jours. Elle se souvenait très bien d’Irène et de leur correspondance.

Une recherche d’absolu se faisait de plus en plus forte chez elle. Je ne sais dans quelle mesure elle s’était initiée aux textes du Nouveau testament. Mais elle avait lu L’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux et l’admirait profondément, surtout dans sa période de déréliction. Comme moi elle avait été saisie par la puissance de certitude qui émanait de la poésie de Paul Claudel.

Elle éprouvait une sorte de curiosité envers l’expérience que j’avais vécue. J’eus l’intuition, lorsqu’elle était sur son lit de mort à l’hôpital, de lui envoyer copie de « La Vierge à midi » de Claudel.

L’infirmière qui l’assistait me dira, plus tard, que la strophe « Vous dont le regard fait jaillir les larmes accumulées » lui permit enfin de pleurer, ce qu’elle n’avait jamais pu faire depuis le déchirement atroce de la mort de son mari Boris Vildé. Cette grande tourmentée s’éteignit dans la paix. Les années qui avaient suivi cette terrible tragédie furent très dures. Mais elle eut l’énergie de faire, avec moi, la Bibliographie critique de l’œuvre de Ferdinand Lot (3 vol., 1968). Elle n’eut pas la joie de voir la parution du Journal et lettres de prison de Boris, dont elle avait obtenu le manuscrit que lui remirent les autorités de la prison de Fresnes.

Venons-en à la « petite sœur » Eveline née le 18 mai 1918 dans la maison familiale de Fontenay-aux-Roses. Elle participa moins que ses aînées aux jeux dans le parc, étant notablement plus jeune. Il se trouve qu’elle se lia avec Germaine Couty - de cette famille nombreuse de « prolétaires » (quelques uns des garçons, un peu brutaux, jouaient avec nous, mais on nous mettait un peu en garde contre eux). Irène se prit de passion pour sa petite sœur, d’un physique ravissant aux traits menus, à l’œil malicieux. Un peu sauvage (nous l’étions toutes les trois), amie des animaux, elle aimait les sobriquets : on l’appela « le lion ». En parlant de son beau-frère Boris, elle disait toujours « l’Ours ». Plus que ses soeurs elle était apte aux sports, au tennis surtout. Douée d’une mémoire prodigieuse, elle s’imprégna très jeune de notre cher Moyen Age (tout le « cycle arthurien »), et de littérature russe. Tourguéniev la retenait surtout comme ayant relaté les croyances populaires. Et surtout les mythologies (grecque, romaine, celtique, germanique, scandinave). Au départ, les trois filles étaient logées dans la même chambre. Mais lorsque j’eus douze ans, Irène et moi eûmes la faveur d’un appartement particulier, situé quelques marches au-dessus de notre premier étage.

Eveline rêva beaucoup dans sa grande chambre solitaire. Comme il y avait une ascendance tuberculeuse dans la famille, on la ménagea beaucoup et elle entra tardivement au Collège Sévigné - qu’elle aima peu, en partie parce que ses aînées avaient laissé une réputation de trop bonnes élèves. En fait, curieuse de tout, elle fut bien la première à se moderniser, par exemple à se plaire au cinéma, et surtout à faire le récit de ce qu’elle avait vu dans le plus grand détail. Ses interlocutrices préférées étaient nos « bonnes » successives, de vraies amies tant elle savait les intéresser. Le tennis la passionnait ; elle se rendait souvent au stade Roland-Garros. A son insu son goût pour toutes les mythologies la préparait à sa future carrière d’ethnologue. Mais sa vie fut sous le signe du non-conformisme. Au Collège, elle n’eut pas l’enthousiasme de ses aînées pour ses professeurs. En Lettres, Histoire, Géographie, elle réussissait bien. Mais algèbre et géométrie ne valaient pas la peine d’un effort. En classe de Première elle se mit à manquer les cours systématiquement. En somme elle reculait devant la perspective du bachot final. A tel point qu’elle en tomba malade (adénopathie des bronches). Finalement , mon père - ennemi des examens (il trouvait qu’un bon livret scolaire devait suffire pour qu’on accède au titre de bachelier) dispensa Eveline de cette corvée - non sans appréhension pour son avenir matériel. C’est seulement en 1938 (elle avait vingt ans) que l’on sut que les non-bacheliers avaient accès à l’Ecole des langues orientales (où notre beau-frère Boris Vildé l’avait précédée pour le japonais). Elle y fit du russe et du mongol. En 1941 elle obtint, à la Sorbonne, le certificat d’ethnologie. Elle fit la connaissance, au Musée de l’Homme, d’Alexandre Lévitsky qui venait d’y créer la section des Arctiques. Ce fut pour elle décisif. Elle obtint d’entrer au C.N.R.S. comme attachée au département d’Asie. Puis advient - comme on le lira plus loin - la formation du « Réseau du Musée de l’Homme » par Boris Vildé et quelques collaborateurs. C’est elle qui tapa, sur une ronéo, le premier numéro du journal Résistance, le 15 décembre 1940.

En 1945, elle épouse son collègue Roger Falck, responsable du département de Muséologie, dont elle aura un fils, Ivain, en 1950. Elle collabore avec Roger, en 1948, pour l’exposition « le Liban à travers les âges » (ils s’y sont rendus plus tard). En 1955, Eveline accompagne son mari, chargé de réorganiser le Musée des Eyzies. Ils sont dans les meilleurs termes avec l’abbé Henri Breuil. Plus tard avec le grand ethnologuee Marcel Mauss, puis avec Jacques Soustelle.

Eveline et Roger Falck

En 1953, sa publication (chez Gallimard) des Rites de chasse chez les peuples sibériens lui ouvre l’accès à l’Ecole des Hautes Etudes, Ve section (Sciences religieuses). Entre temps, elle a succédé à Lévitsky au département des Arctiques. Elle mènera de front ses deux activités. Ses élèves (Laurence Delaby, Roberte Hamayon) ont publié dans L’Ethnographie (1975) sa considérable bibliographie dont le dernier fleuron est (dans l’Encyclopédie de la Pléiade) (« Histoire des Religions », tome 3, 1976) : Religion des peuples altaïques de Sibérie, pp. 950-982.

Comme l’écrira Claude Lévi-Strauss dans son article nécrologique : « Tous s’accordent pour louer sa méthode de travail, la qualité de ses traductions de textes et de ses recherches sur le vocabulaire religieux ».

Je reproduis ici la substance du compte rendu que j’ai consacré (dans les Annales ESC, en 1970) au livre Eddas, sages, hymnes chamaniques , par Régis Boyer et Eveline Lot-Falck (le Seuil 1965) : « Ne nous méprenons pas, écrit cette dernière sur le terme de chamanisme. Nous n’avons pas affaire à une religion primitive qui s’opposerait à d’autres religions à des stades plus évolués. Il est toujours préférable de parler de « chamane » plutôt que de « chamanisme ».

Dans un autre article : « Le chamanisme en Sibérie » (Asie du Sud-Est et Monde insulindien, 1973), E. Lot-Falck conteste le droit qu’avait Mircea Eliade d’étendre la notion de chamanisme à presque tous les pays. Mircea Eliade n’avait pas accès aux sources russes relatives aux rituels de la Sibérie qui fut le berceau du chamanisme ». Je rapporte ceci pour montrer la rigueur qu’apportait Eveline à son travail. Il est bien regrettable que le cours qu’elle a assuré à l’Ecole des Hautes Etudes, Ve section, soit demeuré inédit.  Demeure le Journal qu’elle a tenu pendant la guerre. Tous ses collègues du Musée de l’Homme lui ont témoigné la plus grande amitié, et jusqu’au delà de sa disparition. J’ai sous les yeux sa bibliographie complète : elle comporte 46 titres ; un livre : Les rites de chasse des peuples sibériens (Gallimard 1953). Le reste est paru dans des revues savantes : Annales du Musée Guimet, L’Homme, la Revue asiatique, Marco Polo, Revue d’Anthropologie, etc. Sa connaissance de l’anthropologie, du russe et du mongol, de la Préhistoire la classent parmi les meilleurs savants. C’est ce qu’a écrit Claude Lévi-Strauss, qui lui a consacré un article nécrologique dans l’Année de l’Ecole des Hautes Etudes, Ve section.

Très marquée par les épreuves familiales, Eveline fut atteinte d’un cancer du sang et s’éteignit à l’Hôtel-Dieu à l’âge de 55 ans. Je me souviens que le jour de Noël précédent, elle avait eu une courte accalmie. Elle put se lever, admirer un arbre de Noël qui ravivait tous nos souvenirs d’enfance. Elle était rassurée sur l’avenir de son fils, qui avait trouvé une place de bibliothécaire à la Maison des Sciences de l’Homme, et qui s’était proposé plusieurs fois, accompagné de collègues, pour le « don du sang » organisé à l’Hôtel-Dieu. Elle s’y éteindra le 6 janvier 1974. Roger Falck l’avait précédée d’un an. Un mot sur celui-ci : fils unique d’un ébéniste du faubourg Saint-Martin, il accéda par son intelligence naturelle très vive à un poste important au Musée de l’Homme (il organisait les expositions), où tous l’appréciaient.

Avant d’en venir au double drame qui marqua la fin de ma prime jeunesse et qui coïncida avec la Guerre de 1939-1944, abordons un peu notre ascendance.

Mon père

Sur mon père, Ferdinand Lot, se reporter à son Allocution prononcée lors de la cérémonie donnée à l’Ecole des Hautes Etudes pour ses 80 ans (publiée au tome I de Recueil des travaux historiques de Ferdinand Lot (droz 1968) ; et à la notice biographique de Ch.- E. Perrin parue dans le même volume.

Mon père est néen 1866, d’une mère bordelaise, fille d’un aide imprimeur et d’un père dont il porte le prénom de Ferdinand (répandu à l’époque en souvenir d’un des fils de Louis-Philippe). Le ménage ne vivait pas dans l’aisance. Ferdinand Lot père, comme tous les Lot, se préparait à une carrière dans le barreau. Mais il avait été renié, si l’on peut dire, par sa famille de grand bourgeois et de magistrats, en raison de la mésalliance qu’il avait contractée ! Mon père avait une jeune sœur qui mourut pendant le siège de Paris en 1870. Bien que tout jeune, mon père se souvenait de l’entrée des Prussiens dans Paris : un soldat l’avait pris dans ses bras, disant qu’il ressemblait à son petit garçon. Très doué, il fit ses études d’abord à l’annexe du lycée Sainte-Barbe, à Fontenay-aux-Roses, puis au lycée Louis-le-Grand, où il  connut Romain Rolland et Paul Claudel. Il passait souvent des vacances dans la famille des Ordener, à laquelle il appartenait en ligne patrilinéaire. Le général Ordener, d’origine suédoise, avait participé à la bataille d’Austerlitz . Devenu gouverneur du fort de Vincennes, ce fut lui, hélas, qui reçut l’ordre de fusiller le duc d’Enghien et ne put s’y opposer.

Archiviste-paléographe, Ferdinand Lot ne passa jamais l’agrégation, à laquelle il était violemment opposé, la traitant de bachotage supérieur. Il écrivit en 1906 et 1912 des pamphlets contre l’organisation de l’enseignement supérieur qu’il comparait au sérieux des «séminaires» allemands. Cela lui valut l’inimitié de certains collègues, en particulier d’Ernest Lavisse. On lui doit l’introduction dans les licences de certificats; jusque-là, le candidat pouvait être interrogé sur n’importe quel sujet. Il innova aussi en introduisant dans la licence d’histoire les travaux pratiques (paléographie, critique des textes). Ferdinand Lot passa sa thèse de doctorat à Nancy en 1903 avec les Études sur le règne de Hugues Capet (la thèse complémentaire étant Fidèles ou vassaux?), et ce fut la première fois qu’une thèse fut soutenue en français. Auparavant, toutes les thèses étaient rédigées en latin, ce qui convenait mal à l’étude de concepts complètement nouveaux, tels ceux de vassalité et de féodalité! L’œuvre capitale de ce spécialiste du haut Moyen Âge est La Fin du monde antique et le début du Moyen Âge (1927). L’auteur y expose la décomposition du monde romain dont, selon lui, la vie économique avait été faussée par le principe de l’esclavage, qui ne pouvait lui apporter aucune prospérité. Au IV siècle, son régime économique reposait sur l’impôt foncier en nature (en blé principalement) — système tout à fait archaïque. Selon lui, l’installation de Barbares dans l’Empire romain, loin d’apporter du sang neuf, ne fit qu’aggraver la corruption des mœurs. D’autres études (Histoire des invasions barbares et le peuplement de l’Europe et Les Invasions germaniques. La pénétration mutuelle du monde barbare et du monde romain) font une grande part au problème des ethnies et de l’onomastique. Ferdinand Lot était également très préoccupé de démographie et d’histoire quantitative: Premier Budget de la monarchie française: le compte général de 1202-1203 (1932);Recherches sur la population et la superficie des cités remontant à l’époque gallo-romaine (1950, 1951).La pensée historique de Ferdinand Lot donne toute sa mesure quand elle s’applique à la féodalité: normal'>Fidèles ou vassaux?; contribution à Histoire du Moyen Âge Les Destinées de l’Empire d’Occident de 395 à 888, Paris, 1940-1941; le compte rendu de La Société féodale de Marc Bloch (1939-1940). Pour lui, la féodalité est un phénomène spécifique de l’Occident médiéval qui comporte l’appropriation par le seigneur suzerain des droits régaliens et le partage de la propriété des terres entre suzerain et vassaux. À propos du terme de société féodale employé par Marc Bloch, Ferdinand Lot écrit: «En employant les mots féodal féodalité à tort et à travers, les historiens vident ces mots de tout sens spécifique. Mieux vaudrait dire simplement: «la société dans l’Europe occidentale depuis le X e siècle, date de naissance de ce phénomène encore mal défini.»De lointaine ascendance bretonne, Ferdinand Lot s’était passionné pour les romans de la Table ronde. Il a laissé une étude sur le normal'>Lancelot en prose qu’il considère comme le premier grand roman français: Études sur les légendes épiques françaises (1958) qui donna lieu à une polémique avec Joseph Bédier sur un problème de datation. Dans un article («À quelle époque a-t-on cessé de parler latin? », in Bull. du Cange. t. VI, 1931), il distingue entre langue parlée et langue écrite à l’époque mérovingienne (dès cette époque, seuls les clercs auraient continué à parler latin; mais le peuple pieux le comprenait, l’alphabet étant enseigné à partir du latin de La Vulgate).Venons-en maintenant à l’originalité des vues de Ferdinand Lot sur l’histoire. Dans son compte rendu d’Histoire et destin de Roupnel (Paris, 1943), Ferdinand Lot écrit: «L’Histoire, c’est le discontinu. Roupnel veut nous persuader de l’insignifiance des individus, de l’importance exclusive des modes de vie, en particulier de la vie rurale. À ses yeux, l’Histoire est d’autant plus vraie qu’elle est moins «historique», entachée de faits. Ce qu’il appelle les «éléments perturbateurs» nous sont familiers, à nous historiens : ce sont les inventeurs en science, en politique, en art, en lettres. Nous voici absous du péché de nous intéresser à ces surhommes qui tirent l’événement de l’abîme.»Ferdinand Lot s’est élevé nettement contre le matérialisme historique, en particulier dans un article intitulé «Interaction de l’économique et du politique au Moyen Age» (in Recueil des travaux historiques de Ferdinand Lot, t. I, p. 478, 1968): «La caractéristique des règnes des souverains de France, c’est leur totale indifférence aux conséquences de leur politique. L’économique ne les intéresse que pour soutenir une guerre. [...] Je limite mon jugement à la France. Il en a été différemment à Venise. Parmi les grandes puissances, l’Angleterre est la première, dès la fin du XVI siècle, à sentir que la question économique est vitale pour elle. Ce qui a mené le monde, ce qui a déterminé les événements majeurs, les grandes découvertes, ce sont les idées et les états affectifs, les mentalités.»De façon générale, Ferdinand Lot pense qu’il faut décloisonner l’histoire : lui-même a utilisé des connaissances tirées de la biologie, des mathématiques, de l’art, de la sociologie, de la philosophie. Il ne s’interdit pas parfois de porter des jugements d’ordre éthique, persuadé que l’historien ne doit pas être neutre, mais soutenir des points de vue qui provoquent la recherche. Pour lui, l’imagination, alliée à la critique des textes, joue un rôle essentiel pour reconstruire le passé; ainsi dans La Gaule (1967), un de ses derniers ouvrages de synthèse, il décrit les bruits du moulin, de la charrue que les contemporains de Clovis pouvaient percevoir. Pour lui un professeur d’université devait faire profiter ses étudiants de ses travaux, et l’enseignement qu’il préférait était celui qu’il donnait à l’École Pratique des Hautes Etudes et auquel il faisait participer activement ceux qui s’appelèrent ses «disciples» (F. Ganshof et R. Fawtier, entre autres). Érudit mais aussi homme de synthèse et de conceptions originales, Ferdinand Lot n’a appartenu à aucune école, se méfiant de toutes les théories.

Ferdinand Lot vers 1940

Nous venons rappeler ici qu’un ensemble documentaire important d’inédits de Ferdinand Lot a été déposé, en 1981, par Mesdames I.Vildé-Lot et M. Mahn-Lot à la Bibliothèque de l’Institut de France. Comme on le verra, ce fonds intéresse non seulement ceux qui veulent prolonger la recherche de F. Lot sur tel ou tel point, mais surtout, semble-t-il, pour les historiographes soucieux de voir comment s’écrit l’histoire, les influences subies et exercées, les thèmes dominants à telle époque

La production du grand érudit est si foisonnante qu’il sera bon, pour s’y orienter, de recourir au Recueil historique des travaux de Ferdinand Lot (3 vol., Droz 1968). Au tome premier, un classement par secteur est établi (par Mme I. Vildé-Lot) et une Bibliographie méthodique. Certaines notices comportent des précisions utiles qu’on ne trouve pas souvent dans des fiches de Catalogue.

Ce tome s’ouvre sur une longue biographie due à Charles-Edmond Perrin (reprise en volume chez Droz en 1968) qui analyse point par point la production du médiéviste. On trouvera à la suite (pp. 121 à 129) l’Allocution autobiographique de Ferdinand Lot, prononcée en 1946 à l’Ecole des Hautes Etudes à l’occasion de ses quatre vingts ans. En des propos familiers, l’historien se penche sur son passé, retrace sa carrière : son entrée à l’Ecole des Chartes, comment il s’orienta vers telle ou telle branche de l’histoire, politique ou littéraire. Il donne place à ce qui l’occupa longuement : la réforme de l’Enseignement Supérieur. Quant à son propre enseignement à la Sorbonne et à l’Ecole des Hautes  Etudes, après avoir rendu hommage à ses maîtres, Fustel de Coulanges et Arthur Giry, il tient à dire ce qui fut son souci majeur: avoir éveillé ses auditeurs à la recherche personnelle. Sur son oeuvre publiée, il exprime surtout le regret de la laissée inachevée : « J’aurais encore beaucoup de choses à dire sur la France féodale, les Invasions scandinaves ». Et il regrette de n’avoir pas pu poursuivre un travail commencé sur la Faculté des Arts de paris.

Ce texte peut servir de vade-mecum pour aborder le Fonds Ferdinand Lot. Catalogue rédigé par Fr. Fossier, cotes 7246 à 7310. Nous en donnerons quelques éléments suggestifs.

Il s’articule  principalement en deux centres d’intérêts : 1- Notes de cours ou de travail. Ce fonds est déposé aux Archives de l’Institut de France (série 3G). 2- Les inédits proprement dits. Voyons cela de plus près.

D’abord les Cours

A l’Ecole des Chartes (cotes 7246 à 7254) : Jules Roy (Histoire des institutions) ; Anatole de Montaigin (Archivistique) ; Jules Tardif (Sources du Droit) ; Paul Meyer (Philologie romane) ; Arthur Giry (Diplomatique) ; Siméon Luce (Sources de l’Histoire de France) ; Robert de Lesteyrie (Archéologie).

Au Collège de France et à l’Ecole des Hautes Etudes (cote 7254 à 7258) : Julien Havet (Bibliographie) ; Gaston Paris (Philologie) ; Achille Luchaire (Les Communes) ; Henri Gaidoz (Mythologie gauloises) ; Ferdinand de Saussure (Cours de langue gothique), 76 pp. de notes ; Charles-Victor Langlois (Les Germains) ; Henri Gaidoz (Philologie irlandaise) ; Gabriel Monod (Les Institutions carolingiennes) ; N.-D. Fustel de Coulanges (Des origines de la féodalité).

Cours professés par Ferdinand Lot (cotes 7259 à 7271)

A la Sorbonne : Les Invasions barbares ; la Gaule ; la France occidentale et la Grande-Bretagne de 877 à 996 ; la Fin du monde antique ; le Peuplement de la Gaule. Tout cela est à la base des livres publiés.

A l’Ecole des Hautes Etudes : L’Acte privé (professé en 1931 ; cote 7270) ; la diplomatique carolingienne (cote 7271) : ce sont là des inédits proprement dits, certainement de grand intérêt.

Je mettrais dans la Section des « notes de travail » (car il ne s’agit pas d’un enseignement) les « thèses ou travaux dirigés ou rapportés par Ferdinand Lot ». Il est précieux d’y trouver les thèses de L. Barrau-Dihigo, F. Ganshof, A. Pauphilet, A. Dumas et d’autres.

Est inclassable la Correspondance de Ferdinand Lot (cote 7306 à 7310). Il s’agit dans l’ensemble de lettres reçues.  A raison d’une sur dix, citons : les lettres de Ch. Andler ; H. X. Arquillière ; Jean Bayet ; Joseph Bédier ; Henri Berr ; Henri Berthelot ; Reto Bezzola ; Emile Coornaert ; Franz Cumont ; Roger Dion ; Emile Durkheim ; Lucien Febre ; Jean Frappier ; Etienne Gilson ; Charles Guignebert ; Louis Halphen ; Jean Hubert ; Lucien Herr ; G. de Jerpharion ; Nicolas Jorga ; Camille Jullian ; Paul Langevin ; Charles-Victor Langlois ; Gabriel Le Bras ; Emile Mâle ; Georges Pagès ; Jean de Pange ; Brice Parain ; Ch. E. Perrin ; Henriette Psichari ; Jules Romains ; Mario Roques ; Gaston Roupnel ; Ch. Samaran ; Georges Tessier ; le P. G. Théry ; Arnold van Gennep ; J. Vendryes.

Le nombre des études inédites est considérable. Il s’agit souvent de dossiers qui ont servi à la rédaction d’articles ou études ultérieurement publiés. Par exemple : « Réflexions sur l’origine de l’apogée française » (cote 7273, 131 ff.) ; « Vicaires et centeniers » (cote 7274, 87 ff.). Mais il y a aussi des travaux complets : la traduction des Annales Bertiniani ; la liste des établissements ecclésiastiques présumés existant en l’an mil (cote 7286). Sans compter les dossiers et matériaux relatifs aux actes et Annales de Charles le Chauve.

Les plus importants de ces inédits - un peu perdus dans le Catalogue - peuvent être groupés de la façon suivante :

-Tableau de la France à la fin de la période carolingienne et au début de la période capétienne (cote 7278, a b)

Entrepris vers 1897, l’ouvrage demeure inachevé. Des fragments ont été utilisés au chapitre VI de la thèse sur Hugues Capet, 204 ff.. A grouper avec Dépouillement et notes relatifs aux Derniers Carolingiens, 248 ff. (cote 7299).

Les invasions scandinaves en France. Introduction datée : 20 décembre 1913. Des fragments seulement sont publiés. Ont été déposés par Mme Mahn-Lot, en octobre 1996, les inédits suivants : Préface ; Roric ; Godfried et Sirac sur la Seine ; Les Normands en Bretagne, en Aquitaine et en Gascogne Hugues l’Abbé. Ils ne sont pas encore cotés. F. Lot note que la parution, en 1908, de l’ouvrage de Walter Vogel sur les invasions normandes a stoppé son propre projet ; mais en 1914, il en traçait à nouveau le plan.

Compte rendu de Camille Jullian, Histoire de la Gaule, 1908-1909. 11 ff. datés : 12 sept. 1910. Récemment déposé à la Bibliothèque.

Recherches sur la population et la superficie de quelques villes au Moyen Age. 413 ff. (cote 7279). A grouper avec (cote 7296 a-b).

Recherches sur la population et la superficie des cités remontant à l’époque gallo-romaine (cote 7296 a-b). Trois volumes sont parus chez Champion, 1945-1953. Il s’agit du quatrième volume, demeuré inédit, relatif aux quatre Lyonnaises, aux deux Belgiques, aux deux Germanies, à la grande Séquannaise, aux Alpes Grées et Pennines (907 et 926 ff.). Demeure inédit aussi le « Résultat final » portant sur l’ensemble des volumes publiés ou non. 57 ff. dont 7 de « tableaux numériques ». Date : 23 déc. 1943. Revu : 10 déc. 1951.

Dans les « Papiers relatifs à l’Enseignement » sont inventoriés (cote 7300 a-g) un « Résumé des recherches entreprises à l’Ecole des Hautes Etudes sur la justice privée (1928-1933), 13 ff. ; la Thèse complémentaire de F. Lot (en latin : Fidèles ou vassaux, 1ère rédaction, 74 ff.).

A y joindre (manque au Catalogue) : Considérations sur le plan du travail à envisager pour la Glossarium mediae latinitatis. Rapport à la Commission Du Cange, Académie des Inscriptions, 8 juillet 1938.

- Projets de réforme de l’Université (cote 7302 a-g)

« Projet de réforme de la licence d’histoire », 22 ff.

« Sur l’enseignement de l’histoire dans le secondaire », 7ff

« Des devoirs qui s’imposent à l’enseignement supérieur français », 20 ff

« Etat des Facultés des lettres en France en 1903-1904 », 119 ff.

« L’enseignement supérieur en France et en Allemagne. Avec une lecture faite à la Société d’histoire moderne le 2 janvier 1904 », 235 ff.

Coupures de presse relatives à la réforme de l’enseignement supérieur de 1907, 60 ff.

« Ma conception d’un Manuel des institutions », 8 ff

- >Rêveries mises par écrit dans l’euphorie de la Libération (cote 7304 a-g). De la nécessité de réformer l’Institut de France, 23 ff., datés : 16 sept. 1944. Observations tendant à améliorer la langue internationale Ido, 11 ff., datés : 16 sept. 1944.

« Des devoirs qui s’imposent à l’Enseignement supérieur français », 19 ff., datés : 27 avril 1945.

« Des devoirs de l’Ecole des Hautes Etudes », 6 ff., datés : mai 1945.

« Projet de Constitution [de la République française] », 52 ff., datés : 30 avril 1944 ; sous-titrés « Divagations d’un vieil historien ».

« Aphorismes et pensées sur l’histoire », 77 fiches.

Ajouter : dessins de jeunesse ; photos et diplômes. Et surtout une étude inédite qui vient d’être versée à la Bibliothèque de l’Institut : Myrrha Lot-Borodine [Madame Ferdinand Lot] : « Vues de Ferdinand Lot sur l’Histoire. L’homme qu’il fut », 56 ff., déc. 1953

On voit ainsi l’intérêt scientifique et l’intérêt humain qu’il y a à explorer ce vaste fonds

Mon père avait un oncle, Henri Lot, qui avait fait l’Ecole des Chartes. Un descendant d’Henri Lot épousa une Batiffol, ce qui permit, bien plus tard, une réconciliation à laquelle j’assistai, car mon père avait beaucoup d’estime pour l’historien Henri Batiffol. Ayant brillamment terminé ses études, il ne savait trop vers quoi s’orienter. Il avait une sensibilité très vive, teintée d’un certain romantisme. Il goûtait énormément la musique (surtout Chopin), la peinture (Delacroix en particulier). Lui-même aimait dessiner et aussi caricaturer ses professeurs. Il pensa un moment préparer un concours pour entrer dans l’administration des Eaux et Forêts. Mais un heureux hasard changea le cours de sa vie. Logeant alors dans le quartier latin, il vit, rue de Tournon, une affiche signée Leconte de Lisle (alors bibliothécaire du Sénat). Il y lut l’adresse de l’Ecole des Chartes, alors installée rue des Francs Bourgeois, c’est à dire dans la tourelle qui jouxte les Archives Nationales. Il s’y rendit donc et fit connaissance du secrétaire, l’hispanisant Morel-Fatio, qui lui succédera plus tard comme bibliothécaire à la Sorbonne. Le programme d’enseignement lui parut correspondre à ses goûts. Il prépara à la khâgne de Louis-le-Grand, le concours d’entrée. Le résultat était affiché le lendemain. Myope, il eut de la peine à déchiffrer les noms et commença par la fin avec sa modestie coutumière. Il allait se décourager quand un camarade lui cria : « Tu es cinquième ». Ce qui l’intéressera le plus, ce sera la diplomatique (enseignée par Arthur Giry) et la philologie romane. Ennemi de toute théorie, il savait allier l’« événementiel » et l’esprit de synthèse. Il ne se méfiait pas de la subjectivité. Il se reconnaissait même, comme qualité majeure, l’imagination, c’est à dire la faculté de se rendre, pour ainsi dire, contemporain du passé. Il se maria tardivement, ayant la lourde charge d’une mère constamment déprimée et, en même temps atteinte de « bougeotte ». Il fallait sans cesse changer d’appartement - ce qui obligeait à transférer des bibliothèques fort encombrées (j’ai hérité de l’une d’elles). Des amis essayèrent de lui présenter des « partis » de bonne famille. Mais il n’avait aucune envie d’épouser une « femme popote » (il se souvenait de la femme d’un collègue éminent dont la seule occupation était de « tirer l’aiguille »). C’est son ami Joseph Bédier qui lui présenta, en 1908, la russe Myrrha Borodine qui parlait parfaitement le français et préparait une thèse sur l’amour courtois au Moyen Age. Mon père avait 42 ans, ma mère 26 ans. Ils se convinrent parfaitement et le mariage eut lieu en 1909. Ils s’installèrent d’abord rue Hershel, à Paris, puis à Fontenay-aux-Roses, pour ne pas laisser seule madame Lot mère. Pour leur voyage de noces, mes parents partent à Saint-Petersbourg faire la connaissance de la famille russe. C’est là que mon père écrivit le libelle intitulé « Où en est la Faculté de Lettres ? » - critique de l’enseignement universitaire français qu’il taxait de « bachotage supérieur ». Quant Ernest Lavisse, grand maître de l’Université, en prit connaissance, il s’écria : « Quel est ce moujik qui nous envoie un oukase ? » Ferdinand lot demeura longtemps simple bibliothécaire à la Sorbonne. Son premier enseignement fut à l’Ecole des Hautes Etudes, Ive Section. Beaucoup d’étrangers (dont F. L. Ganslof) y participaient. A l’issue du cours, mon père emmenait ensuite qui le désirait au café Balzar poursuivre la conversation.Il eut enfin accès à la chaire d’Histoire du Moyen Age à la Sorbonne et s’intéressa vivement à ses étudiants. L’un d’eux fut Jean-Berthold Mahn, qui était déjà licencié quand il entra, dans un bon rang, à l’Ecole des Chartes. J’appartenais à la même promotion que lui. On connaît la suite...

Mon mérite, et surtout celui de ma sœur Irène, fut d’avoir réalisé les 3 gros volumes du Recueil historique des travaux historiques de Ferdinand Lot (édition Droz 1968, 1969, 1970) avec bibliographie critique, réunissant l’ensemble de ses articles, groupés par sections. Mon article, pour la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes en 1997 donne les principales lignes de recherche de ce grand érudit, dont le chef d’œuvre est sans doute La fin du Monde antique, paru en 1926. L’ensemble de son œuvre fut couronnée par l’attribution du grand prix Gobert.

Mon père s’est toujours déclaré agnostique. Mais il ne fut jamais anticlérical, admirant l’admirable travail culturel accompli par l’Eglise, les encyclopédie réalisées par les ordres religieux, en particulier les bénédictins ; il avait gardé un excellent souvenir de l’aumônier du collège Sainte-Barbe de Fontenay-aux-Roses.

Quand je décidai de me faire baptiser, c’est lui qui me fit connaître un livre décisif : Karl Adam, Le vrai visage du Catholicisme qui situait exactement la transmission de la Bonne Nouvelle. Il avait une âme profondément religieuse. Il appréciait comme « le plus beau texte du monde » le récit des Pèlerins d’Emmaüs, où le Christ prend la peine d’expliquer à ses disciples tout ce qui le concerne dans l’Ecriture ; il se fait l’exégète de lui-même. Il avait toujours été tourmenté par le problème du Mal. Un de ses grands amis était Mgr Arquillière, doyen de la Faculté catholique de Paris. Il avait été le rapporteur de sa thèse sur Grégoire VII et sa réforme. Arquillière fréquentait beaucoup Mgr Roncalli, le futur Jean XXIII, alors nonce à Paris où il eut un rôle pacificateur car l’épiscopat français dans son ensemble avait péché par omission en se taisant devant l’occupant.

Lorsque mon père fut hospitalisé à Cochin à la suite d’une fracture du col du fémur, Arquillière vint souvent le voir. Un jour il lui proposa de lui conférer l’absolution. Mon père refusa, jugeant peu honnête de recevoir le sacrement d’une église à laquelle il avait cessé d’appartenir. Un jour il invita mon père à sa table pour y converser avec Roncalli : « Il lèvera vos doutes, mon cher maître, à propos du scandale du Mal ». Mon père fut charmé par l’affabilité du nonce ; mais le mystère de l’iniquité resta toujours pour lui d’une évidence accablante. Mon père avait lu à Arquillière la lettre que j’adressai à ma famille après la mort de Jean-Berthold. J’avais eu le privilège de recevoir la fermeté nécessaire pour supporter l’épreuve et d’y acquérir la certitude que « la vie se transforme mais n’est pas abolie », comme dit la liturgie. Il reporta sur moi son affection et m’invita maintes fois, après la guerre, à prendre le café chez lui. Je me reporte souvent à son Histoire de l’Eglise qui est excellente.

6 - Ma mère

L’itinéraire intellectuel de Myrrha Lot-Borodine ne peut être retracé qu’en donnant les grandes lignes de sa biographie Ce n’est pas une émigrée et une nostalgique de la Sainte-Russie. Née le 21 janvier, 1882 à Saint-Petersbourg, elle a pour père Ivan Borodine, botaniste de renom dont la mémoire est encore honorée à l’Académie des Sciences. Il occupait un logement de fonction, avec parc et chapelle, aux environs de la ville. Sa haute position lui vaudra quelques ennuis, quand l’Académie deviendra la cible d’une campagne de presse en 1927. Ivan Borodine avait épousé Anna Péretz dont c’était le second mariage ; journaliste et traductrice, elle appartenait à la toute première génération des femmes russes ayant fait des études universitaires. Le nom de « Péretz » est révélateur d’une origine séfarade assez proche : son grand père était rabbin à Odessa, connu pour une étude sur Le chant d’Igor, et devenu ensuite chrétien. Myrrha (son prénom d’origine était« Miropia ») ressentait avec malaise l’antisémitisme des siens, et une pratique religieuse qui lui paraissait très conventionnelle. Son père n’était pas a-religieux mais de tendance scientiste.

La famille (une sœur, un demi-frère, une demi-sœur) baignait dans une atmosphère de grande culture : on parlait allemand et français couramment. A dix-huit ans, Myrrha fut inscrite, comme sa sœur Inna, à l’Université féminine « Prince Obolensky ». Il était courant d’avoir lu dans le texte Shakespeare, Goethe, la Divine Comédie, le théâtre grec (en traduction). Des conférences commençaient à rapprocher intelligentsia russe et Eglise officielle. Tout Russe se sentait en consonance avec Pouchkine, Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski.  Mais connaître l’Occident, France et Italie en particulier, semblait indispensable à un Russe cultivé. Myrrha avait d’abord ressenti un vif attrait pour la sagesse grecque et rédigea, toute jeune, un mémoire sur le culte d’Apollon.

Il est à noter que la littérature française du Moyen Age attirait beaucoup de Russes, ainsi que d’Anglo-Saxons. Une femme de la génération de ma mère, Olga Dobiache-Rojtestvenski (à laquelle F. Lot a consacré une notice dans la Revue historique, t. 188, 1940), formée dans une école philologique du gouvernement de Kiev, devint, de par ses études à Paris avant la Révolution, une spécialiste du Culte de saint Michel, de « La vie paroissiale au XIIIe siècle d’après les actes épiscopaux » et de La poésie des Goliards (J. Le Goff en fait beaucoup de cas dans Les Intellectuels au Moyen Age). La propre sœur de ma mère, Inna (épouse Lubimenko) qui deviendra archiviste de l’Académie des Sciences de Leningrad, était venue dès 1907 étudier à Paris, en Sorbonne (avec des hommes comme Charles Bémont), avant de se spécialiser dans le domaine des relations anglo-russes. A la même date, âgée de 24 ans ma mère gagnait l’Italie (en compagnie de son père) et se passionnait pour une renaissance chrétienne inaugurée par des femmes comme Vittoria Colonna et Julie Gonzague à l’époque du Concile de Trente.

Ce qui fut décisif fut l’attrait de Myrrha pour la littérature courtoise du Moyen Age, le fait qu’elle ait suivi à Paris, au Collège de France, les cours de Joseph Bédier en vue d’une thèse d’Université sur La femme dans l’œuvre de Chrétien de Troyes (publiée en 1909). Cela fut un véritable point de départ dans sa vie.

Joseph Bédier lui fit connaître l’historien Ferdinand Lot qu’elle épousa en 1909 et qui l’encouragea vivement dans la poursuite de ses travaux. Elle collabora aux Etudes sur le Lancelot en prose (ouvrage collectif publié en 1918 sous la direction de mon père). Et surtout elle entra en plein dans le « Cycle arthurien » des Chevaliers de la Table ronde, puis la « haute aventure » du Graal.  Jusqu’en 1935 elle se voua entièrement à ce type d’études. Sur le Graal en particulier les spécialistes français, italiens et anglo-saxons n’omettent pas de la citer. Elle parvient à définir l’inspiration chrétienne de ces thèmes, sans cesse repris, et à en dégager la véritable couleur spirituelle.

Myrrha et Ferdinand Lot

En même temps, Etienne Gilson (dont elle suivait les cours) l’introduisit dans la mystique cistercienne et le génie de saint Bernard. Il n’est pas artificiel de dire que la science de l’amour courtois la conduisit en droite ligne à l’approche du Mystère chrétien. Un volume posthume (De l’amour profane à l’amour sacré. Etudes de psychologie sentimental au Moyen âge (Pairs, 1948) est comme la transition entre ses deux types de recherche. Un des articles ici réunis sur « Le service d’amour » a suscité une lettre passionnée de Louis Massignon à propos d’Eros et d’Agapé (publiée dernièrement dans Ittina, n° 44, 1999, p. 409). Pourquoi ne pas citer là-dessus Etienne Gilson : « L’insatiabilité du désir de l’homme cherche un pourquoi. Bernard écrit : « Personne ne peut Vous chercher qu’il ne Vous ait d’abord trouvé. Dieu est la seule récompense. L’amour du Bien suprême restaure en nous la ressemblance oblitérée par le péché. Il y a des degrés : l’amour est d’abord imparfait. Il faut d’abord faire connaissance avec Dieu. L’épître de Jacques nous invite à demander ce que Dieu donne avec profusion. Et l’apôtre Paul affirme que ce qui est animal précède ce qui est spirituel. Saint Bernard de même ». Ces paroles rejoignent exactement ce qui, pour M. Lot-Borodine, constitue l’essence de la pensée théologale gréco-orientale (elle n’emploie pas le mot « orthodoxie ») : référence constante à « l’image et ressemblance » à restaurer ; l’homme est appelé à une « divinisation » car sa nature même est ordonnée au surnaturel.

Avant qu’elle ne quitte (provisoirement) sa quête du « service d’amour » (où elle retrouve, après d’autres chercheurs, une connexion évidente avec la naissance du culte marial), je relève qu’elle a dit des paroles fortes sur la symbolique (par exemple dans Romania, Le conte du Graal, 1956). La « Dame » est d’abord allégorie. La « Béatrice » de Dante mérite le titre de « fille de Dieu ». La Quête peut se résumer dans la recherche du secret de l’Amour auquel se réfère, par exemple, la 1ère Cor. : « Ce que nous n’avons pas conçu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ».

Plus profondément - et elle le développera souvent : « Dans la symbolique du Moyen âge le signe est réalité substantielle ». Et se transpose dans le mystère eucharistique.

La « Science de Courtoisie » (formulée dans le cycle arthurien) n’est pas médiocre. La « dame du Lac » cite la Bible, s’attarde sur Joseph d’Arimathie, connaît Joachim de Flore. Elle déclare : « la chevalerie a été instituée pour donner garantie à la Sainte Eglise ». La formule de l’adoubement est : « Le cœur seul fait le chevalier ».

La « table d’argent » de la Quête est ressentie comme symbole de l’eucharistie et comme centre du monde ». Lancelot serait la figure d’Adam ; Galaad la figure du Christ.

Donnons un moment la parole à Myrrha Lot-Borodine, d’après des notes manuscrites où elle jette un regard rétrospectif sur son « Itinéraire spirituel ». « Que dire de mes travaux, assez copieux et divers, mais non disparates ? (...) Il y eut d’abord pour moi le Moyen Age énorme et magnifique : le roman courtois qui passionna ma jeunesse. Ensuite, à l’âge de la maturité, l ‘épopée mystique du Graal, quête des suprêmes valeurs par l’âme médiévale. Puis les études sur la spiritualité gréco-orientale s’imposèrent à moi durant de longues années. C’est précisément le parallélisme de ces deux aspects de la réalité chrétienne - l’une toute d’intuition poétique, l’autre enracinée dans un passé beaucoup plus lointain qui fait l’imprévu de mon œuvre hélas restée fragmentaire dans les deux domaines. (...) Ni érudite, ni historique, ni seulement philosophique ou théologique, l’œuvre qui porte mon nom est essentiellement l’expérience d’une âme ardente dans la recherche de la Vérité. Ce que je considère comme sa qualité essentielle c’est l’intuition ; mais une intuition étayée par des données positives et s’appuyant sur des bases solides. Pour illustrer le bien-fondé » de cette saisie instinctive, je rappelle ici le fait suivant. Dans mon essai sur « les deux conquérants du Graal » (Mélanges Schopperlé, 1921), je me référais à une phrase de Galaad et la citais dans un entretien avec Etienne Gilson. Celui-ci m’apprit qu’on la trouvait textuellement chez saint Bernard. Or je l’ignorais complètement à l’époque. J’avais donc trouvé instinctivement la forme même de la spiritualité cistercienne ». Plus tard les travaux de Louis Bouyer lui furent d’un grand secours dans ce domaine.

Un billet de la main de Gilson témoigne du côté à la fois enjoué et sérieux des échanges suscités par l’amour courtois. Il s’agit de la comparaison entre Lancelot « qui pratique un amour de la liberté intérieure et de noblesse » et Tristan dont la passion pour Yseult relève du fatalisme et du déterminisme. Et de citer Chrétien de Troyes :

Jamais je ne bus du breuvage
Dont Tristan fut empoisonné
Mais mieux que lui me font aimer
Noble et droite volonté ».

Boris Vildé est né en 1908 à Saint-Petersbourg, de parents russes. La Révolution de 1917 entraîne l’exil de sa famille, qui part s’établir en Estonie. Elle y a certains liens. Sans