ESSAI D’AUTOBIOGRAPHIE par Marianne Mahn-Lot - Mon enfance à Fontenay-aux-Roses

Née le 18 février 1913, fille du médiéviste Ferdinand Lot et de la russe Myrrha Borodine, je fais terminer cette enfance à 12 ans, âge où je cesse de travailler à la maison sous la direction de mes parents, pour commencer des études régulières au Collège Sévigné.

La maison natale eut un rôle essentiel dans la vie des trois filles Lot. Au 53 rue Boucicaut, cette demeure n’est autre que la maison de campagne d’Antoine Petit, chirurgien du roi Louis XV, qui fonda, tout près de là, un poste de médecin consacré aux soins gratuits pour les indigents. Le modeste logis de ce docteur jouxte toujours notre ancienne demeure, remplacée aujourd’hui par un HLM.

Dans cette grande demeure, nous occupions en location le premier étage ; les Langevin furent longtemps nos voisins au rez-de-chaussée. Le parc fut pour nous un véritable paradis. Une aile de la demeure abritait au 1er étage la famille très amie des Caillassou, quercynois établis à Fontenay depuis une dizaine d’années. Trois enfants dans nos âges : Geneviève, Robert, Madeleine dite Manet. Au rez-de-chaussée, sur la cour, un logis misérable occupé par la famille Couty aux nombreux enfants.

Le parc était dessiné « à l’anglaise », avec un « wellingtonia gigantea » qui nous fascinait. Il y avait une grotte, qu’aurait habitée un loup féroce ; des quantités de buissons de fusain, des allées courbes délimitaient de vastes pelouses. Au centre, un emplacement où l’on pouvait récolter du sable et s’essayer à en faire des « constructions ». Et que d’admirables arbres, dont un thuya qui devint « l’Arbre » par excellence ; chaque branche portait un nom car nous escaladions tout cela des heures durant. L’une des branches était dite « dangereuse », car lisse et sans bifurcations. Une autre était dénommée « branche du chat pendu ». Le plus intéressant, c’étaient les pelouses. Nous y connaissions l’emplacement des violettes, les mauves et les blanches étant particulièrement appréciées pour leur rareté. Nous trouvions partout des matériaux pour « jouer à la marchande ». Les scabieuses servaient à fabriquer de la poudre de riz ; les fleurs de marronnier roses étaient censées représenter de la confiture. Autre jeu : se servir des aiguilles de pin pour assembler des feuilles de marronnier et confectionner des tuniques de sauvages, car les histoires de Peaux-Rouges nous passionnaient. Nous allions jusqu'à jouer du Jules Verne, en particulier « Les enfants du Capitaine Grant ».  L’allée du milieu servait à jouer aux barres. Le terre-plain du haut était réservé au « jeu de grâces » avec raquettes appropriées. Naturellement les parties de cache-cache étaient quotidiennes.  On se réconciliait autour d’un gobelet de coco.

Mais notre grande hardiesse fut d’installer, au fond du parc, des trapèzes et de nous lancer hardiment de l’un à l’autre ; nous avions aussi appris à un chat à sauter à travers un cerceau. Chaque été nous organisions une séance payante, dénommée « cirque » avec assistance des parents.

Une des choses qui m’avait beaucoup frappée, c’était l’abondance de petites coquilles mêlées au sable des allées. On m’expliqua que dans la Préhistoire, le Bassin Parisien était recouvert par l’océan, ce qui me fit beaucoup rêver.

Le village lui-même était tout un enseignement.Une des sources de profit était l’abondance des carrières de gypse. On en voyait passer de lourds tombereaux dans notre rue Boucicaut. Tout près de là opérait le maréchal ferrant dont le travail, producteur d’étincelles, nous fascinait. Je me souviens aussi de l’atmosphère de liesse que produisait, chaque année, l’arrivée d’un cirque ambulant, dans ses carrioles peuplées de clowns et de prestidigitateurs ; puis ils s’installaient, tigres compris, place du Marché

Jusqu’au XIIe siècle, Fontenay se rattachait à la paroisse de Bagneux. En 1286 s’érigea une église importante dédiée aux saints Pierre et Paul. La seigneurie en appartenait à « Sainte Geneviève » - église au passé prestigieux que la Révolution détruisit et remplaça par l’actuel Panthéon. Mon père, qui se promenait beaucoup en notre compagnie, nous l’avait expliqué en nous montrant telle pierre gravée au nom de cette abbaye.

Mais pourquoi les roses de notre Fontenay ? La savante histoire de l’abbé Lebeuf nous apprend par exemple qu’en 1726 (le village ne comptait alors que 526 habitants) il était d’usage que les Parlementaires viennent s’y approvisionner en roses afin d’en pourvoir les douze pairs de France. La rose était censée avoir aussi d’étonnantes propriétés médicinales.

En 1778 s’était fondée à Arras, pour exalter concurremment rose et amour, la Société des Rosati. Chaque année Fontenay les accueillait en grande liesse. On ornait en premier lieu la statue de La Fontaine : et les festivités se terminaient par un banquet avec défilés de clairons. On y couronnait aussi une « rosière » ; et nous eûmes la joie d’embrasser une rosière, jeune fille particulièrement méritante, qui habitait notre maison.

Fontenay regorgeait de souvenirs. François Villon y était venu avec une bande de joyeux drilles.

Que de choses nous apprenaient nos promenades ! Par exemple que la rue de la Sorbonne, à Fontenay, témoignait d’un droit féodal perçu par le chapitre du Collège universitaire fondé par Robert de Sorbon.

De toute façon, les seigneuries étaient nombreuses. Par exemple celle des Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Colbert eut aussi la seigneurie de Fontenay, en même temps que celle de Sceaux. Le chapitre de Notre-Dame levait aussi des dîmes à Fontenay. Les noms des sentiers du village nous enchantaient, par exemple « le Val content », la Fosse Bazin. Beaucoup de fêtes se passaient au château Sainte-Barbe-des-Champs - annexe du prestigieux Sainte-Barbe de Paris où Péguy, entre beaucoup d’autres, fit ses études.  L’achat du château date de 1851. Il devint un Collège. On y enseignait non seulement les humanités mais certaines techniques (chaque collégien avait son petit jardin). Jérôme Carcopino y fut élève en 1893. Mon père aussi : il se souvenait de l’inconfort complet d’un lever matinal sans chauffage au son du tambour.

Ce qu’il y avait de plus remarquable à Fontenay-aux-Roses, c’était la maison des Suard (éditeur de La Fontaine) qui auparavant avait été celle des Scarron et de Madame de Maintenon. C’est là que mes parents devaient finir leurs jours. Auparavant ils la fréquentaient car y demeurait l’orientaliste Edouard Chavannes qui était leur ami. Elle est surtout célèbre par ce qui se rapportait au souvenir de Condorcet. Notre père nous le contait souvent. Le grand homme avait toute confiance en ses amis Suard, surtout en la charmante Madame Suard. En juillet 1793, Condorcet fut accusé d’avoir pris la défense des Girondins. En mars 1794, vêtu d’une carmagnole, il part à pied, par la barrière du Maine, mais se perd et couche dans une carrière de Châtillon où il se blesse à la jambe. Quand il se présente chez les Suard le lendemain, la servante annonce avec effroi la visite d’un homme barbu. Néanmoins il est reçu, restauré et muni de quelques provisions. Condorcet demandait asile et ne fut pas exaucé du fait de la pusillanimité de ses amis. Il fut arrêté à Clamart, écroué dans la prison de Bourg-la-Reine et se pendit le lendemain.

Cette demeure du 1 rue Jean Jaurès fut donc le lieu de retraite de mes parents. Ils y connurent la veuve du peintre Pierre Bonnard ; et aussi Julien Benda, auteur de La trahison des clercs. Beaucoup d’amis venaient les y voir : le russe Vladimir Lossky, surtout le dr Le Savoureux, hôte de la Vallée aux Loups.

Pour en revenir à l’enfance, ce qui me marquait c’est cette rue Boucicaut si vivante avec sa fanfare municipale, ses feux d’artifice du 14 juillet. Surtout des promenades dans les petits chemins bordés de framboisiers. Et tout ce que racontait mon père qui, depuis trente ans, faisait sa promenade quotidienne et parlait aux paysans - dont beaucoup n’avaient jamais été à Paris. Moi non plus, puisque ma scolarité était assurée par mes parents. Ne pas oublier que nous voyions souvent passer Paul Léautaud, alors secrétaire du Mercure de France, muni de sa besace. On me menaçait, si je n’étais pas sage, de me donner à ce personnage cocasse et inquiétant.

L’originalité de ma culture est d’avoir commencé par les lectures que notre mère nous faisait quand nous étions au lit. La première fut celle de l’Iliade, dans la traduction de Leconte de Lisle. Cela commençait par : « L’aurore aux doigts de rose ». Nous nous passionnions, Irène et moi, pour Hector, pour Achille. Suivit la lecture des romans de la Table Ronde : le roi Arthur, Lancelot, Galaad, Guenièvre, Eric et Enide et bien d’autres nous étaient familiers.

Ensuite, nous avons lu George Sand, Balzac, Flaubert, etc. Alexandre Dumas fit beaucoup pour éveiller notre goût de l’Histoire. Il se trouve qu’il a parlé de Fontenay dans ses Histoires extraordinaires et dans La mariée de Fontenay-aux-Roses.

J’ai conté ailleurs ma crise religieuse qui commença à « l’âge de raison ». Quel est le sens la vie ? En fait, non baptisée, le christianisme m’intéressait prodigieusement puisque ma mère nous lisait la Passion et la Résurrection dans les Synoptiques et dans Saint Jean durant la semaine sainte. Je voulais vérifier « si c’était vrai ».

J’ai omis beaucoup de détails dans ce que je viens d’écrire. Surtout le fait que ma petite enfance fut baignée par l’atmosphère de la guerre. J’étais trop petite pour y rien comprendre. Dans la pièce dite « lingerie », la « bonne » avait affiché des images de maréchaux allemands avec casques à pointe. Cela me faisait horreur. Je dis en passant que mon père s’est toujours abstenu d’employer le mot boche. Il ne fut jamais nationaliste. En 1918, lorsque la grosse Bertha commença ses ravages, mes parents nous envoyèrent, ma sœur et moi, passer la fin de la guerre chez des amis, les Gaston Bonnier, le grand botaniste. Un jour nous vîmes passer dans la rue un prisonnier allemand portant des menottes. Cela produisit en moi un sentiment de profonde révolte. C’est pendant ce séjour que ma sœur Irène, âgée de huit ans, entreprit de m’apprendre à lire avec des cubes. Je me montrais très réticente et préférais me cacher sous la table..

Nous nous sentions quelque peu russes. Ma mère nous en apprenait les rudiments. Je persévérais jusqu'à l’âge de quinze ans, trop occupée ensuite par les études secondaires. Eveline (née en 1918) étudia sérieusement le russe aux Langues Orientales et en fit grand usage dans ses travaux sur le chamanisme en Sibérie. Irène fit une licence de russe et devint une linguiste remarquable, traduisant, en particulier le philosophe Berdjaev.

Myrrha Lot et ses filles : Marianne, Eveline et Irène.

Ferdinand Lot et ses filles : Marianne, Eveline et Irène en 1921

Adolescence, jusqu'à mon mariage

Mon itinéraire spirituel

Je tenterai ici de retracer mon éveil religieux et ma conversion en suivant en gros le schéma proposé par la Vie spirituelle en 1965, qui posait deux questions :

Ce qu'était pour vous l'Eglise? Quelle joie avez-vous à lui appartenir?

Depuis l'âge où ma conscience s'est éveillée, je pense que je me suis posé la question du pourquoi de la vie et que j’ai désiré croire en un Dieu bon. Elevée dans un milieu universitaire alors agnostique, Jésus-Christ ne demeura pas pour moi un simple nom du passé. Ma mère orthodoxe d'origine, mais alors détachée de la foi, lisait à ses filles, durant la Semaine sainte, le récit de la Passion selon les quatre évangélistes. Cela me faisait grosse impression. Qu'y a-t-il de vrai là-dedans, me demandais-je ? Mon père (un historien d'une admirable probité d'esprit) était agnostique sans être pour cela le moins du monde anticlérical. Je ne connaissais l'Eglise que par son côté purement extérieur. Une amie de mon âge, qui préparait sa première communion, m'emmenait parfois à des cérémonies religieuses. Je m'y sentais dans un milieu étranger, je ne voyais là que conventions, étroitesse d'esprit. En particulier l'affirmation que toutes les religions étaient fausses à l'exception du christianisme...

Au moment de mon adolescence il devint pour moi vital de trouver un sens à la vie, à la mort inéluctable, à la souffrance. Tentée un moment de syncrétisme, à la suite des livres de Romain Rolland sur Ramakrishna, Vivekananda, c'était néanmoins toujours la personne du Christ qui continuait à m'attirer.

Mes études à l'Ecole des Chartes, centrées sur le Moyen Age, éveillèrent mon désir de connaître par l'intérieur cette Eglise qui avait joué alors un si grand rôle. Une camarade belge, venue à l'Ecole comme auditrice libre, joua auprès de moi un grand rôle: celui de "témoin de la foi". J'admirai ses qualités intellectuelles, sa culture profane. J'appris par hasard qu'elle était catholique pratiquante. Je touchais du doigt qu'on pouvait être à la fois "honnête" intellectuellement et chrétien croyant.

Je commençais à ce moment à faire la découverte de Paul Claudel et à lire la messe chaque jour (dans le missel de dom Lefebvre). Je disposais du Nouveau Testament de Le Maistre de Sacy. Je sentais à quel point la parole de Dieu nourrissait la foi et la piété de Claudel et son "Magnificat", éclatant de certitude, m'allait droit au coeur. La difficulté pour moi était d'arriver à une certitude qui ne fût pas la simple projection de mes désirs. Je ne savais comment m'évader d'un tempérament porté à l'introspection, au repliement, pour rencontrer une vérité objective, qui s'imposât à moi comme du dehors. Le Seigneur vint à mon secours et je n'ai jamais douté de la réalité de cette "expérience de l'invisible". Ce fut à l'occasion d'une Messe de minuit. Nous étions allées, mon amie Denise et moi, à l'abbaye de la Source, à Passy. Au moment du chant du Credo, j'éprouvai la certitude suivante: Dieu existe. C'est Quelqu'un. Il me connaît. C'est le Christ. Je Le rencontrai dans son Eglise.

Désormais, les difficultés étaient balayées. Quelques mois plus tard, je demandai le baptême à un père dominicain, le Père M.- D. Forestier, aumônier général des scouts de France, que j'avais entendu prêcher sur la Vie éternelle le jour de la Toussaint, dans l’église de Fontenay. Mon instruction religieuse fut faite par celle qui allait devenir ma marraine, une femme remarquable par le rayonnement de sa foi et que je sentais "en familiarité" avec le Seigneur. Elle s’appelait Renée Zeller. Ma formation fut complétée par quelques entretiens avec le Père dominicain. C'est alors que je lus un livre qui me fit le plus grand bien: Le vrai visage du catholicisme, par l’allemand Karl Adam. Il rendait irrecevable pour moi la formule "Hors l'Eglise pas de salut" qui me révoltait quand je pensais aux immenses richesses humaines que représentaient mes parents et tant d'autres incroyants. K. Adam rectifiait : « Hors le Christ pas de salut ». Mon père me montrait discrètement qu'il était heureux de me voir demander le baptême après mûre réflexion. Il n'avait pas voulu l'imposer à ses enfants par simple scrupule d'honnêteté envers une Eglise dont il ne récusait pas toutes les valeurs mais à laquelle il avait cessé d'appartenir.

Dans mon cheminement je fus beaucoup aidée par celui qui allait devenir mon mari, un camarade d'Ecole, lui aussi non baptisé et que le problème de l'Eglise tourmentait: il en admirait le visage à travers l'ordre cistercien qui était son sujet de thèse. Sa disponibilité à la Parole de Dieu m'émerveillait. Ainsi la façon dont il donna tout de suite son adhésion au récit de l'Annonciation en saint Luc, base de notre foi au Dieu fait chair.

Je fus baptisée dans l'intimité à Noël 1934. Et cela fut vraiment pour moi l'entrée dans une vie nouvelle, aux richesses inépuisables. Je m'aperçois que la liturgie a eu sur moi une influence considérable (surtout les oraisons et la lecture de saint Paul) en une époque où n'existaient pas de cours bibliques pour se « ressourcer ».

Peu après ce fut mon mariage. Lors de notre séjour à Rome, notre foi s'approfondit, se fit plus compréhensive vis-à-vis de formes de piété qui nous déconcertaient: par exemple la piété bon enfant des Italiens, un peu infantile mais réelle néanmoins. Notre foi s'appuyait sur l'étude de la tradition apostolique, encore sensible à Rome, et sur l’histoire des premiers siècles chrétiens.

Longtemps la vie de l'Eglise nous apparut à travers ses prêtres. Nous en avons connu d'admirables, toujours prêts à conforter notre foi. Mais nous n'avions guère de contacts avec d'autres chrétiens; et je ne puis dire que nous ayions été soutenus par une communauté chrétienne.

Je ne m'étends pas sur la grande épreuve que fut pour moi la mort de mon mari, engagé volontaire dans les armées de libération et tombé en Italie en 1944.

Pour revenir en arrière, j'avoue avoir été déçue en voyant que bien peu de chrétiens étaient intéressés par les richesses de la foi et la méditation de l'Ecriture. Déçue aussi par trop de réserve, de quant-à-soi, de manque de chaleur humaine. Cela fut corrigé très sensiblement lorsque, plus tard, j'entrais dans un petit groupe de la Fraternité Charles de Foucauld.

L'appartenance à l'Eglise continue à être pour moi un privilège et une joie. Elle me fait passer à une vision du monde où l'invisible transparaît à travers des apparences souvent décevantes, dans un dynamisme qui tend à tout rassembler dans le Christ et à nous montrer le Père au bout du chemin.

Je vais essayer, pour terminer, de répondre à deux questions de La Vie spirituelle, où je publiai en mon Itinéraire spirituel.

1° Que désirez-vous que l'Eglise fasse, ou soit, vis-à-vis des personnes qui n'ont pas la foi? De votre côté qu'avez-vous essayé de faire?

Il est plus important, me semble-t-il, d'être que de faire. Si l'Eglise comptait davantage de baptisés qui soient des membres vivants, vraiment greffés sur le Christ, elle ne pourrait pas ne pas attirer, ne pas rayonner. D'autre part, il me paraît tout à fait inopportun de faire du prosélytisme. C'est généralement le fait de personnes passablement ignorantes et maladroites dans leurs propos. Je me souviens combien de pareilles tentatives m'agaçaient du temps où je n'étais pas croyante.

Je n'ai pas fait grand chose auprès de mes proches qui sont restés agnostiques. Sinon de prier pour eux, sachant que le Seigneur, qui connaît le secret des coeurs, aime les consciences sincères. Des membres de ma belle-famille sont revenus à une pratique fervente. Cela est dû, me semble-t-il, au sacrifice de mon mari.

Je cherche surtout à donner, à l'occasion, le témoignage de ma foi, à en rendre compte si un incroyant me pose des questions, à montrer l'Eglise, non dans ses aspects éphémères, mais appuyée sur une Tradition vivante. D'autre part, je m'efforce de faire honneur, bien imparfaitement, à la foi que je professe en tendant vers une certaine sérénité. Que la joie de la résurrection transparaisse à travers le visage des chrétiens me paraît le meilleur don que l'Eglise puisse faire au monde. Mon père disait que les prêtres qu'il connaissait étaient toujours gais; et cela n'était pas, de sa part, un mince éloge. Que la foi chrétienne paraisse comme détenant le secret de l'Espérance me paraît essentiel.

2° "Si vous aviez à parler de l'Eglise à un incroyant, que diriez-vous? »

Je me place dans le cas d'un incroyant qui connaît dans ses grandes lignes le message de l'Evangile; mais qui oppose l'Eglise et le Christ. Naturellement on ne peut montrer d'emblée que "l'Eglise c'est Jésus-Christ répandu et communiqué", comme l'a dit magnifiquement Bossuet. On peut en tout cas dire que l'on aperçoit clairement que le Christ a voulu fonder une Eglise, se continuer à travers ses disciples, êtres assez faibles, sans qualités humaines exceptionnelles. C'est pourtant eux qui sont chargés de répandre la Bonne Nouvelle. Dès la première génération, on les voit se réunir autour d'un "ancien" et manifester leur unité par le repas eucharistique. On peut montrer qu'il y a, à travers les siècles, continuité et développement du message évangélique. Si l'Eglise a souvent semblé s'éloigner de ce qu'elle fut dans les débuts, elle n'en est pas moins dépositaire de l'eucharistie, son fondement essentiel. Elle n'a pas erré dans ses affirmations. Il ne faut pas chercher à dissimuler ses faiblesses (vente des indulgences, affaire Galilée) ni ses crimes (guerres de religion, Inquisition). Néanmoins l'Eglise a trouvé en elle des principes de renouveau. Les saints que l'on a vu surgir à toute époque se sont nourris de sa Tradition et de ses sacrements.

En somme, il faudrait pouvoir montrer l'identité entre le Message du Christ et celui de l'Eglise, faire voir qu'elle a toujours transmis "les paroles de la Vie éternelle".

Mes études

Ma sœur Irène m’avait précédée au Collège Sévigné, choisi par mes parents pour des raisons de proximité. Il suffisait de prendre à neuf heures du matin le poussif chemin de fer pour atteindre la station Port Royal, à cinq minutes dudit collège, sis rue Pierre Nicole. Etablissement privé, neutre religieusement, il était à la tête, culturellement parlant, des établissements voués à l’enseignement féminin. J’entrais en classe de 5e et, malgré une grande timidité, sus capter la bienveillance d’admirables professeurs féminins. Mlle Vallet, pour les Lettres ; Mlle Schlussel pour les sciences (en ce dernier domaine j’eus à faire beaucoup d’efforts). Je récoltais de très bonnes notes en Histoire et en Littérature. Je fus si bien classée en fin d’année que mes parents prirent confiance en leur cadette, réputée trop distraite, trop indécise par manque de véritable encadrement. Mon père ne jugeait pas indispensable l’apprentissage des langues anciennes. Grâce à Renée Zeller - écrivain catholique qui vivait à Fontenay et que nous fréquentions - je passais une partie de mes vacances d’été  à m’initier chez elle, par une sorte de méthode Assimil, à la langue de Cicéron. Ma future marraine, désirant comprendre les lectures faites à la messe, m’initia tout simplement au latin par la lecture du livre de Tobie dans l’Ancien testament : cela me parut limpide. Un peu de grammaire suivit. Aux fêtes de Noël je pus réciter à mon père une Ode d’Horace. Je venais d’entrer en 4e où j’eus, pour le latin, l’admirable Mlle Jullion. Celle-ci réussit à nous enthousiasmer. Nous avions des cahiers où nous notions sur deux colonnes, nos questions, nos difficultés. Tout cela était soigneusement noté . Naturellement nous apprenions par cœur les Eglogues de Virgile. Le « par cœur » était alors beaucoup pratiqué. Au cours d’anglais, nous savions réciter du Keats, du Shelley et surtout du Shakespeare, en particulier de longs passages de Hamlet. En Lettres, Molière (« Les Femmes Savantes »), Musset (« Les caprices de Marianne », entre autres) transgressaient les limites du cours et s’investissaient dans de vraies représentations théâtrales. Comme le collège Sévigné était couplé avec l’Ecole Alsacienne toute proche, nous eûmes l’occasion d’y jouer du Musset.

A partir de la classe de Seconde, Mlle Jullion nous fit prendre l’habitude de versions latines sans recours au dictionnaire. Cela me sera très utile pour réussir au concours de l’Ecole des Chartes. La classe finale de Philosophie me marqua beaucoup. En Philosophie des Sciences, on nous parla d’Einstein pour la première fois. La Métaphysique était dévolue à notre directrice, Mlle Sance, qui avait beaucoup fréquenté Bergson et avait subvenu à l’éducation de sa fille handicapée. Nous la savions catholique, mais aucun prosélytisme ne la trahissait. En Morale, nous avions la sous-directrice, Mme Salomon. Elle se délectait de Kant et de son impératif catégorique. Le refrain en était que « la fin ne justifie jamais les moyens » - ce qui est une règle essentielle après tout.

En classe de 1ère, une belle-fille de Charles Péguy nous enseignait les Lettres et nous mettait en garde contre les rédactions trop sages et bien ordonnées - ce qu’elle appelait de la rhétorique (le philosophe Alain fera de même dans la classe de préparation aux Grandes Ecoles, dont le Collège était également pourvu). Mme Péguy abordait aussi des auteurs hors-programmes : Paul Claudel qui me fit une profonde impression. Personne ne le « pratiquait » encore ; et je passai pour prétentieuse lorsque j’en citais des passages avec admiration (surtout « Les grandes Odes »). Nous eûmes aussi des cours facultatifs d’Histoire de l’Art.

Après le baccalauréat, passé sans difficulté, je demeurai au Collège Sévigné pour la  préparation au concours de l’Ecole des Chartes. Pas mal de garçons s’étaient joints à nous. Auguste Longnon nous enseignait la chronologie. Un ancien élève de mon père, Georges Bourgin, nous donnait les repères essentiels de l’Histoire du Moyen Age et de l’Histoire dite « moderne » (qui allait nous occuper durant trois ans quand nous serions à l’Ecole). Le professeur de thème latin « sans dictionnaire », Monsieur Faider, épouvantait tout le monde. Il notait au-dessous de zéro. Je me souviens que Jean Prinet (qui devint plus tard conservateur des Estampes à la Bibliothèque Nationale) écopait régulièrement d’un -10. J’arrivai péniblement à  +5.

Le concours eut lieu au mois d’octobre 1931. J’avais 18 ans. Je ne me souviens que de l’épreuve de latin : du Tacite sans dictionnaire dont je réussis la traduction grâce à la formation donnée par Mlle Jullion. J’ai vraiment beaucoup aimé la « Géographie historique » (dont la base était de bien connaître les cités-métropoles de la Gaule gallo-romaine, d’après la Notitia dignitatum).  Les résultats du concours d’entrée ne furent pas longs à être affichés sous le porche de l’Ecole. C’est là que je fis connaissance de mon futur mari, Jean-Berthold Mahn, de deux ans mon aîné et déjà licencié d’Histoire. Mon père m’en avait déjà parlé, car Jean-Berthold avait suivi son enseignement. Il avait remarqué la « tête blonde », son zèle, le sérieux de ses exposés. Je note ici que Jean-Berthold, comme bien d’autres, ne se sentait pas à l’aise dans les cours magistraux de la Sorbonne où l’on se bornait à distribuer le savoir. Il ne brillait que dans les « travaux pratiques » ; il avait pris l’initiative de louer une petite salle comme « centre d’étudiants en histoire », où l’on disposait d’une petite bibliothèque et où l’on pouvait avoir des contacts amicaux. Une heure avant la proclamation des résultats du concours, nous déambulions, lui et moi, rue de Seine où il avait vécu son enfance. Il me parlait de son père, le peintre-dessinateur Berthold Mahn , auquel l’attachaient des liens forts, de l’empreinte qu’avait laissée sur lui la lecture d’Anatole France, qui avait si bien évoqué les rives, toutes proches, de la Seine, par exemple dans « Le crime de Sylvestre Bonnard ». Et je pressentais son côté socialement très engagé, lorsqu’il me parlait des souvenirs révolutionnaires situés dans le quartier : ceux de Camille Desmoulins et aussi du café Procope que fréquentèrent les hommes des Lumières

Le résultat, affiché en caractères minuscules, eut de quoi nous satisfaire. Jean-Berthold était second, moi cinquième. Les deux tiers du contingent était masculin. La première année fut un délice, surtout grâce à l’enseignement d’Alain de Boüard, chargé de nous enseigner la paléographie. J’étais, comme myope, au premier rang, à côté d’un fils du duc de la Force, qui jusque là n’avait jamais fréquenté d’établissement public, puisque son éducation avait été confiée à un précepteur, un ecclésiastique. Le malheureux devint la tête de turc du professeur qui lui reprochait sa nullité en latin. Pour ma part, je réussissais bien. Il était obligatoire de s’entraîner, car la Bibliothèque recelait quantité de fac-similés de chartes, que l’on pouvait étudier en équipes. Cela nouait des amitiés durables ; celle de Pierre Breillat, futur conservateur de la Bibliothèque de Versailles, nous fut particulièrement précieuse.  Clovis Brunel, directeur de l’Ecole, nous dispensait la philologie romane. Le premier texte qu’il nous fit étudier fut la «Croisade contre les Albigeois ». Autre cours, assez rébarbatif : celui d’archivistique, par Henri Stein. Nous nous sommes initiés au mystère des catalogues, en particulier le grand Catalogue de la Bibliothèque nationale. Et au sort des dépôts d’archives, qui ont la fâcheuse habitude de flamber fréquemment. Ce qui m’attirait le plus, en deuxième année, c’était le cours de Diplomatique de Georges Tessier. La matière même en est essentielle pour la pratique de l’érudition : faire la part, dans un acte écrit, entre ce qui est formulaire (formules stéréotypées que se transmettent les chancelleries) et le contenu réel de l’acte. Dans ces exercices d’analyses de séries de chartes, publiques et privées, qui nous étaient proposées en exercices, je n’avais aucun mal à réussir. En cette année aussi, débutait le cours de G. Dupont-Ferrier sur les « institutions », et celui de Léon Levillain sur l’Histoire des sources - matières essentielles à notre formation. A chaque fois que l’on passait d’une année à l’autre avait lieu un examen de contrôle. Cela me réussit si bien que j’obtins une petite bourse à la fin de la seconde année.

La troisième et dernière année était illustrée par les cours de Léon Levillain (Institutions ecclésiastiques) et de Marcel Aubert qui professait l’Archéologie (très fréquenté par des « auditeurs libres »). Mais tout n’était pas que labeur. Il y avait les excursions archéologiques en Ile de France où l’on nous invitait à constater la naissance de la croisée d’ogives. Et aussi les « revues » annuelles, pleines d’esprit, où l’on mettait avec humour les professeurs en boîte. J’eus même à y jouer le rôle de « la fille de Ferdinand Lot ». Je demandai à mon pseudo-père : « Quand à l’Institut nous serons élues, quel habit aurons-nous ? - J’en ferai, tu as raison, à la prochaine séance de l’Institut l’objet de ma communication ». Les revues s’assortirent de bals, naturellement.

Un seul point de friction : la politique. Survint, le 6 février 1934, l’incident grave où il y eut essai de mainmise sur le Parlement. Je pris conscience que beaucoup de mes camarades étaient d’Action française et fort méprisants pour la gueuse de République. Jean-Berthold, au contraire, était violemment attaché à la république. Quant à moi, je n’avais aucune formation, ni dans un sens ni dans l’autre. Quand mon futur mari sut que mon père lisait « Le Temps », ancêtre du « Monde », il s’indigna : « ce journal de marchands de canons ». Cela me déconcerta beaucoup. D’une façon générale il avait d’excellents camarades dans notre promotion. Mais son patronyme « Mahn » faisait supposer à beaucoup qu’il était d’ascendance juive. J’eus une fois à réfuter cette assertion, en déclarant qu’il n’avait pas cet honneur. La sortie de l’Ecole fut brillante pour lui : il eut le rang de major pour la présentation de sa thèse sur « L’ordre cistercien et son gouvernement » qui l’avait passionné. Son travail l’avait amené à fréquenter des abbayes, dont celle de Notre-Dame de Scourmont en Belgique, où la beauté des offices liturgiques jointe aux travaux agricoles pratiqués par ces mêmes moines érudits comblait les besoins de son tempérament. Pour ma part j’avais passé l’été qui suivit la troisième année à Pampelune pour une thèse sur « Philippe d’Evreux, roi de Navarre ». Ce fut une expérience passionnante et épuisante. J’appris (et fort bien) l’espagnol sur le tas. Je fis des excursions pittoresques à travers la Navarre, assistai à l’improviste à des novilladas sur des places de village où l’on m’accordait toujours une place de tribune sur un balcon. Je visitai des sites remarquables, Estella, sur la route de Saint-Jacques de Compostelle ; ou l’imposant sanctuaire cistercien de Tudela ; et le site de Roncevaux. Mais les archives de Pampelune étaient surabondantes et la chaleur accablante. Je ne pus rédiger à temps ma thèse - que j’avais enrichie en consultant, par exemple, les séries numéraires des comtes d’Evreux figurant à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, à Paris. Je fus même atteinte d’une sorte d’anémie cérébrale. Des vacances passées à Douarnenez, dans un climat salubre, contribuèrent à me rétablir. Jean-Berthold - dont la retenue naturelle n’empêchait pas qu’il se sentait irrésistiblement attiré par moi - osa enfin se déclarer. Et commença notre érudite et sentimentale correspondance. Il m’exposait aussi ses difficultés religieuses.

Un mot sur le Père Maydieu de qui Jean-Berthold reçut le baptême. Regarder le portrait à la plume que mon beau-père Berthold Mahn fit alors du Père Maydieu serait la meilleure façon de raviver son souvenir. A travers le noble port de tête et les paupières baissées du dominicain, on sent vraiment frémir la vie. On peut imaginer que les yeux vont reprendre leur éclat et qu'un sourire plein de gaieté et d'humour va l'illuminer

Pour commencer ce petit témoignage, je ne peux mieux faire que de citer une lettre de mon beau-père racontant sa première rencontre avec le Père Maydieu. Elle est de 1951. Mon beau-père me l'adressait à l'occasion d'un texte que je lui envoyai où j’essayai de raconter la conversion de Jean-Berthold. Il reçut le baptême à l'âge de 24 ans et dut beaucoup à la rencontre des dominicains de Juvisy et tout spécialement à celle du père Maydieu. Mon beau-père m'écrivait donc : "Nous venons de lire ton article, maman et moi. Il n'y a rien à changer mais j'ajoute ceci. Au milieu de l'été 1933, Luc-Benoist [un critique d'art] était venu déjeuner à la maison, à Draveil. Il nous a dit au cours du repas : "Je dois tout à l'heure faire une visite au couvent dominicain de Juvisy. Il y a là un certain Père Maydieu qui est l'auteur de la plus intelligente des critiques sur mon livre La cuisine des anges [ce titre rappelle un tableau de Murillo, conservé au musée du Prado. On y voit un ange rubicond, aux prises avec des poêles à frire, pendant que le frère lai chargé de la cuisine est ravi en extase]. Je veux aller le remercier - poursuit Luc-Benoist. Si cela vous intéresse peut-être voudrez-vous m'accompagner ? C'est ce que nous avons fait tous les trois. Nous avons donc fait la connaissance du Père Maydieu et sa figure nous a produit une impression profonde. Nous l'apparentions à celle de Lacordaire peint par Chassériau. Et moi j'ai compris, dès ce premier contact, que Jean-Berthold était touché. Pourtant, c'est 3 ou 4 mois plus tard, alors que j'étais en Espagne pour l'illustration de Don Quichotte que mon fils m'écrivit une lettre où il se disait incroyant. Ce fut comme sa dernière prise de position en faveur d'un cadre d'idées qu'il allait abandonner. Quand il parvint à la foi catholique je me trouvais à l'écart de ce qui se passait. Quelque chose en moi se cabrait. L'homme cabré, voire désapprobateur, était davantage le luthérien que j'avais été plutôt que le libre-penseur. Cela se comprend.

L'accès au catholicisme est beaucoup plus difficile pour un protestant que pour un esprit vierge de tout dogme. Jean-Berthold se trouvait quelque peu mal à l'aise devant moi. Il avait tenté au moins une fois de me faire agréer ses nouvelles convictions. Il me dit, ce jour-là : "Vois-tu, si j'en suis venu à la foi catholique - cela va bien te surprendre - c'est en partie à Henri Barbusse que je le dois. C'est dans la préface au Feu de Barbusse, intitulée "Vision", que j'ai ressenti le premier appel ! Je ne sais trop ce que je lui ai répondu mais je me suis dit in petto : Mon petit garçon tu dores trop bien la pilule à ton papa".

Cela semble nous éloigner beaucoup du Père Maydieu. Pas tellement. Car: yes">  lui qui baptisera 3 ans plus tard Jean-Berthold, eut de longues conversations pour l'aider à intégrer dans la foi chrétienne toute la culture du milieu laïc dans lequel il avait baigné. D'ailleurs l'intérêt pour l'histoire de l'Eglise, qui le conduisit à l'étude de l'ordre de Citeaux était la meilleure des préparations. Assimiler la parole de Dieu à travers la lecture du Nouveau testament fut l'essentiel de la démarche de Jean-Berthold. Je la fis souvent, cette lecture, en sa compagnie, quand nous étions fiancés. Ce qu'il dut au Père Maydieu, celui-ci le raconte dans le témoignage qu'il lui a consacré dans le livre collectif édité à sa mémoire (paru en 1950, au Club Bibliophile de France). Il y parle des illustres amitiés qu'eut Berthold Mahn avec G. Duhamel, Ch. Vildrac, Jean-Richard Bloch, Claude Aveline (et avec des hommes de théâtre, tels Jacques Copeau et Louis Jouvet). Cela donna une tonalité très forte à l'enfance de son fils. Le Père Maydieu comprenait très bien le capital humain que tout cela représentait "... Ces esprits - écrit-il - qui depuis trente ans constituent cette composante authentique de la pensée française dont on peut dire que, si elle n'est pas sans devoir grandement sa source à l'Evangile, n'en représente pas moins ce que nous appelons rationalisme et libre-pensée"

Je pense, dans cet ordre d'idée, qu'il était indispensable pour Jean-Berthold, comme pour les jeunes intellectuels de l'époque, de vérifier qu'un engagement politique, dans le sens très large du mot, ne se trouvait nullement en contradiction avec l'adhésion au Credo chrétien. Ce qui le frappa le plus chez les dominicains, c'est qu'on pouvait leur parler de tout, qu'ils étaient d'autant plus humains qu'ils étaient plus chrétiens. Les réunions organisées par le journal Sept au couvent de Juvisy l'intéressèrent particulièrement. Il constata que des solutions généreuses aux problèmes particulièrement urgents qui se posaient alors étaient proposées par des chrétiens convaincus. Tout cela l'aida à ne rien renier des valeurs reçues dans son enfance. La fidélité à un certain idéal de justice humaine en était l'essentiel. Petit à petit il comprit que la personne du Christ récapitulait tout. Et qu'elle était un facteur de fraternité, de conciliation sans confusion. Le Père Maydieu témoigne que les questions abstraites de la théologie offraient peu d'intérêt pour Jean-Berthold. L'essentiel fut la rencontre du Christ lors d'une messe célébrée à Etiolles pour la pose de la première pierre du couvent d'études. Au moment de la consécration il se sentit comme contraint de s'agenouiller. Le souvenir de cet événement de foi ne se perdit pas, puisque le Père Congar, qui l'avait appris, m'en reparlera après la guerre. Le peu de collaboration que Jean-Berthold put donner à la Vie intellectuelle fut un article sur Lamennais. Car l’histoire de l'Eglise l'intéressait au plus au point. Il aimait réfléchir aux différentes formes que pouvait prendre la vie religieuse : d'abord les ordres nés dans la ligne de saint Benoît; puis les ordres Mendiants. Il parlait au Père Maydieu de la grande nouveauté qu'avaient apportée les frères prêcheurs à la société de leur époque. Il lui disait qu'il avait eu à ce sujet un entretien passionnant avec le Père Mandonnet, historien de l’Ordre.

Je me souviens de cette cérémonie si simple du baptême de Jean-Berthold dans la chapelle du couvent de Juvisy, le 18 octobre 1935, jour de ses 24 ans. La fête de saint Luc, célébrée le 18 octobre, lui resta toujours très chère, surtout à cause de l'accent mis sur la "mission" : l'envoi des disciples deux par deux, conté dans l’évangile du jour.

Fils de l’illustrateur Berthold Mahn, ami de Georges Duhamel et du  groupe dit de «  L’Abbaye de Créteil », Jean-Berthold était fier d’une ascendance «  prolétarienne ». Son grand père Berthold Mahn (le prénom se perpétue), artisan bourrelier de Silésie s’était exilé d’Allemagne par refus de faire le service militaire car il avait vu que l’on battait les conscrits : il finit par s’établir rue des Vinaigriers à Paris, où il épousa une Luxembourgeoise. La mère de Jean-Berthold, Amélie, née Kaminska, avait une origine mâconnaise par sa mère ; son père avait été proscrit de Pologne après le soulèvement de 1866 contre la Russie et était devenu médecin à Lyon. Élevé de façon «  laïque », brillant élève du lycée Louis-le-Grand, Jean-Berthold est très jeune «  politisé », avec une sensibilité de gauche. A 18 ans, il passe quelques semaines dans la Forêt Noire pour perfectionner son allemand. Il y prend conscience des débuts du nazisme au contact d’étudiants et de jeunes garçons qui revendiquent avoir une armée et respirent la haine de la France. A l’époque, il est «  briandiste » et «  pacifiste » et le demeurera jusqu’à 1939. Les accords de Munich sont néanmoins perçus comme déshonorants ; et l’approche d’une guerre comme inévitable.

Faire de l’histoire est sa vocation. Après une licence d’histoire en Sorbonne (où il est l’élève de son futur beau-père Ferdinand Lot), il passe en 1932, le concours de l’École des Chartes  et en sortira avec le rang de «  major » - ce qui fait de lui un membre de l’École française de Rome.

Il épouse, en 1937, sa camarade d’études Marianne Lot. Un an plus tôt, il s’est fait baptiser, conduit, par ses recherches sur l’Ordre de Citeaux, à étudier l’histoire de l’Eglise, à la vivre «  en actes » dans les couvents de l’Ordre. Et surtout à remonter à la Source, à l’Écriture. Cet itinéraire, il le suit avec sa fiancée qui l’a précédé dans cette voie.

Après un séjour d’une année à l’École française de Rome, où il poursuit ses recherches sur Citeaux (d’où Benoît XII et les Cisterciens, qui sera sa thèse secondaire), Jean-Berthold se consacre à l’Agrégation d’Histoire. Reçu en 1938, il est affecté, non à un lycée, mais à la Faculté des lettres de Lille pour préparer des agrégatifs, en remplacement du médiéviste Édouard Perroy. La guerre survient. Le voici sous-lieutenant d’infanterie, dans un régiment de l’Est. C’est la drôle de guerre. Puis, en avril 1940, il est enlevé à son régiment et affecté au camp de La Courtine (Creuse) comme instructeur d’élèves aspirants. Puis la débâcle, la demande d’armistice. Repli et démobilisation à Clermont-Ferrand. Une année à l’Enseignement par correspondance. Temps de réflexion. Refus du processus de «  collaboration » avec le vainqueur ; adhésion à l’espérance qu’a suscitée l’appel de De Gaulle ; écoute régulière de l’émission «  Les Français parlent aux Français ».

Entre temps, ma famille vit un drame. Ma soeur a épousé l’estonien d’origine russe Boris Vildé, arrivé clandestinement en France, naturalisé et chargé du département des Arctiques au Musée de l’Homme. Il connaît d’expérience l’idéologie nazie. Fait prisonnier pendant la débâcle, il s’échappe aussitôt. Avec quelques collègues du Musée encouragés par Paul Rivet, et des personnalités telles que Jean Cassou, Jean Paulhan, Claude Aveline et d’autres, il fonde un Réseau (le premier) pour établir des contacts avec Londres, crée un tract, dont le premier numéro, Résistance, paraît le 15 décembre 1940. Au printemps 1941, il est de passage à Clermont-Ferrand car il est passé en «  zone libre » pour faire des adhérents à son mouvement. 

Nous le voyons dans le village où nous séjournons. Il expose son activité, ses projets. Jean-Berthold se sent interpellé. Que peut-il faire pour sa part dans le combat contre une idéologie exécrable et meurtrière ? Il sait et il sent qu’il n’est pas fait pour une vie en clandestinité qu’implique la Résistance. Depuis longtemps, il est décidé à reprendre le combat d’une façon ou d’une autre. Le travail de recherches d’érudition passe au second plan. Il faut trouver un prétexte pour partir à l’étranger. Il obtient alors d’être nommé membre de l’École des hautes études hispaniques qui a son siège à Madrid. Nous y parvenons en janvier 1942

Presqu’aussitôt nous apprenons la mort de Boris, fusillé par les Allemands le 23 février 1942. Nous allons demeurer un an dans cette Casa Velasquez où cohabitent jeunes érudits et artistes de toutes disciplines. C’est un grand carrefour d’amitiés, d’échanges, de voyages culturels. Mais ce n’est qu’un répit. Dès le débarquement américain en Afrique du Nord (octobre 1942), sa décision est prise : rejoindre, quand les circonstances le permettront, les troupes combattantes, y servir dans un état major ou autrement. En décembre 1943, parviennent à Madrid des Français, évadés de France, surtout des militaires décidés à reprendre du service. En juin 1943, la Croix Rouge organise des convois  pour permettre d’évacuer les Français internés dans les camps de concentration d’Espagne après avoir passé les Pyrénées. L’Institut français de Madrid vient de rompre avec le gouvernement de Vichy. Le 24 juin 1943, Jean Berthold se présente devant l’autorité militaire représentant le «  gouvernement d’Alger » et signe un engagement.

Nous partons tous deux le 14 août 1943, avec un visa du Comité de Libération nationale. Embarquement à Lisbonne. Le 20 août, arrivée au Maroc. Jean-Berthold s’engage dans le 1er régiment de tirailleurs marocains. Dès octobre, il entre en Corse et participe à la libération de l’île par les troupes françaises. Puis l’inaction. Il est proposé pour entrer dans un état major, par le général Martin, chef du 1er corps d’armée qui l’a connu naguère à Metz. Une autre proposition l’a rejoint. J’avais rencontré à Rabat une personnalité chargée, par le gouvernement d’Alger, de rétablir l’influence française à Rome lorsqu’elle serait libérée et d’y ouvrir les services culturels. Jean-Berthold serait choisi s’il acceptait cet honneur. Mais on est à la fin de février 1944 et le régiment est sur le point de quitter la Corse pour l’Italie et y reprendre les combats. «  Je ne peux quitter mes hommes à la veille d’être engagés ». Mars 1944 : la côte napolitaine. Une confession à un curé italien la veille de Pâques. La section se porte sur le Garigliano. Conversations à la popote des officiers ; évocation de Rome où il espère parvenir bientôt. Le 22 avril, une patrouille devait sortir pour une opération de détail : quelques mitrailleurs et un sous-officier marocain. La présence d’un officier n’était pas requise. Jean-Berthold décide néanmoins qu’il doit partager le danger avec les tirailleurs. C’est le 23 avril 1944. A une heure du matin, embuscade par une patrouille ennemie, rafales de mitraillette.   «  Le lieutenant Mahn - raconte le sergent Larbi qui a reçu son dernier soupir, a reçu une balle qui a sectionné l’artère sous-clavicule gauche ; il a succombé rapidement. »

Citation à l’Ordre de la légion d’honneur : « Officier d’une haute valeur morale, animé du plus pur esprit de sacrifice. Avait rejoint volontairement l’Afrique du Nord en 1943. Le 23 avril 1944, volontaire pour exécuter en avant des lignes une embuscade, a été attrapé à bout portant par une patrouille adverse. Est tombé, mortellement atteint à la tête de ses tirailleurs, trouvant ainsi une fin glorieuse dans l’accomplissement de sa mission. »

Notre mariage fut célébré un an après, le 27 octobre 1936. Au cours du repas qui suivit, le Père Maydieu fit une allusion pleine de malice sur la circonstance suivante. Etant chartistes l'un et l'autre, nous faisions en groupe des excursions archéologiques en Ile de France. Le P. Maydieu rapporte que je tenais à la main le missel de Dom Lefebvre et Jean-Berthold le Canard enchaîné ! Je peux ajouter que c'est lors de ces excursions qu'entrant dans une église de campagne, Jean- Berthold entendit une homélie sur la parabole du Semeur qui l'émut beaucoup. Le Père Maydieu nous avait recommandé le Catéchisme du Concile de Trente, et nous avons pris la peine de le lire consciencieusement. Le Père rédigea, un an avant sa mort, un catéchisme où nous aurions pu trouver (mais nous n’en avons pas eu connaissance) ce sens des valeurs humaines et divines qu'il savait si bien transmettre.

Marianne et Jean-Berthold Mahn

Je dirai encore quelques mots de mes rapports personnels avec le Père Maydieu, car c'est évidemment ce que je connais le mieux. Après notre mariage nous le vîmes peu car la guerre survint. Après un séjour à la Casa Velasquez à Madrid, Jean-Berthold s'engagea dans l'armée du Maréchal Juin et tomba dans les combats du Garigliano, le 23 avril 1944. J'étais alors au Maroc, coupée des miens. C'est grâce à l'appui du Père Maydieu que je pus me faire rapatrier, au printemps 1945, par une « forteresse volante »

Je le revis assez souvent chez mes beaux-parents quand il venait y déjeuner. Depuis longtemps Berthold Mahn dont le père, artisan bourrelier de Silésie allemande venu en France, était luthérien impressionné par la foi de son fils, désirait entrer dans l'Eglise catholique. Ma belle-mère élevée pieusement à Lyon, avait abandonné la pratique religieuse, ayant été choquée par l'étroitesse et l'hypocrisie de la classe des bien-pensants, surtout dans la haute bourgeoisie lyonnaise. Après la perte de leur fils, ils décidèrent de se marier à l'église. Le P. Maydieu reçut leur consentement dans la sacristie de N.-D. des Champs. Il me raconta plus tard qu'ils étaient "joyeux comme de jeunes mariés". A cette date je revins du Maroc et le P. Maydieu me demanda de faire le catéchisme à mon beau-père. Ce ne fut pas une tâche bien difficile, car le pasteur luthérien qui l'avait formé jusqu'à 16 ans avait laissé en lui une forte empreinte religieuse, et un attrait réel pour la personne du Christ. Quelques années auparavant nous avions donné à mes beaux-parents le livre du P. de Jésus Christ qui leur fut d'un très grand secours.

La coutume de l'époque exigeait qu'un protestant se fasse rebaptiser. La cérémonie eut lieu au couvent de Latour Maubourg, le 5 avril 1946. Il fallut réciter une formule d'abjuration - ce dont souffrirent et le néophyte et le Père.

Je conserve une bonne lettre du P. Maydieu écrite de Rome en 1946. Il savait ce que représentait pour nous la Ville éternelle où nous avions passé la première année de notre mariage, mon mari étant membre de l'Ecole française de Rome. Nous y avions vraiment trouvé la pierre de fondation de notre foi. Chaque église avait un visage pour nous, en particulier Ste Sabine dont le cloître évoquait pour nous la figure très aimée du P. Lacordaire. Le P. Maydieu m'écrivait, en 1946, qu'il y avait célébré la messe à nos intentions. Ensuite il se rendit à Naples. De là il essaya d'atteindre le cimetière du Lauro (où Jean-Berthold fut inhumé jusqu'à son transfert à Naples puis au cimetière militaire de Rome où il repose maintenant au milieu de tirailleurs marocains musulmans). Malheureusement son horaire limité ne lui permit pas d'y parvenir. Alors il déposa le bouquet de fleurs au pied d'une Vierge, à un carrefour de la vieille ville de Naples. Ce geste me touche car le Père savait que nous étions accoutumés, à Rome, à une certaine piété démonstrative, que nous aimions voir des gens simples fleurir les statues dans les rues. J'aime savoir aussi que le P. Maydieu au cours d'un voyage au Mexique ne sera nullement choqué par ce qu'on appelle la piété populaire et le culte à la Vierge de Guadalupe. Il pratiquait, comme Jacques Maritain et d'autres, le pèlerinage à N.- D. de la Salette.

Ce qui émanait essentiellement, pour moi, de la personne du P. Maydieu, c'est qu'on le sentait de toute évidence, habité par la foi au Christ. Tous ceux qui l'ont approché, lors de sa captivité, de sa vie en clandestinité, ont ressenti cela. Et c'est ce qui lui donnait cette aisance dans le contact fraternel. Cela fut ressenti par ma famille. Mes parents avaient eu la grande douleur de perdre un autre gendre, Boris Vildé, mari de ma sœur Irène, fondateur du réseau du Musée de l'Homme, fusillé par les Allemands le 23 janvier 1942. Ma mère demanda au P. Maydieu de célébrer une messe pour Boris, qui n'était pas chrétien pratiquant mais qui a laissé une lettre d'adieu où il n'est question que de Vie éternelle et d'Amour. François Mauriac était parmi les assistants. Ma soeur qui venait de tout perdre, fut émue par la chaleur de sympathie du dominicain.

On attend de moi que j'évoque les rapports qu'eurent mes beaux-parents avec le P. Maydieu, car ils le virent assez souvent jusqu'à sa disparition en 1955. Grâce au P. Béguerie (son neveu) je dispose des lettres de Berthold Mahn. Cette correspondance commence l'année 1935, quelques jours après le baptême de son fils. On y sent l'approche du conflit mondial. Berthold est très profondément antifasciste. Il signe un "manifeste" que lui a envoyé le P. Maydieu pour condamner l'impérialisme de Mussolini et l'attaque contre l'Ethiopie . "En cas de conflit mondial, l'Italie serait contre nous" écrit-il dans une lettre, alors que la plupart des Français voyaient le dictateur d'un oeil favorable.

Durant les années 1945-1955, l'"indigne catéchumène" comme il s'intitule (qui aime fort les messes dites dans les églises de campagne car il réside très souvent dans sa maison des Lorris) dit dans ses lettres, ce qu'il lit dans l'Evangile. Mais Berthold  ne pose pas de question de spiritualité.  A l'occasion il témoigne que les prônes de son pasteur étaient meilleurs que bien des sermons de curés.

A vrai dire, c'est surtout le travail créateur qui le soutint. C'est l'époque où il exécute de nombreux portraits. En particulier celui du P. Maydieu. Egalement celui de François Mauriac - modèle très difficile car sans cesse en mouvement et occupé de polémiques : "J'ai trouvé dans le P. Maydieu un confesseur qui  me permet d'être méchant" dit-il avec humour. En 1950 plusieurs lettres de Berthold Mahn réagissent à certains articles de la Vie Intellectuelle. On est au mois d'août 1950. Beaucoup d'intellectuels ont été séduits par l'idéologie marxiste, ont ignoré ou fermé les yeux sur les exactions staliniennes. Sans entrer dans un "anticommunisme primaire", Berthold s'en prend à un article (de Claude Julien) qui attaque le Figaro. "A mon avis faire campagne contre le communisme est excellent. Depuis longtemps, il faut non plus composer mais dénoncer". Un autre article, celui-là de Jacques Nantet (le gendre de Claudel) n'a pas son agrément. Il s'agit de "neutralité". On ne peut être neutre après l'agression des Soviétiques en Corée (écrit-il). Il est surtout question de l'"Appel de Stockholm" et de l'arme atomique. Berthold se réjouit que la Vie Intellectuelle n'ait pas signé l'Appel, ou, du moins, l'ait fait "en termes excellents, volontairement mesurés". "Tout citoyen doué d'un peu de jugeote - poursuit Berthold - sait que l'Appel est né à Moscou et qu'il n'est qu'une ruse de guerre (...) Je suis un homme bien pacifique qui craint les armes à feu. Je disais, en 1914 : quand on verra que le fusil Lebel porte à 2000 mètres on trouvera cela trop terrible. On arrêtera les frais!" (...) Ce qu'il faut, à mon avis, c'est dénoncer sans trêve l'imposture, l'escroquerie monumentale que représente ce super fascisme déguisé en communisme et en démocratie (...) Il y a loin, penserez-vous, du Berthold de 1935 à celui-ci. Non, c'est bien le même (à quelques nuances près car il a appris depuis beaucoup de choses). Il est bien fidèle à lui-même et s'en prend aux mêmes ennemis". Comme l'a écrit Etienne Borne (Le Monde, 4 mai 1955) la haute tenue de la Vie Intellectuelle offrait une large tribune pour ce genre de dialogue. "La lutte y a été menée contre la mentalité d'Action française (...) en vertu de la claire conscience des périls que faisaient courir à l'Eglise et à la France les doctrines jumelles du nationalisme  intégral et du paganisme politique. On y a dénoncé les prétentions à nous révéler le sens de l'histoire qu'affichaient alors le fascisme et le nazisme (...) Le P. Maydieu a été essentiellement un homme de la présence à son temps et aux hommes de son temps".

J'aime à relire les lignes suivantes où il parle de mes beaux-parents : "Cet atelier où je me suis souvent assis, où l'on rencontrait tant d'intelligence, d'art et de bonté, ces vertus qu'au temps de son Incarnation notre Maître a aimées".. Et avec une sorte de certitude, le P. Maydieu affirmait "Jean-Berthold aura engendré tous les siens à la vie du Christ".

Je terminerai par ses propres paroles : "Sur le tout de ma vie, qui me renseignera ? Uniquement cet homme qui a nom Jésus". Il écrit aussi : "Celui qui demeurera fidèle à sa vocation et maître de lui-même sera un centre de résurrection".

En relisant son livre Le Christ et le Monde je suis frappée de l'importance qu'eut pour lui son expérience de résistant en Savoie. Il évoque, avec l'intensité d'une émotion, ces jeunes gens (il en vit près d'une centaine) qui donnaient leur vie consciemment. Ceux qu'il vit emmener chaque jour à la mort marquèrent profondément sa sensibilité. Il affirme avec la plus grande force la foi en la fécondité de ce sang versé  s'il est versé par amour. Il a toujours devant les yeux l'homme Jésus. Il se souvient certainement de ces jeunes martyrs dans ses homélies sur les Béatitudes prononcées à Notre-Dame : "Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice. Il y a un Homme qui a aimé cette terre passionnément; un Homme qui a aimé tous les hommes de cette terre plus passionnément encore, tous les hommes et non pas seulement les hommes tous en bloc mais chacun en particulier. Un Homme qui a poussé cet amour des hommes jusqu'à la folie. Et cet Homme on l'a pris, on l'a saisi, on l'a injurié, on l'a flagellé, on l'a crucifié. Cet Homme c'est notre Christ. Bienheureux serons-nous si le Christ veut que nous lui ressemblions. Bienheureux serons-nous si le Christ permet que nous soyons persécutés pour la justice".

Ces paroles n'impliquent pas de dolorisme. En voyant mourir beaucoup d'êtres jeunes, il avait pu vérifier qu'elles étaient vraies. Mais je pense surtout à ce sourire qui ensoleillait toute sa personne. Et à ces paroles du P. Lacordaire : "Mes frères je viens vous annoncer le bonheur", Augustin Maydieu déclarait : "Nous sommes des vivants et nous croyons à la Résurrection."

Il est important que je donne quelques précisions sur cette famille Mahn qui a joué un si grand rôle dans ma vie. Berthold était le fils d’un artisan de Silésie orientale prénommé, lui le premier, Berthold. Il quitta l’Allemagne à vingt ans, révolté de voir que l’on battait les conscrits. Il fit son petit tour d’Europe centrale en exerçant le métier de bourrelier. Puis il gagna Paris, s’installa rue des Vinaigriers et épousa une Luxembourgeoise catholique. Il en eut quatre enfants, deux garçons et deux filles. Les premiers furent baptisés luthériens, les filles le furent par un baptême catholique.

Ma belle-mère se nommait Amélie Kamienska. Son père était polonais et avait fui sa patrie au moment d’une invasion russe et d’une insurrection sanglante. Il s’établit comme médecin à Lyon et épousa une jeune fille originaire de Macon. Amélie fut élevée pieusement dans quelque couvent de Lyon. Douée de beaucoup de caractère, elle ressentait les injustices dont on se rendait coupable envers les ouvriers de la Croix Rousse. A 22 ans, elle prit son indépendance, se rendit à Paris et alla étudier la peinture à la Grande-Chaumière. Elle ouvrit même un atelier de dessin industriel. Un jour s’y présenta Berthold, qui fut embauché. Ce fut le coup de foudre ; et le mariage s’ensuivit, en 1910, et l’installation rue de Seine. Jusque-là Berthold avait gagné sa vie comme simple ouvrier d’usine. Il était diplômé de l’excellente Ecole Turgot, où il s’était formé en diverses techniques.

3 - Le séjour romain

Avant d’arriver à Rome, notre étape la plus importante fut Florence. Nous logions dans une pension de famille suisse, au bord de l’Arno, proche de l’admirable Ponte Vecchio. En premier lieu, les musées : les Offices, le Bargello et celui du Duomo ; la découverte de la grande sculpture  de la Renaissance, en particulier Donatello. Le petit musée Michel Ange où l’on voit Les esclaves. Naturellement le couvent Saint-Marc regorgeait de Fra Angelico, le bien nommé, quand on regarde la Ronde des anges au paradis et les Annonciations. Dans la chapelle du palais Strozzi, le cortège des rois mages (par Benozzo Gozzoli) : on peut reconnaître en l’un d’eux l’empereur Cantacuzène, venu de Byzance prôner la réconciliation de l’Eglise d’Orient avec le Siège romain. Ce Concile de Florence, s’il avait été « reçu », aurait réalisé la fin du Schisme. Depuis San Miniato, vue panoramique sur la cité des Médicis où les factions des Guelfes et des Gibelins se livraient d’âpres luttes. Le dédale des rues étroites restitue bien cette atmosphère d’Ancien Régime. Nous ne fûmes pas émerveillés par les célèbres jardins Bobboli, aux alignements trop géométriques.

Par contre, la visite de l’église peu connue de la Badia nous révéla, dans le cloître, une admirable « Apparition de la Vierge à saint Bernard », par Filippino Lippi. Le profil de saint Bernard levant son regard sur Marie a une véracité qui nous le rend contemporain.

En même temps, nous pouvions nous rendre compte des richesses culturelles qui s’étaient éveillées à Florence du fait de ses « Académies » dont la plus célèbre était fréquentée par Pic de la Mirandole et Marsile Ficin. On y étudiait la Cabbale juive ; on y pratiquait un curieux syncrétisme entre les figures du Bouddha, Zoroastre, Moïse, Jésus. On est alors à la recherche de l’universel. La philosophie qui convient le mieux à ces humanistes est néoplatonicienne.

Mais le christianisme est en crise. Erasme s’indigne de ce qu’on lise beaucoup moins l’Evangile (dont le style rebute) que les auteurs de l’Antiquité païenne. Tout cet afflux de connaissances nous mettait au rang de ces innombrables voyageurs de tous pays, pour lesquels un voyage en Italie était vécu comme une initiation.

Avant Florence, nous avions déjà été éblouis par Assise. Il se trouve que nous avions lu le « Saint François » du suédois Jorgensen, et, naturellement, les Fioretti. Il n’est pas question de tout raconter. Les Giotto de la basilique, véritable biographie, la tombe du saint dans la crypte ; le « Cantique du Soleil » reproduit sur la terrasse du couvent San Damiano. Une excursion en voiture à âne jusqu'à l’ermitage des Carceri : là un vieil ermite nous montra les grottes où se retiraient saint François et ses compagnons. Ce n’est pas une fable que le saint ait béni sa ville natale avant de mourir. Cela rend compte de l’extraordinaire harmonie qui baigne tout le paysage.

Mais il était temps de rejoindre Rome et les camarades qui nous y avaient précédés (les Pierre Grimal et Julien Gay, normaliens, Paul Ourliac et Pierre Breillat, chartistes). Seuls les célibataires étaient logés au Palais Farnèse. Nous descendons dans une pension suisse, place de la Trinité des Monts, non loin de la Villa Médicis, où nous avons noué des amitiés avec les pensionnaires, peintres et sculpteurs. L’église voisine, la Trinité-des-Monts, est de l’ordre des Minimes, fondée à l’époque du roi Charles VIII.

Le point focal, pour Jean-Berthold, c’est le Vatican, ou plus exactement, ses prestigieuses archives où il va se plonger pour alimenter sa thèse complémentaire sur Benoît XII et les Cisterciens. Je me sens, au début, un peu désoeuvrée, n’ayant pas de travail précis. Je fais une rapide diversion en m’absentant à Paris pour y soutenir enfin ma thèse, honorablement. Mais ce qui m’initia extraordinairement à la Ville éternelle, c’est le livre intitulé Romée, par Noëlle Maurice-Denis et son mari Robert Boulet - qui m’avait été offert en cadeau de mariage.  Il n’est rien de plus documenté (rien n’est périmé, même aujourd’hui) sur les églises romaines au cours des siècles, les papes, les personnages qui ont illustré la Ville éternelle. Index chronologique, Index thématique, rien ne manque. Désormais, il nous était aisé de visiter chaque jour tel ou tel sanctuaire. Des quantités d’églises se groupent auprès de l’ancien Forum ; les autres sur les sept collines. L’Aventin nous était particulièrement cher, à cause de Sainte-Sabine, peuplée de dominicains ; et à cause de l’église des Quatre-Saints-Couronnés. Les fresques qui décorent la nef firent l’objet d’un Mémoire, très réussi, que leur consacra Jean-Berthold. Nous y avons appris (car cela faisait partie des fresques) ce que signifie « la Messe de saint Grégoire » (il s’agit du pape Grégoire le Grand) : en célébrant, le pape aurait vu, au moment de la consécration, le Christ à mi-corps se tenant au-dessus de l’autel. Dans un premier temps, le baroquisme de beaucoup d’églises nous avait déconcertés. Mais nous trouvâmes un guide admirable en la personne de Monsignore Pietro Amadeo Frutaz, qui desservait la basilique Sainte-Agnès-hors-les-Murs. Ce prêtre, originaire du Piémont, était venu dans la suite de Pie XI (qui avait été bibliothécaire de l’Ambrosienne). C’était un chercheur, un historien. Il a traduit toute l’ Histoire de l’Eglise de Fliche et Martin. Il devint un ami. Il nous initia beaucoup à l’histoire des martyrs, en particulier à celle de la jeune Agnès - dont nous pouvions voir le sarcophage sur les lieux mêmes.

Ce qui était frappant en Italie, c’est qu’on ne s’y sentait jamais étranger. Quand on se hasardait à poser une question en mauvais italien, la réponse était toujours faite en français. Néanmoins, je m’efforçai d’apprendre l’italien littéraire. Je me souviens d’avoir lu avec plaisir I promesi sposi et aussi du Pirandello. Plus tard je traduisis sans difficulté l’opuscule du cardinal Valier sur La Joie chrétienne, et saint Philippe Néri. Nous quittâmes la pension suisse pour nous installer, en location, au Lungotevere Cenci, en face de l’île Tibérine. Nous étions alors parfaitement « romanisés ». Les quatre basiliques majeures n’avaient aucun secret pour nous. En principe nous avions, en tant que Français, une situation privilégiée à Saint-Jean de Latran, puisque tout Président de la République française y est chanoine. Nous y avons donc assisté à une messe solennelle, comportant l’onction préalable de l’autel. Il ne faut pas oublier de dire que cette basilique est le siège de l’évêque de Rome, et non pas Saint-Pierre. C’est dans son antique baptistère qu’avaient lieu de tout temps les baptêmes de la Vigile pascale.

Les excursions hors de Rome furent particulièrement réussies. Les catacombes, naturellement ; en premier lieu celle de Saint-Callixte. Randonnée ravissante à Ninfa, cité morte dont les vestiges s’ornent de glycines, de canaux parsemés de nénuphars. Les fiançailles de notre ami Pierre Breillat se nouèrent en cet endroit poétique. Naturellement nous fîmes la visite de Pompéi et de Naples, où nous fûmes reçus par l’historien Henri-Irénée Marrou.

Le jour anniversaire de la saint Dominique, la clôture est levée dans tous les couvents des Frères prêcheurs. Nous eûmes la curiosité de visiter la cellule du maître général de l’Orde, le Père Gillet. Celui-ci n’avait pas craint de mettre la photo de Mussolini à côté du crucifix. Evidemment son généralat en fut abrégé.

On ressent à Rome une sorte d’envoûtement bienfaisant qui, mystérieusement, relie l’Eglise des temps modernes à cette pierre de fondation qu’est le Christ et à la personne de l’apôtre Pierre, premier évêque de Rome. La lecture de Romée en impose l’évidence.

 Les accords de Latran conclus entre le nouveau régime et le Saint-Siège reconnaissaient à celui-ci l’existence du minuscule Etat du Vatican. Il était difficile au souverain pontife de s’élever ouvertement contre le pouvoir fasciste. Mais notre ami Monsignore Pietro Amadeo Frutaz nous raconta que l’année d’après lorsque Hitler se rendit à Rome pour rencontrer Musssolini, Pie XI, qui venait de condamner le nazisme par une encyclique quitta la Ville éternelle en signe de réprobation. N’omettons pas l’amitié qui nous lia, tout au long de notre séjour, au Père dominicain Thomas Philippe, un « Fra Angelico animé » disait mon mari. Dans son couvent, proche du Séminaire romain, les « Petits chanteurs à la croix de bois » vinrent donner un admirable concert. L’ordre des Frères prêcheurs nous séduisait beaucoup par la largeur de leurs vues.

Notre directeur, l’éminent Emile Mâle, venait d’écrire - en marge de son œuvre monumentale - un opuscule sur les vieilles églises de Rome. Mon mari en discutait avec lui ; il prétendait même en avoir trouvé une ignorée de tous. Mme Emile Mâle, secondée pas sa fille Gilberte, donnait des réceptions charmantes dans les salons du Palais Farnèse. Je me souviens d’une réplique du cardinal Tisserant, préfet de la Congrégation des rites orientaux, que son hôtesse invitait à prendre place à ses côtés sur le canapé : « Cela m’est impossible, Madame, car je suis assimilé aux têtes couronnées ». Un 1er janvier nous eûmes l’honneur d’être invités à un repas où je fis la voisine de Paul Valéry dont j’admirais l’œuvre par dessus tout. Un grand moment fut la messe de Pâques 1937 célébrée à l’autel majeur de la basilique Saint-Pierre par le futur Pie XII, avec une dignité extraordinaire, sans omettre aucun des rites minutieux, dont l’onction préalable de l’autel.

Les excursions hors de Rome furent particulièrement réussies. Et Jean-Berthold raconte de la façon suivante notre excursion : à Subiaco situé dans les monts de la Sabine, premier lieu de retraite de saint Benoît : « Arrivée à la petite ville, on prend un servizio publico : deux haridelles tirent un char à bancs à galerie. On monte ainsi dans une gorge sauvage jusqu’aux monastères de Sainte Scolastique et du Sacro Speccho pleins de fresques, et dont les jardins sont de véritables roseraies ».

Il est bon maintenant de passer la parole à Jean-Berthold lui-même, car il a un véritable talent de narrateur. Un livre lui a été consacré : Jean-Berthold Mahn, 1911-1944. Témoignages et lettres, Paris, 1950). Le régime fasciste, d’emblée, nous était très antipathique. La photo de Mussolini s’étalait partout. Le Duce avait fait percer, de la place de Venise au Colisée, la via dell’Impero où s’affichaient la carte de l’Empire Romain et la carte de l’Empire italien : il s’agissait de conquérir tout ce qui manquait à l’empire d’Italie dans ce schéma (la guerre d’Ethiopie avait commencé) : « 1er décembre 1936 : ce régime a l’air bien implanté mais on a l’impression qu’un soliveau ou une grue feraient aussi bien leur affaire. Il est assez curieux de voir la raideur avec laquelle les policiers soulignent le salut réglementaire par lequel ils répondent au bras levé des chemises noires. Celles-ci, membres du parti ont un aspect plutôt ridicule avec leurs lunettes  et leurs ventres de sages fonctionnaires ou de braves commerçants. Les miliciens sont plus imposants. Ils passent tout le temps en revue des troupes magnifiquement habillées, mais défilant plus mal que des pompiers de village. N’empêche que nous étions agréablement impressionnés quand les bersagliere, béret en tête défilaient au son de l’hymne Giovinezza. Mais là où le Duce se couvrit de ridicule, ce fut lorsqu’il présida le cortège des « femmes prolifiques ». Ailleurs : « mars 1937. Le grand événement de ces jours, c’est la naissance de l’ « imperatorello » (le fils du roi Victor Emmanuel, en principe appelé à régner). Le sublime, ce furent les vitrines de lingères, des femmes en corsets à volants de dentelle auxquelles on avait flanqué des drapeaux vert-blanc-rouge dans leurs mains de cire. Ce soir, Jeudi Saint, curieuse cérémonie à Saint-Pierre, présidée par le cardinal Pacelli. Secrétaire d’Etat, figure en lame de couteau, visage impassible comme un marbre, une majesté de port royale.  Le choeur était rempli par les chanoines et le Séminaire romain. Après les Ténèbres, on leur a distribué une sorte de goupillon jaune passablement ridicule, qu’ils tenaient comme un cierge et, cardinal en tête, tous ont passé devant l’autel papal, sous le baldaquin central et ont fait le geste de le « laver » avec de l’eau et du vin. Les pauvres prélats et chanoines, aux prises avec cet accessoire de cotillon étaient plutôt risibles. Pacelli n’y perdait pas une once de sa gravité. On le dit avant tout contemplatif ».

« 26 novembre 1936. La Via Appia. Les sépultures ruinées, de briques ou de tuf avec des bustes d’un blanc éclatant sous les pins parasols forment un ensemble plus curieux qu’éclatant ; les Romains actuels, dignes successeurs de leurs ancêtres, amateurs d’agapes funèbres, prennent cet endroit pour leur Robinson ou leur bois de Vincennes ». « 7 décembre 1936 : le Forum vu du Palatin s’humanise extraordinairement. Il y a des roses autour de l’atrium des Vestales, de l’herbe haute sur la Voie sacrée. Et puis ces églises effrontées qui, d’un pronaos corinthien font un narthex et lancent leurs coupoles sur le Secretarium Senatus. Il s’agit de l’église San Lorenzo in Miranda implantée dans l’ancienne salle du Sénat romain. On peut ajouter que la serrure de la porte est encore en bon état ». « 1er avril 1937, dimanche de Pâques : Basilique noire de monde ; foule pas très recueillie mais enthousiaste. Derrière  nous un vieil Italien parlant français donnait des conseils pour la visite de Rome à deux dames autrichiennes et leur recommandait les églises les plus chargées : sur le Corso, ainsi San Marcello « parce qu’il y a là un crucifix très miraculeux ». Mais quand au son des trompettes d’argent le pape Pie XI s’est avancé sur la Sedia gestatoria, ce ne furent que chapeaux et mouchoirs agités. Après la messe, nous avons très bien vu le visage du pape Pie XI, intelligent, ravagé par la maladie ».

Je reviendrai plus tard sur les témoignages  portés sur Jean-Berthold par ses professeurs, ses amis (principalement ceux qui l’ont connu dans la dernière partie de sa vie), par divers prêtres et par le Commandant Boulangeot qui l’eut sous ses ordres lors des campagnes de Corse et d’Italie. Ces textes figurent dans le livre qui lui a été consacré.

Revenons un peu en arrière ; c’est à dire à mes deux soeurs. L’aînée, Irène, venue au monde en 1910, avait donc trois années de plus que moi. Elle était d’une blondeur exceptionnelle, due peut-être à une ascendance suédoise (par les Ordener, dont il sera question plus loin). En réalité, cette teinte auburn - comme on dit en anglais - lui seyait à merveille mais était, en fait, de l’albinosie. Mon père qui - semble-t-il - eut toujours une préférence pour elle, peut-être parce qu’elle était sa première née, la comparait à un rayon de lune. Mais sa vue défaillante et non corrigible, sauf par l’usage d’une loupe, a été pour elle une grosse épreuve, contribuant à un repliement sur elle-même qui n’excluait pas une très grande affectivité et un désir lancinant d’absolu. Elle s’est toujours passionnée pour quelque chose ou quelqu’un. Le « quelque chose », ce fut la structure de la langue, non seulement la langue française (elle a rédigé un excellent mémoire - demeuré inédit et déposé à la bibliothèque de la Sorbonne, sur « La langue d’André Gide ») elle publia dans la Revue de linguistique romane un article sur l’aphorisme de Pascal : « Maschatus prodeo » (« je m’avance masquée »).  Surtout elle se passionna pour la linguistique slave - pas seulement russe - (car elle a fait une licence de russe). Elle traduisit un ouvrage de Nicolas Berdjaev. Autre travail remarquable : la collaboration au gros volume, de V. G. Gack, intitulé L’Orthographe du Français. Essai de description théorique et pratique (Ed. du CNRS). Cet ouvrage est traduit du russe. Irène en fait la préface et l’analyse chapitre par chapitre. Elle et sa collaboratrice, la russe Nina Catache, s’en prennent au conservatisme de l’enseignement français. C’est à elles deux qu’est due la traduction du russe au français de ce volume de 315 pages où les problèmes les plus ardus de translittération sont abordés.

Le « quelqu’un » à admirer, ce fut, durablement son père. Puis sa petite sœur Eveline, de huit ans plus jeune - ce qui me rendit un peu jalouse. Mais j’avais aussi ma part d’affection fraternelle, j’avais droit à un sobriquet, « le Nain » , d’après une chanson sur « le nain des forêts ». Irène était très consciente de son « devoir d’aînesse » puisque c’est elle qui m’apprit à lire, bien que je ne lui aie jamais facilité la tâche. Quand j’avais environ douze ans, on nous inscrivit toutes trois à un cours de « gymnastique rythmique » donné à Fontenay-aux-Roses par une dame belge, Marie Louise Van Veen. Cela nous plut beaucoup. Irène, défavorisée par sa mauvaise vue, fit des progrès. Elle s’attacha durablement au professeur bien après son départ de Fontenay. Mlle Van Veen habitait le quartier Port-Royal - ce qui nous donnait l’occasion de la rencontrer. Elle me dit une fois sa satisfaction de voir que ma sœur s’était presque entièrement débarrassée de sa timidité.

Une autre « passion » fut pour Madame Bourdais, éducatrice qui enseigna longuement à Irène l’art de respirer et des exercices d’assouplissement. Elle lui voua la plus grande affection jusqu'à la fin de sa vie.

Au Collège Sévigné, où elle me précéda - et où elle eut l’initiative de faire du grec et du latin, elle se prit de passion pour l’austère madame Paquet, drapée dans son châle noir, qui faisait un cours remarquable de littérature moderne, poètes compris. Les professeurs qu’elle aimait, elle les faisait inviter à la maison, car cela suscitait des conversations auxquelles elle prenait part. En classe de Philo, l’enseignement de notre directrice, la glaciale et remarquable Mademoiselle Sance, nous ouvrait à la Métaphysique. Elle avait très bien connu Bergson, ayant été l’éducatrice d’une de ses filles, au psychisme déficient. Et aussi, dans la même classe terminale, la professeur de Physique (dont j’oublie le nom) s’enthousiasmait déjà pour « la quatrième dimension de l’univers » et le système d’Einstein.

Irène et Boris Vildé

Irène se lia durablement avec la philosophe Jeanne Hersch, venue de Genève à Paris, qui dirigeait alors la division de Philosophie à l’Unesco. Elle avait écrit déjà maints ouvrages et traduit La Philosophie de Karl Jaspers. Je la rencontrai bien plus tard à Genève, chez une amie commune, et elle me dédicaça L’étonnement philosophique. Une histoire de la philosophie (1993), de la Grèce à nos jours. Elle se souvenait très bien d’Irène et de leur correspondance.

Une recherche d’absolu se faisait de plus en plus forte chez elle. Je ne sais dans quelle mesure elle s’était initiée aux textes du Nouveau testament. Mais elle avait lu L’Histoire d’une âme de Thérèse de Lisieux et l’admirait profondément, surtout dans sa période de déréliction. Comme moi elle avait été saisie par la puissance de certitude qui émanait de la poésie de Paul Claudel. Elle éprouvait une sorte de curiosité envers l’expérience que j’avais vécue. J’eus l’intuition, lorsqu’elle était sur son lit de mort à l’hôpital, de lui envoyer copie de « La Vierge à midi » de Claudel.

L’infirmière qui l’assistait me dira, plus tard, que la strophe « Vous dont le regard fait jaillir les larmes accumulées » lui permit enfin de pleurer, ce qu’elle n’avait jamais pu faire depuis le déchirement atroce de la mort de son mari Boris Vildé. Cette grande  tourmentée s’éteignit dans la paix. Les années qui avaient suivi cette terrible tragédie furent très dures. Mais elle eut l’énergie de faire, avec moi, la Bibliographie critique de l’œuvre de Ferdinand Lot (3 vol., 1968). Elle n’eut pas la joie de voir la parution du Journal et lettres de prison de Boris, dont elle avait obtenu le manuscrit que lui remirent les autorités de la prison de Fresnes.

Venons-en à la « petite sœur » Eveline née le 18 mai 1918 dans la maison familiale de Fontenay-aux-Roses. Elle participa moins que ses aînées aux jeux dans le parc, étant notablement plus jeune. Il se trouve qu’elle se lia avec Germaine Couty - de cette famille nombreuse de « prolétaires » (quelques uns des garçons, un peu brutaux, jouaient avec nous, mais on nous mettait un peu en garde contre eux). Irène se prit de passion pour sa petite sœur, d’un physique ravissant aux traits menus, à l’œil malicieux. Un peu sauvage (nous l’étions toutes les trois), amie des animaux, elle aimait les sobriquets : on l’appela « le lion ». En parlant de son beau-frère Boris, elle disait toujours « l’Ours ». Plus que ses soeurs elle était apte aux sports, au tennis surtout. Douée d’une mémoire prodigieuse, elle s’imprégna très jeune de notre cher Moyen Age (tout le « cycle arthurien »), et de littérature russe. Tourguéniev la retenait surtout comme ayant relaté les croyances populaires. Et surtout les mythologies (grecque, romaine, celtique, germanique, scandinave). Au départ, les trois filles étaient logées dans la même chambre. Mais lorsque j’eus douze ans, Irène et moi eûmes la faveur d’un appartement particulier, situé quelques marches au-dessus de notre premier étage.

Eveline rêva beaucoup dans sa grande chambre solitaire. Comme il y avait une ascendance tuberculeuse dans la famille, on la ménagea beaucoup et elle entra tardivement au Collège Sévigné - qu’elle aima peu, en partie parce que ses aînées avaient laissé une réputation de trop bonnes élèves. En fait, curieuse de tout, elle fut bien la première à se moderniser, par exemple à se plaire au cinéma, et surtout à faire le récit de ce qu’elle avait vu dans le plus grand détail. Ses interlocutrices préférées étaient nos « bonnes » successives, de vraies amies tant elle savait les intéresser. Le tennis la passionnait ; elle se rendait souvent au stade Roland-Garros. A son insu son goût pour toutes les mythologies la préparait à sa future carrière d’ethnologue. Mais sa vie fut sous le signe du non-conformisme. Au Collège, elle n’eut pas l’enthousiasme de ses aînées pour ses professeurs. En Lettres, Histoire, Géographie, elle réussissait bien. Mais algèbre et géométrie ne valaient pas la peine d’un effort. En classe de Première elle se mit à manquer les cours systématiquement. En somme elle reculait devant la perspective du bachot final. A tel point qu’elle en tomba malade (adénopathie des bronches). Finalement , mon père - ennemi des examens (il trouvait qu’un bon livret scolaire devait suffire pour qu’on accède au titre de bachelier) dispensa Eveline de cette corvée - non sans appréhension pour son avenir matériel. C’est seulement en 1938 (elle avait vingt ans) que l’on sut que les non-bacheliers avaient accès à l’Ecole des langues orientales (où notre beau-frère Boris Vildé l’avait précédée pour le japonais). Elle y fit du russe et du mongol. En 1941 elle obtint, à la Sorbonne, le certificat d’ethnologie. Elle fit la connaissance, au Musée de l’Homme, d’Alexandre Lévitsky qui venait d’y créer la section des Arctiques. Ce fut pour elle décisif. Elle obtint d’entrer au C.N.R.S. comme attachée au département d’Asie. Puis advient - comme on le lira plus loin - la formation du « Réseau du Musée de l’Homme » par Boris Vildé et quelques collaborateurs. C’est elle qui tapa, sur une ronéo, le premier numéro du journal Résistance, le 15 décembre 1940.

En 1945, elle épouse son collègue Roger Falck, responsable du département de Muséologie, dont elle aura un fils, Ivain, en 1950. Elle collabore avec Roger, en 1948, pour l’exposition « le Liban à travers les âges » (ils s’y sont rendus plus tard). En 1955, Eveline accompagne son mari, chargé de réorganiser le Musée des Eyzies. Ils sont dans les meilleurs termes avec l’abbé Henri Breuil. Plus tard avec le grand ethnologue Marcel Mauss, puis avec Jacques Soustelle.

En 1953, sa publication (chez Gallimard) des Rites de chasse chez les peuples sibériens lui ouvre l’accès à l’Ecole des Hautes Etudes, Ve section (Sciences religieuses). Entre temps, elle a succédé à Lévitsky au département des Arctiques. Elle mènera de front ses deux activités. Ses élèves (Laurence Delaby, Roberte Hamayon) ont publié dans L’Ethnographie (1975) sa considérable bibliographie dont le dernier fleuron est (dans l’Encyclopédie de la Pléiade) (« Histoire des Religions », tome 3, 1976) : Religion des peuples altaïques de Sibérie, pp. 950-982.

Evelyne et Roger Falck

Comme l’écrira Claude Lévi-Strauss dans son article nécrologique : « Tous s’accordent pour louer sa méthode de travail, la qualité de ses traductions de textes et de ses recherches sur le vocabulaire religieux ».

Je reproduis ici la substance du compte rendu que j’ai consacré (dans les Annales ESC, en 1970) au livre Eddas, sages, hymnes chamaniques , par Régis Boyer et Eveline Lot-Falck (le Seuil 1965) : « Ne nous méprenons pas, écrit cette dernière sur le terme de chamanisme. Nous n’avons pas affaire à une religion primitive qui s’opposerait à d’autres religions à des stades plus évolués. Il est toujours préférable de parler de « chamane » plutôt que de « chamanisme ».

Dans un autre article : « Le chamanisme en Sibérie » (Asie du Sud-Est et Monde insulindien, 1973), E. Lot-Falck conteste le droit qu’avait Mircea Eliade d’étendre la notion de chamanisme à presque tous les pays. Mircea Eliade n’avait pas accès aux sources russes relatives aux rituels de la Sibérie qui fut le berceau du chamanisme ». Je rapporte ceci pour montrer la rigueur qu’apportait Eveline à son travail. Il est bien regrettable que le cours qu’elle a assuré à l’Ecole des Hautes Etudes, Ve section, soit demeuré inédit.  Demeure le Journal qu’elle a tenu pendant la guerre. Tous ses collègues du Musée de l’Homme lui ont témoigné la plus grande amitié, et jusqu’au delà de sa disparition. J’ai sous les yeux sa bibliographie complète : elle comporte 46 titres ; un livre : Les rites de chasse des peuples sibériens (Gallimard 1953). Le reste est paru dans des revues savantes : Annales du Musée Guimet, L’Homme, la Revue asiatique, Marco Polo, Revue d’Anthropologie, etc. Sa connaissance de l’anthropologie, du russe et du mongol, de la Préhistoire la classent parmi les meilleurs savants. C’est ce qu’a écrit Claude Lévi-Strauss, qui lui a consacré un article nécrologique dans l’Année de l’Ecole des Hautes Etudes, Ve section.

Très marquée par les épreuves familiales, Eveline fut atteinte d’un cancer du sang et s’éteignit à l’Hôtel-Dieu à l’âge de 55 ans. Je me souviens que le jour de Noël précédent, elle avait eu une courte accalmie. Elle put se lever, admirer un arbre de Noël qui ravivait tous nos souvenirs d’enfance. Elle était rassurée sur l’avenir de son fils, qui avait trouvé une place de bibliothécaire à la Maison des Sciences de l’Homme, et qui s’était proposé plusieurs fois, accompagné de collègues, pour le « don du sang » organisé à l’Hôtel-Dieu. Elle s’y éteindra le 6 janvier 1974. Roger Falck l’avait précédée d’un an. Un mot sur celui-ci : fils unique d’un ébéniste du faubourg Saint-Martin, il accéda par son intelligence naturelle très vive à un poste important au Musée de l’Homme (il organisait les expositions), où tous l’appréciaient.

Mon père

Avant d’en venir au double drame qui marqua la fin de ma prime jeunesse et qui coïncida avec la Guerre de 1939-1944, abordons un peu notre ascendancSur mon père.

Ferdinand Lot, se reporter à son Allocution prononcée lors de la cérémonie donnée à l’Ecole des Hautes Etudes pour ses 80 ans (publiée au tome I de Recueil des travaux historiques de Ferdinand Lot (droz 1968) ; et à la notice biographique de Ch.- E. Perrin parue dans le même volume.

Mon père est né  en 1866, d’une mère bordelaise, fille d’un aide imprimeur et d’un père dont il porte le prénom de Ferdinand (répandu à l’époque en souvenir d’un des fils de Louis-Philippe). Le ménage ne vivait pas dans l’aisance. Ferdinand Lot père, comme tous les Lot, se préparait à une carrière dans le barreau. Mais il avait été renié, si l’on peut dire, par sa famille de grand bourgeois et de magistrats, en raison de la mésalliance qu’il avait contractée ! Mon père avait une jeune sœur qui mourut pendant le siège de Paris en 1870. Bien que tout jeune, mon père se souvenait de l’entrée des Prussiens dans Paris : un soldat l’avait pris dans ses bras, disant qu’il ressemblait à son petit garçon. Très doué, il fit ses études d’abord à l’annexe du lycée Sainte-Barbe, à Fontenay-aux-Roses, puis au lycée Louis-le-Grand, où il  connut Romain Rolland et Paul Claudel. Il passait souvent des vacances dans la famille des Ordener, à laquelle il appartenait en ligne patrilinéaire. Le général Ordener, d’origine suédoise, avait participé à la bataille d’Austerlitz . Devenu gouverneur du fort de Vincennes, ce fut lui, hélas, qui reçut l’ordre de fusiller le duc d’Enghien et ne put s’y opposer.

Archiviste-paléographe, Ferdinand Lot ne passa jamais l’agrégation, à laquelle il était violemment opposé, la traitant de bachotage supérieur. Il écrivit en 1906 et 1912 des pamphlets contre l’organisation de l’enseignement supérieur qu’il comparait au sérieux des «séminaires» allemands. Cela lui valut l’inimitié de certains collègues, en particulier d’Ernest Lavisse. On lui doit l’introduction dans les licences de certificats; jusque-là, le candidat pouvait être interrogé sur n’importe quel sujet. Il innova aussi en introduisant dans la licence d’histoire les travaux pratiques (paléographie, critique des textes). Ferdinand Lot passa sa thèse de doctorat à Nancy en 1903 avec les Études sur le règne de Hugues Capet (la thèse complémentaire étantFidèles ou vassaux?), et ce fut la première fois qu’une thèse fut soutenue en français. Auparavant, toutes les thèses étaient rédigées en latin, ce qui convenait mal à l’étude de concepts complètement nouveaux, tels ceux de vassalité et de féodalité! L’œuvre capitale de ce spécialiste du haut Moyen Âge est La Fin du monde antique et le début du Moyen Âge (1927). L’auteur y expose la décomposition du monde romain dont, selon lui, la vie économique avait été faussée par le principe de l’esclavage, qui ne pouvait lui apporter aucune prospérité. Au IV siècle, son régime économique reposait sur l’impôt foncier en nature (en blé principalement) — système tout à fait archaïque. Selon lui, l’installation de Barbares dans l’Empire romain, loin d’apporter du sang neuf, ne fit qu’aggraver la corruption des mœurs. D’autres études Histoire des invasions barbares et le peuplement de l’Europe et Les Invasions germaniques. La pénétration mutuelle du monde barbare et du monde romain) font une grande part au problème des ethnies et de l’onomastique. Ferdinand Lot était également très préoccupé de démographie et d’histoire quantitative: Premier Budget de la monarchie française: le compte général de 1202-1203 (1932); Recherches sur la population et la superficie des cités remontant à l’époque gallo-romaine (1950, 1951).La pensée historique de Ferdinand Lot donne toute sa mesure quand elle s’applique à la féodalité: normal'>Fidèles ou vassaux?; contribution à Histoire du Moyen Âge Les Destinées de l’Empire d’Occident de 395 à 888, Paris, 1940-1941; le compte rendu de La Société féodale de Marc Bloch (1939-1940). Pour lui, la féodalité est un phénomène spécifique de l’Occident médiéval qui comporte l’appropriation par le seigneur suzerain des droits régaliens et le partage de la propriété des terres entre suzerain et vassaux. À propos du terme de société féodale employé par Marc Bloch, Ferdinand Lot écrit: «En employant les motsféodal féodalité à tort et à travers, les historiens vident ces mots de tout sens spécifique. Mieux vaudrait dire simplement: «la société dans l’Europe occidentale depuis le Xe> siècle, date de naissance de ce phénomène encore mal défini.»De lointaine ascendance bretonne, Ferdinand Lot s’était passionné pour les romans de la Table ronde. Il a laissé une étude sur le >Lancelot en prose qu’il considère comme le premier grand roman français: Études sur les légendes épiques françaises (1958) qui donna lieu à une polémique avec Joseph Bédier sur un problème de datation. Dans un article («À quelle époque a-t-on cessé de parler latin? », in Bull. du Cange. t. VI, 1931), il distingue entre langue parlée et langue écrite à l’époque mérovingienne (dès cette époque, seuls les clercs auraient continué à parler latin; mais le peuple pieux le comprenait, l’alphabet étant enseigné à partir du latin de La Vulgate).Venons-en maintenant à l’originalité des vues de Ferdinand Lot sur l’histoire. Dans son compte rendu d’Histoire et destin de Roupnel (Paris, 1943), Ferdinand Lot écrit: «L’Histoire, c’est le discontinu. Roupnel veut nous persuader de l’insignifiance des individus, de l’importance exclusive des modes de vie, en particulier de la vie rurale. À ses yeux, l’Histoire est d’autant plus vraie qu’elle est moins «historique», entachée de faits. Ce qu’il appelle les «éléments perturbateurs» nous sont familiers, à nous historiens : ce sont les inventeurs en science, en politique, en art, en lettres. Nous voici absous du péché de nous intéresser à ces surhommes qui tirent l’événement de l’abîme.»Ferdinand Lot s’est élevé nettement contre le matérialisme historique, en particulier dans un article intitulé «Interaction de l’économique et du politique au Moyen Age» (in Recueil des travaux historiques de Ferdinand Lot, t. I, p. 478, 1968): «La caractéristique des règnes des souverains de France, c’est leur totale indifférence aux conséquences de leur politique. L’économique ne les intéresse que pour soutenir une guerre. [...] Je limite mon jugement à la France. Il en a été différemment à Venise. Parmi les grandes puissances, l’Angleterre est la première, dès la fin du XVI siècle, à sentir que la question économique est vitale pour elle. Ce qui a mené le monde, ce qui a déterminé les événements majeurs, les grandes découvertes, ce sont les idées et les états affectifs, les mentalités.»De façon générale, Ferdinand Lot pense qu’il faut décloisonner l’histoire : lui-même a utilisé des connaissances tirées de la biologie, des mathématiques, de l’art, de la sociologie, de la philosophie. Il ne s’interdit pas parfois de porter des jugements d’ordre éthique, persuadé que l’historien ne doit pas être neutre, mais soutenir des points de vue qui provoquent la recherche. Pour lui, l’imagination, alliée à la critique des textes, joue un rôle essentiel pour reconstruire le passé; ainsi dans La Gaule (1967), un de ses derniers ouvrages de synthèse, il décrit les bruits du moulin, de la charrue que les contemporains de Clovis pouvaient percevoir. Pour lui un professeur d’université devait faire profiter ses étudiants de ses travaux, et l’enseignement qu’il préférait était celui qu’il donnait à l’École Pratique des Hautes Etudes et auquel il faisait participer activement ceux qui s’appelèrent ses «disciples» (F. Ganshof et R. Fawtier, entre autres). Érudit mais aussi homme de synthèse et de conceptions originales, Ferdinand Lot n’a appartenu à aucune école, se méfiant de toutes les théories.

Ferdinand Lot vers 1940

Nous venons rappeler ici qu’un ensemble documentaire important d’inédits de Ferdinand Lot a été déposé, en 1981, par Mesdames I. Vildé-Lot et M. Mahn-Lot à la Bibliothèque de l’Institut de France. Comme on le verra, ce fonds intéresse non seulement ceux qui veulent prolonger la recherche de F. Lot sur tel ou tel point, mais surtout, semble-t-il, pour les historiographes soucieux de voir comment s’écrit l’histoire, les influences subies et exercées, les thèmes dominants à telle époque.

La production du grand érudit est si foisonnante qu’il sera bon, pour s’y orienter, de recourir au Recueil historique des travaux de Ferdinand Lot (3 vol., Droz 1968). Au tome premier, un classement par secteur est établi (par Mme I. Vildé-Lot) et une Bibliographie méthodique. Certaines notices comportent des précisions utiles qu’on ne trouve pas souvent dans des fiches de Catalogue.

Ce tome s’ouvre sur une longue biographie due à Charles-Edmond Perrin (reprise en volume chez Droz en 1968) qui analyse point par point la production du médiéviste. On trouvera à la suite (pp. 121 à 129) l’Allocution autobiographique de Ferdinand Lot, prononcée en 1946 à l’Ecole des Hautes Etudes à l’occasion de ses quatre vingts ans. En des propos familiers, l’historien se penche sur son passé, retrace sa carrière : son entrée à l’Ecole des Chartes, comment il s’orienta vers telle ou telle branche de l’histoire, politique ou littéraire. Il donne place à ce qui l’occupa longuement : la réforme de l’Enseignement Supérieur. Quant à son propre enseignement à la Sorbonne et à l’Ecole des Hautes  Etudes, après avoir rendu hommage à ses maîtres, Fustel de Coulanges et Arthur Giry, il tient à dire ce qui fut son souci majeur: avoir éveillé ses auditeurs à la recherche personnelle. Sur son oeuvre publiée, il exprime surtout le regret de la laissée inachevée : « J’aurais encore beaucoup de choses à dire sur la France féodale, les Invasions scandinaves ». Et il regrette de n’avoir pas pu poursuivre un travail commencé sur la Faculté des Arts de paris.

Ce texte peut servir de >vade-mecum pour aborder le Fonds Ferdinand Lot. Catalogue rédigé par Fr. Fossier, cotes 7246 à 7310. Nous en donnerons quelques éléments suggestifs.

Il s’articule  principalement en deux centres d’intérêts : 1- Notes de cours ou de travail. Ce fonds est déposé aux Archives de l’Institut de France (série 3G). 2- Les inédits proprement dits. Voyons cela de plus près.

D’abord les Cours suivis.

A l’Ecole des Chartes (cotes 7246 à 7254) : Jules Roy (Histoire des institutions) ; Anatole de Montaigin (Archivistique) ; Jules Tardif (Sources du Droit) ; Paul Meyer (Philologie romane) ; Arthur Giry (Diplomatique) ; Siméon Luce (Sources de l’Histoire de France) ; Robert de Lesteyrie (Archéologie).

Au Collège de France et à l’Ecole des Hautes Etudes (cote 7254 à 7258) : Julien Havet (Bibliographie) ; Gaston Paris (Philologie) ; Achille Luchaire (Les Communes) ; Henri Gaidoz (Mythologie gauloises) ; Ferdinand de Saussure (Cours de langue gothique), 76 pp. de notes ; Charles-Victor Langlois (Les Germains) ; Henri Gaidoz (Philologie irlandaise) ; Gabriel Monod (Les Institutions carolingiennes) ; N.-D. Fustel de Coulanges (Des origines de la féodalité).

Cours professés par Ferdinand Lot (cotes 7259 à 7271).

A la Sorbonne : Les Invasions barbares ; la Gaule ; la France occidentale et la Grande-Bretagne de 877 à 996 ; la Fin du monde antique ; le Peuplement de la Gaule. Tout cela est à la base des livres publiés.

A l’Ecole des Hautes Etudes : L’Acte privé (professé en 1931 ; cote 7270) ; la diplomatique carolingienne (cote 7271) : ce sont là des inédits proprement dits, certainement de grand intérêt.

Je mettrais dans la Section des « notes de travail » (car il ne s’agit pas d’un enseignement) les « thèses ou travaux dirigés ou rapportés par Ferdinand Lot ». Il est précieux d’y trouver les thèses de L. Barrau-Dihigo, F. Ganshof, A. Pauphilet, A. Dumas et d’autres.

Est inclassable la Correspondance de Ferdinand Lot (cote 7306>à 7310). Il s’agit dans l’ensemble de lettres reçues.  A raison d’une sur dix, citons : les lettres de Ch. Andler ; H. X. Arquillière ; Jean Bayet ; Joseph Bédier ; Henri Berr ; Henri Berthelot ; Reto Bezzola ; Emile Coornaert ; Franz Cumont ; Roger Dion ; Emile Durkheim ; Lucien Febre ; Jean Frappier ; Etienne Gilson ; Charles Guignebert ; Louis Halphen ; Jean Hubert ; Lucien Herr ; G. de Jerpharion ; Nicolas Jorga ; Camille Jullian ; Paul Langevin ; Charles-Victor Langlois ; Gabriel Le Bras ; Emile Mâle ; Georges Pagès ; Jean de Pange ; Brice Parain ; Ch. E. Perrin ; Henriette Psichari ; Jules Romains ; Mario Roques ; Gaston Roupnel ; Ch. Samaran ; Georges Tessier ;  le P. G. Théry ; Arnold van Gennep ; J. Vendryes.

Le nombre des études inédites est considérable. Il s’agit souvent de dossiers qui ont servi à la rédaction d’articles ou études ultérieurement publiés. Par exemple : « Réflexions sur l’origine de l’apogée française » (cote 7273, 131 ff.) ; « Vicaires et centeniers » (cote 7274, 87 ff.). Mais il y a aussi des travaux complets : la traduction des Annales Bertiniani ; la liste des établissements ecclésiastiques présumés existant en l’an mil (cote 7286). Sans compter les dossiers et matériaux relatifs aux actes et Annales de Charles le Chauve.

Les plus importants de ces inédits - un peu perdus dans le Catalogue - peuvent être groupés de la façon suivante :

-Tableau de la France à la fin de la période carolingienne et au début de la période capétienne (cote 7278, a b)

Entrepris vers 1897, l’ouvrage demeure inachevé. Des fragments ont été utilisés au chapitre VI de la thèse sur Hugues Capet, 204 ff.. A grouper avec Dépouillement et notes relatifs aux Derniers Carolingiens, 248 ff. (cote 7299).

-Les invasions scandinaves en France. Introduction datée : 20 décembre 1913. Des fragments seulement sont publiés. Ont été déposés par Mme Mahn-Lot, en octobre 1996, les inédits suivants : Préface ; Roric ; Godfried et Sirac sur la Seine ; Les Normands en Bretagne, en Aquitaine et en Gascogne  ; Hugues l’Abbé. Ils ne sont pas encore cotés. F. Lot note que la parution, en 1908, de l’ouvrage de Walter Vogel sur les invasions  normandes a stoppé son propre projet ; mais en 1914, il en traçait à nouveau le plan.

Compte rendu de Camille Jullian, Histoire de la Gaule, 1908-1909. 11 ff. datés : 12 sept. 1910. Récemment déposé à la Bibliothèque.

- Recherches sur la population et la superficie de quelques villes au Moyen Age. 413 ff. (cote 7279). A grouper avec (cote 7296 a-b).

- Recherches sur la population et la superficie des cités remontant à l’époque gallo-romaine (cote 7296 a-b). Trois volumes sont parus chez Champion, 1945-1953. Il s’agit du quatrième volume, demeuré inédit, relatif aux quatre Lyonnaises, aux deux Belgiques, aux deux Germanies, à la grande Séquannaise, aux Alpes Grées et Pennines (907 et 926 ff.). Demeure inédit aussi le « Résultat final » portant sur l’ensemble des volumes publiés ou non. 57 ff. dont 7 de « tableaux numériques ». Date : 23 déc. 1943. Revu : 10 déc. 1951.

Dans les « Papiers relatifs à l’Enseignement » sont inventoriés (cote 7300 a-g) un « Résumé des recherches entreprises à l’Ecole des Hautes Etudes sur la justice privée (1928-1933), 13 ff. ; la Thèse complémentaire de F. Lot (en latin : Fidèles ou vassaux, 1ère rédaction, 74 ff.).

A y joindre (manque au Catalogue) : Considérations sur le plan du travail à envisager pour la Glossarium mediae latinitatis. Rapport à la Commission Du Cange, Académie des Inscriptions, 8 juillet 1938.

Projets de réforme de l’Université (cote 7302 a-g)

« Projet de réforme de la licence d’histoire », 22 ff.

« Sur l’enseignement de l’histoire dans le secondaire », 7ff.

« Des devoirs qui s’imposent à l’enseignement supérieur français », 20 ff.

« Etat des Facultés des lettres en France en 1903-1904 », 119 ff.

« L’enseignement supérieur en France et en Allemagne. Avec une lecture faite à la Société d’histoire moderne le 2 janvier 1904 », 235 ff.

Coupures de presse relatives à la réforme de l’enseignement supérieur de 1907, 60 ff.

« Ma conception d’un Manuel des institutions », 8 ff.

- Rêveries mises par écrit dans l’euphorie de la Libération (cote 7304 a-g). De la nécessité de réformer l’Institut de France, 23 ff., datés : 16 sept. 1944. Observations tendant à améliorer la langue internationale Ido, 11 ff., datés : 16 sept. 1944.

« Des devoirs qui s’imposent à l’Enseignement supérieur français », 19 ff., datés : 27 avril 1945.

« Des devoirs de l’Ecole des Hautes Etudes », 6 ff., datés : mai 1945.

« Projet de Constitution [de la République française] », 52 ff., datés : 30 avril 1944 ; sous-titrés « Divagations d’un vieil historien ».

« Aphorismes et pensées sur l’histoire », 77 fiches.

Ajouter : dessins de jeunesse ; photos et diplômes. Et surtout une étude inédite qui vient d’être versée à la Bibliothèque de l’Institut : Myrrha Lot-Borodine [Madame Ferdinand Lot] : « Vues de Ferdinand Lot sur l’Histoire. L’homme qu’il fut », 56 ff., déc. 1953.

On voit ainsi l’intérêt scientifique et l’intérêt humain qu’il y a à explorer ce vaste fonds

Mon père avait un oncle, Henri Lot, qui avait fait l’Ecole des Chartes. Un descendant d’Henri Lot épousa une Batiffol, ce qui permit, bien plus tard, une réconciliation à laquelle j’assistai, car mon père avait beaucoup d’estime pour l’historien Henri Batiffol. Ayant brillamment terminé ses études, il ne savait trop vers quoi s’orienter. Il avait une sensibilité très vive, teintée d’un certain romantisme. Il goûtait énormément la musique (surtout Chopin), la peinture (Delacroix en particulier). Lui-même aimait dessiner et aussi caricaturer ses professeurs. Il pensa un moment préparer un concours pour entrer dans l’administration des Eaux et Forêts. Mais un heureux hasard changea le cours de sa vie. Logeant alors dans le quartier latin, il vit, rue de Tournon, une affiche signée Leconte de Lisle (alors bibliothécaire du Sénat). Il y lut l’adresse de l’Ecole des Chartes, alors installée rue des Francs Bourgeois, c’est à dire dans la tourelle qui jouxte les Archives Nationales. Il s’y rendit donc et fit connaissance du secrétaire, l’hispanisant Morel-Fatio, qui lui succédera plus tard comme bibliothécaire à la Sorbonne. Le programme d’enseignement lui parut correspondre à ses goûts. Il prépara à la khâgne de Louis-le-Grand, le concours d’entrée. Le résultat était affiché le lendemain. Myope, il eut de la peine à déchiffrer les noms et commença par la fin avec sa modestie coutumière. Il allait se décourager quand un camarade lui cria : « Tu es cinquième ». Ce qui l’intéressera le plus, ce sera la diplomatique (enseignée par Arthur Giry) et la philologie romane. Ennemi de toute théorie, il savait allier l’« événementiel » et l’esprit de synthèse. Il ne se méfiait pas de la subjectivité. Il se reconnaissait même, comme qualité majeure, l’imagination, c’est à dire la faculté de se rendre, pour ainsi dire, contemporain du passé. Il se maria tardivement, ayant la lourde charge d’une mère constamment déprimée et, en même temps atteinte de « bougeotte ». Il fallait sans cesse changer d’appartement - ce qui obligeait à transférer des bibliothèques fort encombrées (j’ai hérité de l’une d’elles). Des amis essayèrent de lui présenter des « partis » de bonne famille. Mais il n’avait aucune envie d’épouser une « femme popote » (il se souvenait de la femme d’un collègue éminent dont la seule occupation était de « tirer l’aiguille »). C’est son ami Joseph Bédier qui lui présenta, en 1908, la russe Myrrha Borodine qui parlait parfaitement le français et préparait une thèse sur l’amour courtois au Moyen Age. Mon père avait 42 ans, ma mère 26 ans. Ils se convinrent parfaitement et le mariage eut lieu en 1909. Ils s’installèrent d’abord rue Hershel, à Paris, puis à Fontenay-aux-Roses, pour ne pas laisser seule madame Lot mère. Pour leur voyage de noces, mes parents partent à Saint-Petersbourg faire la connaissance de la famille russe. C’est là que mon père écrivit le libelle intitulé « Où en est la Faculté de Lettres ? » - critique de l’enseignement universitaire français qu’il taxait de « bachotage supérieur ». Quant Ernest Lavisse, grand maître de l’Université, en prit connaissance, il s’écria : « Quel est ce moujik qui nous envoie un oukase ? » Ferdinand lot demeura longtemps simple bibliothécaire à la Sorbonne. Son premier enseignement fut à l’Ecole des Hautes Etudes, Ive Section. Beaucoup d’étrangers (dont F. L. Ganslof) y participaient. A l’issue du cours, mon père emmenait ensuite qui le désirait au café Balzar poursuivre la conversation.  Il eut enfin accès à la chaire d’Histoire du Moyen Age à la Sorbonne et s’intéressa vivement à ses étudiants. L’un d’eux fut Jean-Berthold Mahn, qui était déjà licencié quand il entra, dans un bon rang, à l’Ecole des Chartes. J’appartenais à la même promotion que lui. On connaît la suite...

Mon mérite, et surtout celui de ma sœur Irène, fut d’avoir réalisé les 3 gros volumes du Recueil historique des travaux historiques de Ferdinand Lot (édition Droz 1968, 1969, 1970) avec bibliographie critique, réunissant l’ensemble de ses articles, groupés par sections. Mon article, pour la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes en 1997,  donne les principales lignes de recherche de ce grand érudit, dont le chef d’œuvre est sans doute La fin du Monde antique, paru en 1926. L’ensemble de son œuvre fut couronnée par l’attribution du grand prix Gobert.

Mon père s’est toujours déclaré agnostique. Mais il ne fut jamais anticlérical, admirant l’admirable travail culturel accompli par l’Eglise, les encyclopédie réalisées par les ordres religieux, en particulier les bénédictins ; il avait gardé un excellent souvenir de l’aumônier du collège Sainte-Barbe de Fontenay-aux-Roses.

Quand je décidai de me faire baptiser, c’est lui qui me fit connaître un livre décisif : Karl Adam, Le vrai visage du Catholicisme qui situait exactement la transmission de la Bonne Nouvelle. Il avait une âme profondément religieuse. Il appréciait comme « le plus beau texte du monde » le récit des Pèlerins d’Emmaüs, où le Christ prend la peine d’expliquer à ses disciples tout ce qui le concerne dans l’Ecriture ; il se fait l’exégète de lui-même. Il avait toujours été tourmenté par le problème du Mal. Un de ses grands amis était Mgr Arquillière, doyen de la Faculté catholique de Paris. Il avait été le rapporteur de sa thèse sur Grégoire VII et sa réforme. Arquillière fréquentait beaucoup Mgr Roncalli, le futur Jean XXIII, alors nonce à Paris où il eut un rôle pacificateur car l’épiscopat français dans son ensemble avait péché par omission en se taisant devant l’occupant.

Lorsque mon père fut hospitalisé à Cochin à la suite d’une fracture du col du fémur, Arquillière vint souvent le voir. Un jour il lui proposa de lui conférer l’absolution. Mon père refusa, jugeant peu honnête de recevoir le sacrement d’une église à laquelle il avait cessé d’appartenir. Un jour il invita mon père à sa table pour y converser avec Roncalli : « Il lèvera vos doutes, mon cher maître, à propos du scandale du Mal ». Mon père fut charmé par l’affabilité du nonce ; mais le mystère de l’iniquité resta toujours pour lui d’une évidence accablante. Mon père avait lu à Arquillière la lettre que j’adressai à ma famille après la mort de Jean-Berthold. J’avais eu le privilège de recevoir la fermeté nécessaire pour supporter l’épreuve et d’y acquérir la certitude que « la vie se transforme mais n’est pas abolie », comme dit la liturgie. Il reporta sur moi son affection et m’invita maintes fois, après la guerre, à prendre le café chez lui. Je me reporte souvent à son Histoire de l’Eglise qui est excellente.

6 - Ma mère

L’itinéraire intellectuel de Myrrha Lot-Borodine ne peut être retracé qu’en donnant les grandes lignes de sa biographie Ce n’est pas une émigrée et une nostalgique de la Sainte-Russie. Née le 21 janvier, 1882 à Saint-Petersbourg, elle a pour père Ivan Borodine, botaniste de renom dont la mémoire est encore honorée à l’Académie des Sciences. Il occupait un logement de fonction, avec parc et chapelle, aux environs de la ville. Sa haute position lui vaudra quelques ennuis, quand l’Académie deviendra la cible d’une campagne de presse en 1927. Ivan Borodine avait épousé Anna Péretz dont c’était le second mariage ; journaliste et traductrice, elle appartenait à la toute première génération des femmes russes ayant fait des études universitaires. Le nom de « Péretz » est révélateur d’une origine séfarade assez proche : son  grand père était rabbin à Odessa, connu pour une étude sur Le chant d’Igor, et devenu ensuite chrétien. Myrrha (son prénom d’origine était« Miropia ») ressentait avec malaise l’antisémitisme des siens, et une pratique religieuse qui lui paraissait très conventionnelle. Son père n’était pas a-religieux mais de tendance scientiste.

La famille (une sœur, un demi-frère, une demi-sœur) baignait dans une atmosphère de grande culture : on parlait allemand et français couramment. A dix-huit ans, Myrrha fut inscrite, comme sa sœur Inna, à l’Université féminine « Prince Obolensky ». Il était courant d’avoir lu dans le texte Shakespeare, Goethe, la Divine Comédie, le théâtre grec (en traduction). Des conférences commençaient à rapprocher intelligentsia russe et Eglise officielle. Tout Russe se sentait en consonance avec Pouchkine, Tourgueniev, Tolstoï, Dostoïevski.  Mais connaître l’Occident, France et Italie en particulier, semblait indispensable à un Russe cultivé. Myrrha avait d’abord ressenti un vif attrait pour la sagesse grecque et rédigea, toute jeune, un mémoire sur le culte d’Apollon.

Il est à noter que la littérature française du Moyen Age attirait beaucoup de Russes, ainsi que d’Anglo-Saxons. Une femme de la génération de ma mère, Olga Dobiache-Rojtestvenski (à laquelle F. Lot a consacré une notice dans la Revue historique, t. 188, 1940), formée dans une école philologique du gouvernement de Kiev, devint, de par ses études à Paris avant la Révolution, une spécialiste du Culte de saint Michel, de « La vie paroissiale au XIIIe siècle d’après les actes épiscopaux » et de La poésie des Goliards (J. Le Goff en fait beaucoup de cas dans Les Intellectuels au Moyen Age). La propre sœur de ma mère, Inna (épouse Lubimenko) qui deviendra archiviste de l’Académie des Sciences de Leningrad, était venue dès 1907 étudier à Paris, en Sorbonne (avec des hommes comme Charles Bémont), avant de se spécialiser dans le domaine des relations anglo-russes. A la même date, âgée de 24 ans ma mère gagnait l’Italie (en compagnie de son père) et se passionnait pour une renaissance chrétienne inaugurée par des femmes comme Vittoria Colonna et Julie Gonzague à l’époque du Concile de Trente.

Ce qui fut décisif fut l’attrait de Myrrha pour la littérature courtoise du Moyen Age, le fait qu’elle ait suivi à Paris, au Collège de France, les cours de Joseph Bédier en vue d’une thèse d’Université sur La femme dans l’œuvre de Chrétien de Troyes (publiée en 1909). Cela fut un véritable point de départ dans sa vie.

Joseph Bédier lui fit connaître l’historien Ferdinand Lot qu’elle épousa en 1909 et qui l’encouragea vivement dans la poursuite de ses travaux. Elle collabora aux Etudes sur le Lancelot en prose (ouvrage collectif publié en 1918 sous la direction de mon père). Et surtout elle entra en plein dans le « Cycle arthurien » des Chevaliers de la Table ronde, puis la « haute aventure » du Graal.  Jusqu’en 1935 elle se voua entièrement à ce type d’études. Sur le Graal en particulier les spécialistes français, italiens et anglo-saxons n’omettent pas de la citer. Elle parvient à définir l’inspiration chrétienne de ces thèmes, sans cesse repris, et à en dégager la véritable couleur spirituelle.

Myrrha et Ferdinand Lot

En même temps, Etienne Gilson (dont elle suivait les cours) l’introduisit dans la mystique cistercienne et le génie de saint Bernard. Il n’est pas artificiel de dire que la science de l’amour courtois la conduisit en droite ligne à l’approche du Mystère chrétien. Un volume posthume (De l’amour profane à l’amour sacré. Etudes de psychologie sentimental au Moyen âge (Pairs, 1948) est comme la transition entre ses deux types de recherche. Un des articles ici réunis sur « Le service d’amour » a suscité une lettre passionnée de Louis Massignon à propos d’Eros et d’Agapé (publiée dernièrement dans Ittina, n° 44, 1999, p. 409). Pourquoi ne pas citer là-dessus Etienne Gilson : « L’insatiabilité du désir de l’homme cherche un pourquoi. Bernard écrit : « Personne ne peut Vous chercher qu’il ne Vous ait d’abord trouvé. Dieu est la seule récompense. L’amour du Bien suprême restaure en nous la ressemblance oblitérée par le péché. Il y a des degrés : l’amour est d’abord imparfait. Il faut d’abord faire connaissance avec Dieu. L’épître de Jacques nous invite à demander ce que Dieu donne avec profusion. Et l’apôtre Paul affirme que ce qui est animal précède ce qui est spirituel. Saint Bernard de même ». Ces paroles rejoignent exactement ce qui, pour M. Lot-Borodine, constitue l’essence de la pensée théologale gréco-orientale (elle n’emploie pas le mot « orthodoxie ») : référence constante à « l’image et ressemblance » à restaurer ; l’homme est appelé à une « divinisation » car sa nature même est ordonnée au surnaturel.

Avant qu’elle ne quitte (provisoirement) sa quête du « service d’amour » (où elle retrouve, après d’autres chercheurs, une connexion évidente avec la naissance du culte marial), je relève qu’elle a dit des paroles fortes sur la symbolique (par exemple dans Romania, Le conte du Graal, 1956). La « Dame » est d’abord allégorie. La « Béatrice » de Dante mérite le titre de « fille de Dieu ». La Quête peut se résumer dans la recherche du secret de l’Amour auquel se réfère, par exemple, la 1ère Cor. : « Ce que nous n’avons pas conçu, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment ».

Plus profondément - et elle le développera souvent : « Dans la symbolique du Moyen âge le signe est réalité substantielle ». Et se transpose dans le mystère eucharistique.

La « Science de Courtoisie » (formulée dans le cycle arthurien) n’est pas médiocre. La « dame du Lac » cite la Bible, s’attarde sur Joseph d’Arimathie, connaît Joachim de Flore. Elle déclare : « la chevalerie a été instituée pour donner garantie à la Sainte Eglise ». La formule de l’adoubement est : « Le cœur seul fait le chevalier ».

La « table d’argent » de la Quête est ressentie comme symbole de l’eucharistie et comme centre du monde ». Lancelot serait la figure d’Adam ; Galaad la figure du Christ.

Donnons un moment la parole à Myrrha Lot-Borodine, d’après des notes manuscrites où elle jette un regard rétrospectif sur son « Itinéraire spirituel ». « Que dire de mes travaux, assez copieux et divers, mais non disparates ? (...) Il y eut d’abord pour moi le Moyen Age énorme et magnifique : le roman courtois qui passionna ma jeunesse. Ensuite, à l’âge de la maturité, l ‘épopée mystique du Graal, quête des suprêmes valeurs par l’âme médiévale. Puis les études sur la spiritualité gréco-orientale s’imposèrent à moi durant de longues années. C’est précisément le parallélisme de ces deux aspects de la réalité chrétienne - l’une toute d’intuition poétique, l’autre enracinée dans un passé beaucoup plus lointain qui fait l’imprévu de mon œuvre hélas restée fragmentaire dans les deux domaines. (...) Ni érudite, ni historique, ni seulement philosophique ou théologique, l’œuvre qui porte mon nom est essentiellement l’expérience d’une âme ardente dans la recherche de la Vérité. Ce que je considère comme sa qualité essentielle c’est l’intuition ; mais une intuition étayée par des données positives et s’appuyant sur des bases solides. Pour illustrer le bien-fondé » de cette saisie instinctive, je rappelle ici le fait suivant. Dans mon essai sur « les deux conquérants du Graal » (Mélanges Schopperlé, 1921), je me référais à une phrase de Galaad et la citais dans un entretien avec Etienne Gilson. Celui-ci m’apprit qu’on la trouvait textuellement chez saint Bernard. Or je l’ignorais complètement à l’époque. J’avais donc trouvé instinctivement la forme même de la spiritualité cistercienne ». Plus tard les travaux de Louis Bouyer lui furent d’un grand secours dans ce domaine.

Un billet de la main de Gilson témoigne du côté à la fois enjoué et sérieux des échanges suscités par l’amour courtois. Il s’agit de la comparaison entre Lancelot « qui pratique un amour de la liberté intérieure et de noblesse » et Tristan dont la passion pour Yseult relève du fatalisme et du déterminisme. Et de citer Chrétien de Troyes :

Jamais je ne bus du breuvage
Dont Tristan fut empoisonné

Mais mieux que lui me font aimer


Noble et droite volonté ».

A partir de 1920 (ceci d’après des notes inédites) l’aspiration religieuse - constitutive de sa personnalité - poussa M. Lot-Borodine (qui avait abandonné longtemps avant son mariage toute pratique religieuse dans son Eglise-mère) à chercher et préciser les éléments fondateurs de la foi chrétienne. Elle se rendit en visite au Saulchoir, alors en Belgique. Elle participa quelque peu aux réunions interconfessionnelles chez les Maritain, à Meudon. Surtout elle recevait beaucoup (à des thés dans la demeure de Fontenay-aux-Roses), des compatriotes - tels Nicolas Berdaiev, Lev Chestov, Nikita Struve. Le visage tourmenté et les propos métaphysiques de Berdaiev marquent encore la mémoire de la petite fille que j’étais alors. Laissons la parole à celle qui conte son « départ » théologique : « Au cours d’une réunion chez Berdaiev, je fus frappée par une communication de Florovsky sur le thème de la déification dans l’Eglise gréco-orientale. D’autant plus que je suivais alors les cours du Père Lebreton à l’Institut catholique. J’entendis donc ce que disais Florovsky, sur la theosis chez les Pères grecs. Je m’initiai alors avec une ardeur de néophyte à notre theologia mystica et décidai de l’approfondir. Comment ai-je pu alors écrire un mémoire important [dans la Revue de l’Histoire des religions, 1932-1933] sur « La doctrine de la déification dans l’Eglise grecque jusqu’au XIe siècle ».  Cela me valut une réputation de « théologienne ». Ce mémoire fut connu jusqu’au fond de l’Inde ; et j’entretins une correspondance savante avec un moine du Mont Athos. Je publiai ensuite dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques (sur « les sacrements »), dans Irenikon, les Etudes carmélitaines, dans Oecumenica, revue anglicane. Les bénédictins de Beuron entrèrent en rapport avec moi. (...) En arrivant à Paris (en 1907), j’avais suivi [à l’Ecole des hautes Etudes] les cours de Jean Révillon et ils avaient contribué à me détacher des Ecritures. Plus tard, mon mari me fit lire les Evangiles synoptiques d’Alfred Loisy ; mais je n’avais tiré de ces trois volumes qu’un mortel ennui. Jamais le « modernisme » ne m’a séduite. Par contre, les magistrales leçons d’Etienne Gilson me furent infiniment précieuses. Je suivis également les leçons de P. Alphandéry. J’y vérifiai la méfiance instinctive que m’inspirait toute hérésie. J’avais déjà décelé, en pleine jeunesse, certains relents de gnosticisme chez Vladimir Soloviev, idole de la renaissance religieuse. Et, beaucoup plus tard, chez le Père Boulgakov, véritable génie théologique de notre diaspora. Notre grande Tradition théologique a été déformée au sein de l’Eglise synodale, entachée d’un odieux nationalisme ».

A partir de 1935 plusieurs articles sont consacrés au théologien laïque Nicolas Cabasilas, dont les ouvrages marquent une renaissance culturelle et théologique dans le Byzance du XIVe siècle. Ces articles seront repris et amplifiés dans le livre posthume : Un maître de la spiritualité au XIVe siècle : Nicolas Cabasilas (paris, 1958). Sur la façon d’aborder cette « mystique » et d’en déceler la dimension « liturgique », les Pères Y. Congar et H.- D. Chenu se montrèrent vivement intéressés et approbateurs.

Ne pas oublier la collaboration à Dieu Vivant. Par exemple l’article sur « La béatitude dans l’Orient chrétien » (n° 15, 1950, pp. 83-115) , qui sera repris dans le volume posthume sur La déification de l’homme (Cerf, 1970). Cet article inaugurait une correspondance avec dom J.- M. Déchanet (qui avait écrit sur « La contemplation » dans le Dictionnaire de Spiritualité). Cela contribua à l’introduire dans la mystique de saint Bernard ; et aussi à l’impliquer dans la Lettre d’or écrite par le cistercien Guillaume de Saint-Thierry, biographe de Bernard : vrai « chemin de perfection », qui consiste à restaurer en l’homme l’image de Dieu et qui identifie « aimer » Dieu à « penser » Dieu.

Dieu Vivant dans son numéro 17 (1950, pp. 143-150) publiait un article où Maurice de Gantillac recensait Le manichéisme de H. Charles Puech, dont M. Lot-Borodine suivait les leçons à l’Ecole des Hautes Etudes. D’après les coups de crayon mis par ma mère en marge du texte, je peux déceler sans peine l’approbation qu’elle donnait à des phrases comme « Mani élimine en fait le mystère de la liberté. Le rationalisme grec était moins prétentieux et nous pensons qu’un Laberthonnière a beaucoup exagéré le ‘scandale’ que représentait à ses yeux l’appui que les Pères grecs n’ont cessé de trouver chez les philosophes grecs pour constituer la substructure de la doctrina sacra ». Noter qu’au moment où M. Lot-Borodine « entra en théologie », les oeuvres des Pères grecs ne figuraient pas encore dans « Sources chrétiennes ».

Toujours dans Dieu Vivant (n°17, 1950) un article de Marcel Moré sur « La Pensée religieuse de Simone Weil », d’une grande violence, suscita une vive réaction de M. Lot-Borodine qui, sans vouloir défendre la position dualiste (« cathare ») qui s’affirmait dans Attente de Dieu, exprimait sa vive admiration pour une démarche allant de la misère humaine à Dieu et cet élan vers le Christ dont la puissance s’exerce dans la compassion.

Il ne faut pas omettre ici ce que M. Lot-Borodine écrivit dans des périodiques russes. Ainsi elle collabora régulièrement à la revue Putj. Par exemple dans le n°52 (1934, pp. 45-55) : « Critique du christianisme russe », c’est à dire de son insertion dans le politique. Cela lui valut une lettre de Léon Brunswicg auquel elle avait envoyé cette étude : « Je viens d’avoir le loisir de me laisser instruire par vous. Tout est nouveau pour moi dans votre étude et dans vos réflexions ; et j’y trouve une grande lumière pour nos problèmes occidentaux, ceux du présent comme ceux du passé ». Il est un dernier aspect de l’activité de M. Lot-Borodine qui demeure inconnu à ses admirateurs français. Il s’agit de sa pratique de la poésie dans sa langue maternelle. Voici ce qu’en dit F.- B. Poliakov (dans l’article en allemand : « Points de vue du dialogue Occident-Orient dans la diaspora russe », Munich, 1995, reproduit ici en annexe) : la poésie religieuse de M. Lot-Borodine rend compte de l’évolution de sa pensée théologique ». Et de signaler un Recueil de poésie, publié en collaboration avec son amie Raïssa Bloch (une des victimes du nazisme) aux éditions Petropolis, Berlin, 1987.  F. Poliakov signale encore d’autres inédits, sous une forme poétique et en russe, à la mémoire de ses amis Léon Cheskov, Simon Frank. Il s’agit d’un côté tout à fait spontané du « génie » de ma mère. Elle ne le récusait pas s’il pouvait être mis au service d’une spiritualité qu’elle voulait conforme à la grande tradition.

Elle s’y employait de façon plus directe par des articles sur l’Eucharistie : Vestnik n°14, 1956 et n°2, 1956 ; Irenikon 1954 et 1956. Ayant participé à la conférence de la Fellowship des saints Alban et Serge en 1935, ses préventions contre l’oecuménisme cédèrent et elle s’en exprima dans Irenikon, 1937. La droiture de sa pensée lui fit toujours rechercher l’essentiel du message chrétien et s’attacher à ses meilleurs témoins. Un échange de lettres avec André Combes, en 1948, à propos de son Introduction thérésienne témoigne de son immense admiration à l’égard de Thérèse de Lisieux. Le problème des Sagesses asiatiques - du bouddhisme - la préoccupait et elle écrivait à ce sujet au cardinal Henri de Lubac dont elle venait de lire un ouvrage.

Il convient de donner ici la recension, que je fis au moment de sa parution, du maître-livre de M. Lot-Borodine, La déification de l'homme selon la doctrine des Pères grecs. (Préface du Cardinal Jean Daniélou. Editions du Cerf, Bibliothèque Oecuménique/9, 290 p., 1970.)

Dans la série "Orthodoxie" de  la "Bibliothèque oecuménique", les éditions du Cerf rassemblent trois études de Myrrha Lot-Borodine, parues de 1932 à 1950. L'auteur,  une russe mariée en France à l'historien Ferdinand Lot, est présentée par le cardinal J. Daniélou en une substantielle préface. Evoquant la découverte qu'il fit, dans les années qui précédèrent la guerre, de la série d'articles sur la déification (parues dans la Revue de l'Histoire des religions et devenues introuvables aujourd'hui) qui firent vraiment date, J. Daniélou écrit: "La lecture de ces articles fut pour moi décisive. Ils cristallisaient quelque chose que je cherchais, une vision de l'homme transfiguré par les énergies divines".   Et plus loin : "Ce qui fait la valeur exceptionnelle de l'œuvre de Madame Lot-Borodine, c'est qu'elle a retrouvé l'expression vivante de la mystique byzantine et qu'elle a su la faire percevoir (...). Ce qui nous est donné est plus qu'un travail d'érudition. Il faudrait plutôt parler de phénoménologie (...). Toute son œuvre se meut dans la sphère du sacré. Il s'agit de la transfiguration de la nature humaine par l'action de l'esprit saint. C'est là le véritable Adam qui se réalise dans l'humanité transfigurée du Christ".

Ayant fait la connaissance de M. Lot-Borodine au déclin de sa vie (à l'occasion de la collaboration de celle-ci à Dieu Vivant), J. Daniélou avait su discerner ce qui soutenait son ardente recherche théologique : l'amour de la vérité : "Elle croyait l'intelligence faite pour Dieu pour connaître cette vérité. Et elle-même vivait dans la Lumière de Celui qui éclaire tout homme (...) Elle croyait l'intelligence engagée dans le drame du salut et capable d'être illuminée par le Logos. Et il souligne l'importance du témoignage qu'apportent ses écrits : "Ils font comme toucher la réalité du mystère théandrique".

Ajoutons que cette orthodoxe (qui n'avait découvert que sur le tard les richesse de son Eglise) possédait aussi une ample culture "occidentale" dans l'ordre philosophique et théologique. En ce dernier domaine, elle avait mis à profit tout particulièrement l'enseignement et les ouvrages d'Etienne Gilson sur saint Bernard, sur le thomisme. Ceci garantit le sérieux des comparaisons qu'elle institue entre les traditions et spiritualités des deux Eglises. Et lorsqu'elle constate une persistance de l'influence grecque dans le Moyen Age latin (sur Scot Erigène, Guillaume de Saint-Thierry, Tauler, etc.) les perspectives qu'elle ouvre sont très suggestives.

L'unité des trois études reprises dans ce livre apparaît d'emblée grâce au titre qui les rassemble. La première - la plus étendue - porte spécialement sur la déification, - mot qui fait choc et auquel les théologiens d'Occident préfèrent divinisation. M. Lot-Borodine fait observer d'emblée que tout panthéisme est exclu de la pensée des Pères grecs, pour lesquels l'essence même de Dieu restera toujours incognoscible à l'homme. En une première partie, elle indique les fondements scripturaires et théologiques de cette doctrine : l'homme créé "à l'image et ressemblance de Dieu" (Genèse), spécialement du Verbe, porte le sceau ineffaçable de l'Esprit; il est, de par sa nature même, voué à un destin surnaturel. Dans cette perspective, l'Incarnation n'est pas nécessairement conçue en fonction de la Rédemption. Comme l'avait déjà dit saint Irénée : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu". C'est la doctrine de la récapitulation, qui, encore au début de notre siècle, était laissée dans l'ombre par les théologiens catholiques.

M. Lot-Borodine retrace ensuite les "Voies de la contemplation-union", vécues, à travers l'ascèse et la prière, par les moines et spirituels d'Orient, dont l'expérience fut synthétisée par ces grands théologiens mystiques que furent Evagre, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, Maxime le Confesseur, etc.; c'est la voie royale en trois étapes : purgative; illuminative; unitive, jusqu'à ce que l'âme retrouve et reproduise parfaitement en elle l'image divine. "Une part importante est faite ici à la doctrine du synergisme (refusée par le thomisme et considérée par le catholicisme comme semi-pélagienne), qui, en une vision optimiste de la créature frappée à l'image de Dieu, admet que la volonté humaine puisse avoir l'initiative dans l'œuvre du Salut, car "à celui qui fait ce qui est en son pouvoir, Dieu ne refuse pas sa grâce".

Dans la deuxième étude, "Grâce et liberté", M. Lot-Borodine approfondit l'anthropologie de l'Orient, sa doctrine de la grâce restée sous-jacente, car elle ne fit jamais l'objet de débats et de systématisations comme en Occident. Elle marque fortement que, dans la pensées des Pères, l'élément divin imprimé en l'homme dans l'acte même de sa création est un don substantiel, et non une grâce surajoutée. Cette dernière expression appartient à la terminologie et à la doctrine de saint Augustin; sous l'influence de ce grand Docteur de la foi, les théologies occidentales - catholiques et surtout protestantes - ont minimisé (par rapport à l'Orient) la part de la liberté humaine et se sont chargées, pour longtemps, d'un pessimisme certain.

La troisième étude "La Béatitude dans l'Orient chrétien", est un essai sur "l'eschatologie du Salut et de la gloire", autrement dit sur la condition de l'être humain dans la vie de l'au-delà avant la Résurrection finale, puis lors de l'avènement du Royaume. Là encore est affirmée l'originalité de la tradition gréco-orientale. La première étape est celle du paradis retrouvé, "où l'âme séparée mène une vie contemplative et s'unit à l'action liturgique des esprits purs célébrant la divine liturgie". En cet état de béatitude, l'Eglise d'Orient admet (contrairement à l'Eglise latine) qu'il puisse y avoir une progression, "une participation croissante à la vie divine", l'être humain communiant de plus en plus aux énergies de Dieu (et non à son essence immuable, comme l'affirme le thomisme). D'autre part la tradition orientale est davantage tendue vers l'aspect collectif de la Béatitude finale : le renouvellement de toutes choses à la fin des temps où le Corps du Christ intégrera tous les élus ressuscités. Le "Royaume" enfin manifesté ne sera pas une simple restauration de l'ordre antérieur, mais une économie nouvelle de Gloire, c'est à dire de participation au divin de tout l'ordre créé". Il faut reconnaître que si, sur ce point, les deux Eglises sont d'accord, l'Orthodoxie a le secret d'exalter, sur le mode triomphal, la glorification ultime, dont la Résurrection du Christ a posé les prémices.

Pour terminer, on pourrait peut-être caractériser de la façon suivante le mode d'approche - plus existentiel que conceptuel - du Mystère chrétien qui fut celui des Pères grecs et que M. Lot-Borodine a essayé de restituer : "Une connaissance des choses divines, c'est à dire de l'inconnaissable, ne peut être rationnelle. Elle ne peut être qu'un don de l'Esprit. Charité et science sacrée sont ici inséparables".

Aux théologiens de toutes confessions de puiser maintenant dans les eaux vives de cette tradition orientale qui reste le trésor commun de la chrétienté. Une Bibliographie mise à jour, indiquant les travaux d'ensemble et les éditions de textes, aidera à prolonger les perspectives ouvertes par ce livre d'une richesse exceptionnelle ». [Fin de citation de mon compte-rendu inédit.

Quelques extraits d ‘échanges épistolaires contribueront à montrer que les enjeux philosophico-théologiques exprimés dans les travaux de M. Lot-Borodine avaient une résonance vive chez les hommes d’Eglise. Et aussi sur quelques laïcs : nous avons cité Léon Brunschvicg. Voir aussi une lettre d’Albert Béguin (alors à Esprit) à propos du Graal (17.2 1951) : « Il y a longtemps que je connais et admire vos travaux consacrés à un sujet où je me suis aventuré en amateur et où vous m’avez plus d’une fois suivi et guidé ». Albert Le Roy (Revue de l’Action populaire, janv. 1900) s’émerveille du Nicolas Cabasilas : « Les citations sur l’Eucharistie et l’Amour de Dieu sont si nutritives qu’on voudrait espérer en voir paraître une Anthologie ». Les lettres de Gilson (l’une d’elles, à propos du Graal est publiée dans Istina, déc. 1999, p.

Il vaut la peine de citer ce que le Père M.-D. Chenu m’écrivait le 28 déc. 1958 : « C’est à Mme Lot que je dois pour une grande part mon appétit pour les théologies orientales et je le répercute en toute occasion ». 18 mai 1970 : « Très grande joie de recevoir La déification de l’homme, grande joie pour « les objets en cours » si je puis dire, dans cette haute doctrine dont le réalisme mystique nous dégage du psychologisme moralisant qui avait anémié la foi ».  Du Père Yves M. Congar (10-10-1957) : « Vous savez quelle immense estime j’avais pour la théologie de Mme Lot-Borodine. Les deux articles que je lui avais demandés et que j’ai publiés [dans la Revue des sciences philosophiques et théologiques] m’avaient valu de vives critiques et des témoignages de leur rayonnement. Auparavant le P. Congar (n°46 1960 de cette même revue) synthétisait « la mystique des Mystères » chez Cabasilas : « Très liturgiques, synergiques aussi, envisagées sous l’angle heimatgeschitliche comme chez saint Paul. La mystique byzantine a subi une influence de Denys : il y a un rapport du visible à l’invisible fondé sur une participation hiérarchique. Cabasilas a vécu, avec la simplicité qui naît de la profondeur de la pensée, l’idée ancienne selon laquelle le signe symbolique est la réalité signifiée elle-même sous une forme de manifestation visible. Ainsi les mystères sont-ils la présence de l’Eternité dans le temps. Ce livre révélera a la profondeur de la pensée orthodoxe et son accord foncier avec la tradition catholique de toujours ».

Approbation aussi du côté orthodoxe. Le Père Elie Melia, qui fut un grand ami, souligne combien La Déification était un retour à la meilleure tradition et que « la hiérarchie héritière de Byzance s’enlisait dans l’appareil impérial ».

Parmi les dominicains, le Père Lajeunie qui publia en 1936 « Le mystère du don des larmes » dans La Vie spirituelle et le Père Carré aussi furent sensibles à l’apport positif des travaux de M. Lot-Borodine. Il y a surtout une très longue épître de P. Menessier issu du couvent des Frères prêcheurs de Lille qui, en février 1930, accuse réception d’un article sur « La dévotion mariale dans l’Eglise d’Orient » et qui ne craint pas de s’étendre longuement sur ce qui divise les Eglises-soeurs ». Le plan divin est éternel et parfait dès l’origine jusqu’en ses moindres détails en la plénitude de la divine Sagesse. Excusez cette brève dissertation d’un thomiste qui est persuadé de l’harmonie merveilleuse de la pensée de Thomas. Je la crois aussi plus féconde que la grande spéculation dialectique de Duns Scot. Car précisément l’amour de Dieu nous apparaît comme quelque chose qui nous touche plus directement, comme une réalité vivante. Et puis c’est saint Paul : « propter nimiam caritatem qua dilexit nos .. » Avec Scot, il me semble qu’on peut se contenter d’admirer. Peut-on se dérober quand, avec saint Thomas, on a rencontré l’amour de Dieu vivant dans le Christ miséricordieusement penché vers vous ? Je ne puis, n’étant pas spécialiste des doctrines, porter un jugement vraiment compétent sur votre exposé de théologie russe. Historiquement, certaines divergences affirmées par des auteurs orthodoxes sont d’introduction récente. Vous trouverez un exemple intéressant dans le compte-rendu que fait le P. Dumont (Revue des Sciences philosophiques et théologiques, oct. 1929) d’un livre du Père Bukovski, s. j., sur la doctrine orthodoxe du péché originel. C’est aussi le point de vue très net du P. Jugie sur l’article « Immaculée conception » du Dictionnaire de théologie, que vous citez (...). Les formules de dogmes sont des condensations de mystère comme dit quelque part Jacques Rivière. Ces points centraux ont longuement arrêté le regard de nos mystiques. L’Eglise romaine revendique, de par son origine apostolique, de discerner la vérité de l’amour, d’en faire le partage et d’affirmer la ligne sûre ». Sans doute M. Lot-Borodine alléguait-elle que la théologie de l’Eglise d’Orient aimait peu les systématisations doctrinales.

Et voici, maintenant,  la lettre d’un Franciscain « scotiste ». Il s’agit de Valentin Breton qui, en janvier 1948, remercie pour un envoi (s’agit-il de « La doctrine de la grâce et de la liberté dans l’orient grec », qui vient de paraître dans l’Oecumenica » ?) : « Je viens de lire vos articles avec enthousiasme ; je les ai aussitôt passés à mon confrère le R. P. Ephrem Longpré, témoin autorisé de la tradition Bonaventurienne et scotiste. Les textes apportés et étudiés par vous si magistralement confirment combien notre tradition franciscaine est influencée par la pensée grecque. Oxford, qui est un centre de notre théologie était un centre de tradition grecque. Malheureusement le thomisme masque la perspective de toute la théologie latine.  Et parce que nous nous opposons au thomisme on nous accuse d’erreur. Enfin, deux lettres du Père M. Viller, jésuite. L’une, du 17 avril 1937, rend hommage à l’article « L’Aridité-siccitas  dans l’Antiquité chrétienne » qui venait de paraître dans Etudes carmélitaines. « Vous connaissez si bien l’antiquité que vous  la faites aimer à vos lecteurs. La page que vous donnez sur Isaac de Ninive me ferait souhaiter que vous fassiez connaître ce grand spirituel à tant d’Occidentaux qui l’ignorent. Ils n’ignorent pas moins la grande et belle liturgie de l’Orient byzantin ».  Du 15 octobre de la même année : « je suis content d’apprendre que vous écrivez sur Nicolas Cabasilas. Sa Vie dans le Christ est un bien beau livre (...) Un rapport du P. Salaville au Congrès de Ljubliania portait sur la dévotion de la Sainte eucharistie en Orient. Il y disait que le traité de Cabasilas comportait tous les linéaments de la dévotion au Cœur de Jésus eucharistique ».

C’est de toute évidence le cardinal Jean Daniélou, jésuite lui aussi qui, en préfaçant le livre posthume sur La Déification de l’homme a le mieux synthétisé l’apport théologal que M. Lot-Borodine se sentit comme obligée de formuler en explorant le Mystère chrétien dans les deux Traditions, d’Orient et d’Occident. « Je me souviens de l’éblouissement que me causa sa lecture (...) Je lui dois d’avoir orienté mes premières recherches vers la théologie mystique de Grégoire de Nysse ». Il la connut surtout à la fin de sa vie. Il ne manqua pas d’aller la voir lors de sa dernière maladie, à Fontenay-aux-Roses, dans une maison-pension qu’avait habitée le sinologue Edouard Chavannes et où quelques intellectuels finirent leurs jours. Tel mon père, Ferdinand Lot, tel l’écrivain Julien Benda, auteur de La trahison des clercs.

Les lettres de mes parents à leurs correspondants de Russie sont soigneusement classées à l’Académie des Sciences de Saint-Petersbourg. On y trouve l’écho de leur lucidité devant la montée du nazisme, bien peu perçue en France. De ma mère j’ai une lettre indignée au cardinal Baudrillart qui, après l’armistice de 1940, inclinait à la sympathie envers Hitler « adouci par sa victoire » : « n’avez-vous pas entendu la grande voix de Rome ? » écrivait-elle. Il y eut, au cours de la Guerre, notre grande épreuve familiale. En 1942, Boris Vildé, russe naturalisé, qui avait épousé Irène Lot, créateur d’un des premiers réseaux de Résistance, le « Réseau du Musée de l’Homme », exécuté par les Allemands , avec tout son groupe. En 1944, l’autre gendre, Jean-Berthold Mahn, jeune professeur d’avenir, engagé volontaire dans les troupes d’Italie, tué dans les combats du Garigliano. Le refuge spirituel fut, envers et contre tout, l’approfondissement vécu du Mystère chrétien. Des amitiés jouèrent un grand rôle : celle de l’écrivain catholique Renée Zeller, qui résidait elle aussi à Fontenay-aux-Roses. C’est elle qui avait servi d’intermédiaire avec les dominicains, chez lesquels ma mère se rendit au Saulchoir de Belgique. Les religieuses orthodoxes de Bussy-en-Othe qu’elle fréquentait tous les étés déléguèrent deux d’entre elles, l’heure venue, pour un office funèbre à domicile. Je sais que l’éminent théologien Vladimir Lossky et sa femme, précieux amis, venaient souvent en visite. Et quelques prêtres orthodoxes. Mais les lieux de culte orthodoxe étaient loin. Myrrha fréquentait l’église la plus proche, rue de Lourmel. Elle aimait beaucoup Mgr Euloge, métropolite des émigrés, qui officiait rue Daru, qui l’avait confirmée dans son intuition sur la vraie tradition d’une théologie mystique.

Au moment de la parution (posthume) de Nicolas Cabasilas, Etienne Gilson m’écrivait les lignes suivantes : « Il me semble, à lire cet ouvrage, l’y retrouver tout entière, avec une fermeté d’esprit encore plus grande que par le passé. C’était une personne extraordinaire, inoubliable, à la fois entièrement ouverte de cœur et protégé par une armure secrète mais sans faille, dans cette active et profonde spiritualité qui était au plus profond d’elle ».

Le fils d’Eveline et de Roger est né le 18 avril 1950 dans la clinique-maternité de Fontenay-aux-Roses. Ses parents occupaient provisoirement notre vieille demeure, avant de s’installer à Sceaux. Mon père et ma mère avaient en effet émigré dans la maison voisine, jadis occupée par Scarron, et qui faisait pension de famille. Je fus la première à aller voir la jeune accouchée et j’avertis aussitôt mes parents. Mon père octogénaire se précipita en hâte et s’émerveilla devant la beauté du bébé tout blond et agité comme du vif argent. Eveline avait décidé depuis longtemps de l’appeler Yvain, prénom du « Chevalier au lion », un protagoniste de nos chers romans de la Table Ronde.

Sa première éducation se fit à l’école communale de Sceaux, où il n’avait pas l’air de se déplaire ! Mais au sortir du primaire, il n’obtint aucun prix et fut noté médiocrement. Eveline eut la satisfaction de s’entendre dire qu’Yvain était un enfant très doué mais qui manquait d’encadrement. Roger aimait certainement son fils mais n’avait pour lui aucun projet éducatif. On renonça à envoyer Yvain au Lycée Lakanal et il fut décidé qu’on l’enverrait à la « Boule de Neige », un internat situé à Megève. Il s’y plut. Je reçus de lui ses premières lettres, fort bien tournées et sans fautes d’orthographe. Il ajoutait en post-scriptum : « écrit sans brouillon ». J’allais le voir et constatais que la discipline lui faisait du bien.

Tout petit on l’avait emmené dans notre villa de Trégastel où il se sentit comme un poisson dans l’eau. Il emplissait la maison de cris aigus, à l’imitation des goélands. Plus tard, lui fut offert une « plate » pour pagayer dans la baie de Toul Bihan qui s’arrondit au pied de notre maison. Il sut très bien s’en servir, avec l’aide de garçons de son âge, nos voisins immédiats (la famille Grannec). On les appelait les « Trois Mousquetaires ». Ma sœur leur faisait faire le tour des châteaux et églises des environs, grâce à sa petite Citroen. Elle se livrait à une intense pêche aux crevettes. Ce fût une période de bonheur. On avait composé pour Yvain le blason suivant : Porte de gueules sur fond d’azur (il a de très beaux yeux bleus)°. Une fois, je fus chargée de vivre seule avec lui à Breiz Izel pendant une dizaine de jours, ce qui ne fut pas de tout repos !  Quand il m’emmenait sur sa plate, je n’étais pas rassurée car il menaçait de gagner le grand large. Quand il se baignait, il faisait mine d’aller trop loin et s’écriait « je me noie ! », tout simplement pour m’effrayer. Quant au vélo, il en faisait de façon assez imprudente. Mais nous avions des conversations peu banales. Après le dîner, nous aimions aller nous promener sur la plage. Il goûtait très profondément la nature. Il n’avait alors que dix ans. Il s’exprimait ainsi : « Le soleil a laissé son manteau à la mer », autrement dit : le coucher de soleil a été particulièrement réussi. J’avais déjà publié quelques ouvrages, dont un Christophe Colomb. Il me disait (sans vouloir me flatter) : « Maintenant que tu as écris un livre, ton nom est immortel ! ». Il ajoutait « Et celui de ton mari aussi ». Je lui répondais que j’aimais écrire sur des personnages qui avaient le sens de l’aventure, qui étaient curieux de savoir et de découvertes… Il me répondait « C’est comme Ulysse. Maman m’a raconté ses aventure ». Sur le plan religieux, c’est lui qui fit les premiers pas. Il me dit un jour : « Tu as dans ta chambre un crucifix mais Jésus n’y est pas représenté ». Il ajoutait : « Comme tu l’aimes, tu l’as enlevé de la croix ». Il eut aussi cette phrase étonnante : « Quand j’étais à Megève, j’ai été une fois à la messe et j’ai vu la résurrection du Christ ». Le séjour commun fut fatiguant pour moi, car Yvain disparaissait sans prévenir. Un matin, un gendarme se présenta et me prévint qu’on avait confisqué son vélo craignant qu’il ne fasse un malheur par ses embardées nocturnes.

Les années s’écoulèrent. Survint la crise de 1968 au cours de laquelle Yvain ne se priva pas de monter sur les barricades et se vanta d’avoir été quelques peu tabassé…C’était l’année du bac mais il fut tout de même reçu, avec une bonne note en philosophie. Son père en pleura de joie ! Peu de temps après il rencontra, en étudiant l’histoire de l’art, une jeune fille de son âge (à 3 ans près) : Marianne de Meyenbourg, qui vivait aussi à Sceaux et dont la tante était une amie d’enfance à moi ! L’attirance réciproque fut grande. Marianne vint vivre chez lui. Ils avaient tous deux une situation. J’avais réussi a faire entrer Yvain comme bibliothécaire à la Maison des Sciences de l’Homme, boulevard Raspail.

En 1977 naquit Vassilissa, prénom russe, à dessein. Les parents d’Yvain n’étaient plus là. Je fréquentais le trio avec grand plaisir. Mais Yvain avait gardé un comportement de célibataire et cédait trop souvent à la fâcheuse tendance de trop boire. Un beau jour Marianne le quitta et revint dans sa maison familiale de Sceaux. Elle y poursuivit sa carrière au Musée de l’Ile-de-France. Vassilissa souffrit de ne pouvoir s’appuyer sur un père, bien que la rupture ne soit pas complète. Une affection réelle subsiste entre eux trois. Yvain connaît ses torts, qui sont irréparables. Ils sont aggravés du fait qu’il s’est attaché à une de ses collègues de la M.S.H. : Danièle, dont il a eu le beau garçon qu’est Emmanuel, qui a huit ans de moins que sa demi-sœur. Ces deux jeunes gens entrent dans la vie active avec confiance, en bon équilibre. Croire en la vie est un grand atout. J’aimerais qu’ils sentent que je crois en eux. Vassilissa me dilate le cœur par sa confiance. Après tout, les générations sont faites pour s’entraider, malgré tous les changements de structures de ce début de siècle. Il me semble que ce qu’on peut transmettre de mieux est la certitude que l’ouverture du cœur nous donne le bonheur, nous permet de nous entraider les uns et les autres, de persévérer dans la voie que nous choisissons à tous les âges de notre vie. « Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr » (Paul Valéry). A ce propos, encore un mot d’Yvain petit garçon, quand nous étions à Trégastel : « Maintenant, nous allons écouter le silence ».

J’avais douze ans quand je fis connaissance avec mon grand père russe, le botaniste Ivan Borodine, sa fille Inna (sœur de ma mère) et son mari Vladimir Lioubimenko, lui aussi botaniste. C’était donc en 1925. Ma mère n’avait cessé de correspondre avec les siens, malgré la censure. « Tante Inna » était archiviste à l’Université de Léningrad. La « Correspondance Lot » y est encore soigneusement conservée. Quand j’allais plus tard en Russie, je constatai que la statue de mon grand père était en bonne place à l’Académie des Sciences. Bien que j’aie beaucoup entendu parler russe au cours de mon enfance du fait des amis russes qui venaient souvent au thé que mes parents donnaient à la maison tous les premiers dimanches du mois.

Inna et Vladimir Lioubimenko en 1923

Une vieille amie me donna quelques leçons de russe ; et je parvins à lire du Tourguéniev, du Tolstoï. Mais je ne persévérai pas, trop prise par d’autres études. La « famille russe » savait admirablement le français, du fait d’une longue tradition. Cette année mes parents louèrent pour les vacances une villa à Arques-la-Bataille en Normandie. Ce fut un délice. « Tonton » nous avait appris à faire du vélo. Il n’avait pas d’enfants et nous adopta dans son cœur. Lui et grand-papa rivalisaient d’imagination pour nous charmer par des histoires qu’ils inventaient. C’était souvent des récits de caravanes déambulant à travers la Sibérie. Mon grand père était féru des romans d’Alexandre Dumas et nous les lisions avec lui. Et puis, il nous donnait des leçons de botanique qui nous passionnaient. Nous avons tout appris sur la fécondation des algues. Nos parents s’étonnaient un peu de nous voir parler couramment de spermatozoïdes. La séparation fut déchirante car nous pressentions qu’on ne se reverrait plus. Mon grand-père avait une prédilection pour moi, qu’il appelait sa « charmeuse ». Effectivement lorsque, en 1954, je fis un voyage organisé à Moscou et Léningrad, seule ma tante Inna avait survécu.

Un voyage de dix jours en URSS ne peut guère permettre de porter un jugement. Je noterai seulement ici mes impressions de touriste.

Je suis partie en août 1958, en voyage organisé par Transtours; première étape: Berlin Est puis Ouest.

J'avais entrepris depuis des mois des démarches auprès du consulat d'URSS pour obtenir un visa personnel, désirant passer quelques semaines chez une tante domiciliée à Leningrad. Il s'agissait d'une soeur de ma mère, fille du botaniste russe Ivan Borodine, veuve d'autre botaniste, elle-même fonctionnaire retraitée: elle avait été archiviste de la Faculté des Lettres de Leningrad. Elle a écrit des ouvrages sur les relations commerciales de la Russie au XVIIe siècle. Avant la guerre de 14 elle était venue à Paris, avait suivi les cours de Ch. Bémont, de Ch. V. Langlois et rédigé une thèse à l'Ecole des Hautes Etudes. Elle s'était ralliée au régime communiste et avait eu la faveur de pouvoir venir en France entre les deux guerres pour des congrès et même de séjourner tout un hiver chez mes parents. J'espérais donc obtenir un visa touristique et circuler librement dans ma famille russe. N'ayant aucune réponse aux innombrables papiers que le Consulat m'avait fait remplir depuis six mois (la réponse ne vint qu'en octobre et elle fut négative), je me décidai donc à m'inscrire dans un groupe touristique. On m'assurait - ce qui se vérifia - que pendant les quatre jours prévus pour la visite de Leningrad je pourrais voir librement ma tante.

Après Berlin, nous passâmes quelques heures dans la gare de Varsovie qui nous parut terriblement misérable: des travailleurs faméliques s'y nourrissaient hâtivement (cette impression fut un peu corrigée lors de notre voyage de retour où nous passâmes 24 heures à Varsovie et pûmes admirer la reconstruction de la ville et l'élégance des Polonaises, pourtant mal nourries).

Le "rideau de fer" entre la Pologne et la Russie que nous franchîmes à quelques heures plus loin se signale par un poteau portant la faucille et le marteau et par des plates-formes métalliques montées par des sentinelles. Le train s'arrêta longuement avant la première gare soviétique Brest-Litovst; premier contrôle par des soldats russes, très rapide pour nous touristes, plus long et sévère ailleurs car le train stationna longuement; les marchepieds étaient gardés par des militaires armés.

A Brest-Litovsk, trois heures dans la gare. Formalités de change auprès des fonctionnaires aimables, parlant bien français. Puis longue attente désoeuvrée dans une salle où s'entassaient des paysannes à fichus, des soldats permissionnaires très occupés de leurs enfants, des gens d'une grande diversité de types, peu bruyants, passifs. Je m'en évade avec deux dames de mon groupe (qui vont elles aussi retrouver de la famille en Russie) et nous allons nous restaurer dans un certain buffet à tentures qui donnent un cachet 1900 à la plupart des hôtels, salons de thé, grands magasins que nous verrons. Premier "borchtch" réconfortants.

La jeune guide qui nous a pris en charge à Varsovie nous fait inscrire au wagon-restaurant dans le grand train qui va nous emporter à Moscou. Train splendide, à deux classes. Je suis dans la classe des "mous" et bénéficie d'une radio qui hurle des chants russes, d'un bon matelas et de couvertures (les "durs" n'ont pas de couvertures). Nous avons droit aux bons soins d'un chef de train qui nous passe, pour quelques kopecks, des verres de thé réconfortant.

Nous n'avons accès au wagon-restaurant qu'à 23 heures, après qu'une délégation d'Allemands de l'Est a terminé ses agapes, et il faut nous contenter de ce qui a l'aspect d'escalopes appétissantes mais qui n'est, en réalité, que du gras en panade. Le repas se passe sous l'oeil bienveillant d'un maître d'hôtel moustachu qui a tout l'aspect du général Dourakine. Train extrêmement lent, berceur, où l'on resterait des heures sans se fatiguer, semble-t-il, jusqu'au fin fond de la Sibérie. Paysage monotone: steppes, bois, marais, troupeaux d'oies dans les rares villages traversés. Il fait nuit quand nous passons à Smolensk où l'on s'est tant battu. Le paysage a peu changé le lendemain quand on arrive à Moscou qui se signale par ses gratte-ciel à l'aspect de cathédrales.

Sur le quai de la gare, accueil souriant d'une jeune femme: "Je m'appelle Tania. Je suis votre guide". Excellent guide qui fera preuve de connaissances étendues, car elle sera criblée de questions par certains d'entre nous, douée aussi de cette chaleur humaine qui donne tant de charme aux Russes. Etant nombreux (une trentaine) nous aurons aussi une autre guide, Rita, davantage intéressée, sans trop l'avouer, par l'Occident. L'une et l'autre deviennent réticentes et silencieuses quand on leur tient certains propos: par exemple "Quel dommage que vous ne puissiez venir librement chez nous!", ne voulant pas convenir qu'elles auraient aussi quelque chose à apprendre en France; ou bien quand on leur parle de "l'âme russe si religieuse", elles rétorquent vigoureusement: "Le peuple russe n'est pas particulièrement religieux; comme tout peuple il est passé par une phase religieuse". On n'obtient aucune explication sur le nom et le passé des églises (une trentaine sont encore affectées au culte à Moscou), sauf l'histoire sommaire des "cathédrales" du Kremlin transformées en musées et fort bien entretenues; mais elles ne connaissent pas le sens iconographique des fresques. Visitant une fois l'église "Basile le Bienheureux" avec une guide d'occasion, me trouvant seule avec elle, je lui expliquais la signification des scènes évangéliques représentées dans les fresques. Cela eut l'air de beaucoup l'intéresser et elle s'exclama: "Ce sont là de belles légendes!". Je lui répondis: "Non, c'est de l'histoire car l'existence du Christ est prouvée scientifiquement".

L'ensemble du Kremlin est éblouissant: murailles rougeâtres flanquées de tours de guet couvertes de tuiles vertes (dont la plus ancienne et élevée, munie d'un carillon, a gardé le nom de "Tour du Sauveur"), clochers à bulbes dorés émergeant de cette enceinte. A l'intérieur, le "palais des armures" est d'une richesse presque accablante: en sceptres, trônes, armures, d'un art à la fois barbare et délicat. La plus belle icône, la Trinité de Roublev est conservée au musée Tretiakov où on la découvre après d'insipides effigies de Lénine.

Les réalisations du régime se placent sous le signe du colossal. L'hôtel Moskva où nous sommes hébergés non loin de la Place Rouge est déjà un exemple de somptuosité avec ses salles à manger à colonnes corinthiennes en faux marbre, ses tentures, ses tableaux grandiloquents. Genre de caravansérail où sont reçus les délégués des différentes républiques soviétiques qui se pressent jour et nuit dans les quatre ascenseurs. Dans le ciel de Moscou se découpent quatre gratte-ciel faussement américains, plutôt gothiques d'aspect par leurs flèches et pinacles. Trois sont des hôtels, le quatrième est la nouvelle Université, admirablement située sur l'ancien Mont des Moineaux. A l'intérieur 148 salles de cours, plus de 1000 laboratoires, 113 ascenseurs. Ce quartier, situé sur l'autre rive de la rivière Moskva, est en plein aménagement et les blocs d'habitation sortent de terre à un rythme accéléré, les dirigeants ayant promis de résoudre le problème du logement dans les années à venir.

La grande fierté des Moscovites, c'est leur métro et nous avons tendance, à tort, à en sourire. Chaque station, soit rappelle le nom d'une province, soit le souvenir de l'histoire tsariste ou révolutionnaire. En stucs, en mosaïques, en groupes sculptés, un art plus que figuratif. On peut compter les poils des moustaches des héros de la guerre ! Tout étincelle d'ors et de marbre, pas un papier ne traîne, l'aération est remarquable. A voir les mines émerveillées des provinciaux, on comprend qu'il y a là une véritable réussite, une réalisation qui touche le peuple: pour ces foules laborieuses, une beauté, une richesse à leur portée, qui leur appartient en quelque sorte: on pense aux églises surchargées de l'époque baroque, blâmées par les puristes mais où les humbles fidèles se sentent chez eux.

Colossale aussi l'Exposition agricole permanente, à la périphérie de Moscou (en chemin nous rencontrons un groupe de "pionnières" qui vont faire dans un stade voisin des exercices de gymnastique: adolescentes bien plantées, enchantées de se faire photographier). A l'entrée de l'Exposition un arc de triomphe, puis des fontaines à statues dorées; pavillons de chaque province soviétique dans le style qui lui est particulier. Un kolkhozienne à fichu noué sous le menton, forte gaillarde, nous aborde et s'émerveille de nos chaussures. Rencontré aussi un jeune soldat, tenant par la main une petite fille qui se met à nous parler en français: "Je lis L'âme enchantée de Romain Rolland. C'est un bon livre n'est-ce pas?"

Le fameux mausolée de Lénine et Staline, lui, n'est pas colossal, rectangle de granit rouge adossé au mur du Kremlin. Tout autour, des sapins argentés, marquant chacun l'emplacement de la tombe d'un héros, donnent à l'ensemble un aspect païen bien réussi. Une foule interminable de pèlerins progresse entre deux lignes blanches tracées sur le sol. Des soldats courtois, mais impératifs, veillent à ce que nous, touristes, ne bavardions pas ni ne lisions le journal pendant l'attente. Les Russes marquent un grand recueillement devant la momie de Lénine et j'en surprends beaucoup qui font le signe de croix.

La foule est très dense à Moscou, surtout en ce mois d'août où beaucoup sont en vacances et viennent visiter la capitale. Grande variété de types humains. Beaucoup d'Asiatiques (parfois des gens à turbans et même des bonzes en grande tenue). Dans l'ensemble foule silencieuse qui ne semble pas s'intéresser spécialement à nous autres touristes (sauf les spécialistes du marché noir qui achètent aux touristes leurs chemises de nylon, et les enfants qui viennent nous proposer des insignes en échange de monnaie française).

Foule terne, vêtue correctement, mais sans aucune élégance, femmes opulentes: tout le monde a l'air d'appartenir à la même classe sociale et être plus ou moins prolétarisée. Il y a certainement des privilégiés, ceux qui circulent dans des voitures, peu nombreuses. Mais nous n'avons pas l'occasion de les approcher. Foule qui n'a pas l'air "totalitaire", étant donné qu'elle ne suit aucune discipline extérieure, traversant les rues sans faire attention aux feux. Les agents de police sont débonnaires. Nous en avons un exemple: l'ivrognerie est en principe sévèrement punie. Mais une malheureuse, en état d'ébriété évident, nous suit en chantant. Abordée par un agent de police, elle le couvre d'injures (je devine qu'elle lui dit d'"aller au diable"). Et c'est l'agent qui abandonne le terrain.

Certains d'entre nous vont, un soir, par initiative personnelle, au célèbre Parc Gorki, "parc de culture", vaste jardin semé de pavillons qui sont des salles de ballets, de conférences, de lecture. C'est un jour de semaine, mais la foule s'y presse et y trouve des distractions d'un bon niveau. Un autre soir, dans un cinéma où l'on donne un film très désuet, arrivée à l'avance je vois les foules attendre patiemment dans deux salles attenantes: l'une où l'on mange et boit; l'autre où on lit. Car on lit beaucoup. Ainsi dans le métro et jusque dans les escaliers roulants. J'ai même remarqué des usagers qui lisaient Le discours de la Méthode en français !

Notre visite de Moscou n'est pas "dirigée" à l'excès. On peut faire bande à part. J'en profite à plusieurs reprises, en particulier pour aller visiter le célèbre monastère Novodievitchi, oasis de paix dans son enceinte fortifiée. Dans le cimetière, la tombe de Tchékov. Deux églises, dont l'une est un musée d'art religieux. L'autre est toujours vouée au culte et j'ai pu y assister - c'était un samedi soir - à la répétition de la sainte liturgie du lendemain par une chorale composée uniquement de jeunes.

Leningrad est infiniment plus européenne que Moscou. Construite au XVIIIe siècle par des architectes français et italiens, l'ensemble qu'offre l'estuaire de la Néva, avec ses ponts, ses palais majestueux en fait une des plus belles villes du monde. Les quais et les jardins sont propices à la rêverie. Il y reste quelque chose d'intellectuel et les gens ont l'air plus raffinés qu'ailleurs.

Je passe la majeure partie de mon temps chez ma tante et ma cousine. Cette dernière est professeur de philologie romane, a collaboré à plusieurs anthologies de l'ancien français, a même écrit dans plusieurs revues de philologie. Elle est venue en France l'année d'avant et en est revenue enthousiasmée. Ce n'en est pas moins une ardente patriote, ne faisant pas le départ entre le régime et la Russie. Pourtant elle déclare ne jamais lire de journaux et ne pas s'intéresser à la politique. "Nous sommes trop pris par notre travail professionnel et ne faisons pas autre chose". Son mari (artiste peintre) qui, lui, lit les journaux, en est tombé malade, me dit-elle. On a l'impression de gens courageux mais terriblement éprouvés. Le siège de Leningrad a été affreux. Ma cousine y a perdu son premier mari, mort de faim; une demi-soeur de ma mère y est également morte de faim. les habitants veulent croire en un mieux, surtout depuis la mort de Staline. D'ailleurs depuis quelques années, leurs conditions de vie se sont légèrement améliorées au point de vue nourriture et logement.

A peu près le même état d'esprit chez ma tante très âgée qui a traversé la Révolution et la guerre civile; elle est acquise au régime, sans enthousiasme d'ailleurs. Elle a le temps de suivre l'actualité. Krouchtchev - me dit-elle - au début peu populaire et que l'on trouvait un peu vulgaire, a acquis une confiance générale. Une autre Russe va même jusqu'à me dire: "Notre Krouchtchev est si bon; il fait des sacrifices pour la paix. Il s'humilie devant l'Occident!" C'est le moment de la révolution en Irak et du débarquement militaire au Liban. Comme je proteste devant l'attitude de l'URSS à l'égard des "peuples satellites", ma tante me rétorque que les réformes sociales ont été bien accueillies, en ces pays, par les couches populaires; et qu'en Hongrie comme ailleurs, le mécontentement est le fait des "intellectuels". J'entends souvent dans sa bouche, avec une certaine ironie, les mots: "les communistes", pour parler naturellement des gens inscrits au parti, ce qui n'a jamais été son cas ni celui de son mari; les collègues "communistes" de mon oncle lui ont même attiré quelques "ennuis" dans les années terribles.

Ma tante mène un genre de vie "bourgeois" dans un vieil appartement qu'on lui a laissé à la mort de son mari. Elle a une femme de ménage (ma cousine a une bonne), est abonnée à un cabinet de lecture, va parfois au théâtre (elle m'amènera même à un "Barbier de Séville" en russe). Il n'y a pas eu de forte empreinte religieuse sur son esprit, le clergé connu dans sa jeunesse étant peu estimé et peu considéré, d'un conformisme politique réprouvé par l'intelligentsia. Ma cousine - élevée par une institutrice allemande luthérienne très austère - s'est détachée de toute confession religieuse; mais elle demeure fortement idéaliste.

Un matin, après avoir fait des achats avec elle dans les nombreux magasins de "Souvenirs" de la Perspective Nevski où règne le mauvais goût le plus déplorable et où l'on ne trouve plus aucun joli objet artisanal; après avoir déjeuné debout dans un bar bon marché où l'on se bourre de petits pâtés et de bouillon (les Russes mangent beaucoup et à toute heure), je lui demande de me mener à l'ancien monastère "Alexandre Nevski", non loin de là. Nous y arrivons vers 13 heures. C'est un jour de semaine mais les cloches sonnent. L'office est commencé. Ma cousine s'informe auprès d'une dame: "Nous célébrons la mort de la Mère de Dieu" - lui répond-elle (la "Dormition" de la Vierge qui correspond à notre fête de l'Assomption). Je me mêle à la foule de fidèles qui va baiser le visage de la Vierge "endormie". Les fidèles se pressent autour d'un jeune prêtre. C'est pour donner les noms de leurs défunts car la fête de la Dormition est celle où l'on prie spécialement pour les morts. Je suis étonnée de voir tout un lot de jeunes soldats en uniforme qui participent pieusement à la sainte liturgie. A côté de l'église, deux cimetières. L'un chrétien où sont enterrés des musiciens célèbres. L'autre communiste: les tombes sont surmontées de petites constructions qui font allusion à la profession du défunt.

Plusieurs d'entre nous ont rencontré un vieux prêtre édifiant dans une église où a été transportée l'icône de N.D de Kazan (église devenue musée antireligieux). D'autres ont visité un kolkhoze où l'icône occupait la place d'honneur. Ils sont allés à la ville de Kiev au moment d'un pèlerinage attirant une foule de paysans venus à pied de plusieurs lieues à la ronde.

Que pensent les Russes de leur régime? Je n'ai vu pour ma part ni détracteurs ni enthousiastes. Je suis repartie avec l'impression d'un grand peuple aux grandes richesses humaines, vivant en vase clos, susceptible sur son honneur national, tout à fait habitué à la passivité dans le domaine des affaires publiques.

Ce voyage me permit de faire connaissance de ma cousine Melitina Borodine. Son père (qu’elle avait perdu à l’âge de cinq ans) était le frère de mon grand-père, chez lequel, elle fut élevée jusqu'à son premier mariage. Sa mère était issue d’une famille lorraine, celle des Dabo. Cela explique que Melitina, attirée par la linguistique, se soit spécialisée pour la linguistique romane, en particulier le lorrain - ce qui ne l’empêcha pas d’étudier en suisse le rhéto-rhénan. Elle a collaboré, en français, à la Revue de linguistique romane. Plus tard, elle se rendit en France où elle se fit des amis dans sa spécialité. Elle logea chez moi et me charma par son rayonnement, ses fantaisies. Elle confirma aussi ce que j’appelle la « légende Borodine ».

Mon grand père était un cousin lointain du musicien Alexandre Borodine ; et l’on disait qu’ils avaient joué à quatre mains. Melitina, dans son appartement de Leningrad avait un piano à queue qu’on disait avoir été celui de Borodine. Quoi qu’il en soit, elle me charma souvent par les sonorités qu’elle tira de mon vieux piano qui furent nombreux.

Pour en venir à ma « Tante Inna » que j’eus tant de joie à revoir, j’ai pu lui consacrer un article dans la Revue Historique.

Elle avait fait un séjour à Paris au début du siècle, suivi des cours de Gabriel Monod, de Ferdinand Lot, et des cours à l’Ecole des Chartes, avant d’aller fréquenter les archives de Grande-Bretagne. Mon père l’appréciait beaucoup et se faisait un plaisir de réviser ses articles en français qui furent nombreux.

Nous  considérions presque comme étant de notre famille une érudite russe qui vint souvent séjourner chez nous : Mme Olga Dobiache-Rojdestvensky à laquelle j’ai consacré un article dans la Revue historique (t. 188, 1940). Elle avait épousé le physicien Rojdestvensky. Elle s’était formée à la philologie à Kiev puis devint maître de conférence à Saint-Pétersbourg. En 1908, elle se rendit à Paris compléter sa formation. L’enseignement de Ch.- V. Langlois la marque profondément. En 1911, elle publie une thèse sur la vie des paroisses au XIIIe siècle d’après les registres épiscopaux. Revenue en Russie, elle y publie, en 1918, sa thèse sur Le culte de saint Michel. En 1922, son « Saint Michel », traduit en français, lui valut l’éloge de Ch. - V. Langlois qui écrivait (dans le Journal des Savants) : « Ceux qui s’écrasent sur la route du Mont Saint-Michel devraient se préparer en lisant ce très solide petit livre ». En 1930, au cours d’un séjour en France, elle rédigea Les poésie des Goliards - ces bardes à la veine populacière (que J. Le Goff a remis en lumière, dans Les intellectuels du Moyen Age). Au département des Manuscrits, à Leningrad, « Madame Olga » mit la main sur une collection de l’abbaye de Corbie. Elle en lira quelques articles pour les Analecta maedii Aevi ; sa première œuvre est une contribution à l’Histoire de l’Agriculture au Moyen âge. Comme pour sa belle-sœur, mon père prit plaisir à parfaire au mieux le manuscrit en français de madame Olga. Son enseignement à Leningrad ayant été jugé, par le régime soviétique, comme « trop idéaliste » elle se confina dans l’histoire des « cultures matérielles » et publia même, aux frais de l’Etat, l’article « patriotisme » pour une Encyclopédie. Les instances soviétiques, en 1937, la chargèrent officiellement de l’enseignement de l’Histoire du Moyen Age. Ce lui fut une grande satisfaction. Le médiévisme en général lui doit beaucoup

- Mon beau-frère Boris Vildé

Boris Vildé est né en 1908 à Saint-Petersbourg, de parents russes. La Révolution de 1917 entraîne l’exil de sa famille, qui part s’établir en Estonie. Elle y a certains liens. Sans doute avec le philosophe Eduard Wilde, entre autres. Le nom de Wilde semble balte. Plus tard Boris remplacera par un V le W initial. Bien souvent ses camarades français le compareront à un « dieu nordique » pour définir son aspect physique. Très doué, il brille au lycée de Tartu, puis (mais peu de temps) à l’université où il s’oriente vers la linguistique. Il compose déjà des nouvelles. Il a un tempérament d’aventurier. Il aime le jeu, la marche, la voile. Au cours d’une équipée sur le lac Peipus, la tempête le prend, il manque périr. Il ressent là comme une expérience mystique : il est convaincu de l’immortalité. Il lui faut de larges horizons. A l’âge de 22 ans, il quitte sa famille (une mère veuve, une sœur, un oncle) et part en Allemagne où il connaît déjà quelques jeunes écrivains. A Berlin et ailleurs, il assiste à la naissance du nazisme et participe à une opposition qui se dessine. Une rencontre avec André Gide sera décisive. L’écrivain est venu faire une conférence à l’issue de laquelle Boris vient lui parler. Gide, très frappé par cette forte personnalité (il parlera de Vildé à plusieurs reprises dans son Journal), lui conseille de quitter l’Allemagne où il court des dangers (il a déjà fait de la prison) et l’assure d’un hébergement en France. En 1932 voici donc Boris à Paris, logé dans la chambre de bonne de Gide. Il est heimatloss et vit de petits boulots. Un hasard lui fait rencontrer Paul Rivet, directeur du Musée de l’Homme, qui décèle ses qualités scientifiques. Il l’oriente vers des études d’ethnographie. Mais il faut perfectionner son français. Voici que Boris aperçoit, affichée sur les murs de la Sorbonne, une demande d’échanges russe-français. Il répond aussitôt et fait ainsi la connaissance d’Irène Lot, fille de l’historien Ferdinand Lot. Les progrès en français sont rapides et aboutissent à une issue prévisible : le mariage d’Irène et  de Boris en 1934. Ma sœur, licenciée de lettres classiques et de russe, est alors bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale. Elle a traduit un ouvrage russe considérable sur la linguistique slave ; traduit aussi un livre de Nicolas Berdjaev). Boris acquiert la nationalité française et obtient un diplôme d’ethnologie. Il entre au Musée de l’Homme et travaille au département des Arctiques, aux côtés d’Anatole Levitsky - russe émigré et naturalisé. Avant que la guerre n’éclate il a le temps de faire deux missions, en Estonie et en Finlande, et commence à se spécialiser dans les langues finno-ougriennes. Mobilisé, il fait la guerre comme caporal-chef. Fait prisonnier dans les Ardennes, il s’évade aussitôt et fait 300 km à pied pour rejoindre Paris. Son sort va prendre une tournure décisive, centré sur le Musée de l’Homme. Le nom même du Musée est tout un programme « humaniste ». Il a succédé depuis peu au Musée d’ethnographie. Le nouveau bâtiment porte, gravées sur ses deux ailes, quelques pensées de Paul Valéry. Relevons celle-ci :  « Donner à voir ce qui est rare, ce qui est beau, c’est renouveler le regard ». Le directeur, l’anthropologue Paul Rivet, a fait, peu après la débâcle, une conférence sur Les origines de l’homme où il conclue que toute théorie raciste est a-scientifique.

Boris retrouve donc ses amis : Levitsky, Yvonne Oddon, bibliothécaire du Musée. Peu après, l’ethnologue Germaine Tillion revenue d’Algérie : c’est elle qui après la guerre fera adopter l’appellation « Réseau du Musée de l’Homme » pour qualifier cette toute première Résistance.

Dans le livre si bien informé de l’américain Martin Blumenson (The Vildé Affair, traduit en français : L’affaire du Musée de l’Homme, 1979), l’auteur,  qui a consulté les archives et interrogé tous les survivants, rapporte les termes d’une lettre de Levitsky du 1er juillet 1940 : « On ne peut accepter la victoire allemande. Ce serait l’esclavage. Mieux vaut mourir en combattant que d’accepter une victoire qui dégraderait l’homme ». Cette dernière phrase a été comme  le mot d’ordre de la première résistance à l’Occupation : délivrer la terre de France, certes, mais surtout refuser un état de choses qui avilirait la condition humaine. On peut dire aussi que le Musée de l’Homme était bien placé pour jouer un rôle d’éveilleur des consciences : déjà avant la guerre il avait accueilli en ses bâtiments un nombre non négligeable de réfugiés politiques fuyant l’Allemagne nazie. Si Boris Vildé fut, d’emblée, au premier plan pour fédérer des énergies naissantes, cela est dû à ses qualités exceptionnelles de sang-froid, de sens du possible, en même temps qu’à une flamme intérieure qui l’habitait.

« Comment faire quelque chose ? » - se demanda-t-il avec un groupe d’amis qui s’amplifiait. En septembre 1949, il fallait que l’état d’esprit des Parisiens changeât, après la stupeur de la débâcle et de l’entrée des troupes allemandes ; après le soulagement de la population constatant que « les Allemands étaient corrects » et ne massacraient pas. Néanmoins, les entendre journellement défiler en chantant sous l’Arc de Triomphe, au rythme cadencé des bottes était insupportable. Le drapeau nazi et sa païenne swastika aggravait l’impression. Entre temps, par le jeu du voisinage, le trio du Musée de l’Homme a fait connaissance d’Agnès Humbert, qui fait des travaux d’histoire de l’art. Elle est l’adjointe de Jean Cassou, écrivain et directeur du Musée d’Art Moderne. Une autre rencontre importante est, dès août 1940, celle de l’écrivain Claude Aveline (qui fut le dernier secrétaire d’Anatole France), lié avec le ménage Louis Martin-Chauffier (journaliste). Ce groupe tenait des réunions chez l’éditeur Emile-Paul. Ils avaient eux aussi un projet éditorial pour éclairer l’opinion (l’Appel de De Gaulle n’était guère connu à cette date).

La cordialité des rapports qui s’établirent alors se ressent d’une circonstance que je suis en mesure de préciser. Claude Aveline était un grand ami de mon beau-père, le peintre et illustrateur Berthold Mahn (qui justement publiera chez Emile Paul l’illustration du Grand Meaulnes d’Alain Fournier).

La naissance du projet de rédaction d’un journal clandestin (pour suppléer aux informations mensongères diffusées par Radio-Paris et les organes de presse, est parfaitement datée et située. Cela se place le 3 septembre 1940, à la Vallée-aux-Loups, ancienne demeure de Chateaubriand, devenue, sous la direction du Dr le Savoureux et de sa femme (fille du révolutionnaire russe Plekhanov), maison  de repos et, de surplus, lieu de rencontre pour intellectuels. Mes parents, qui habitaient non loin de là à Fontenay-aux-Roses, s’étaient liés avec le ménage Le Savoureux et venaient souvent à la Vallée-aux-Loups.

Ce jour-là, Boris et sa femme Irène étaient venus en visite improvisée. Ils y rencontrent le professeur et physicien Robert Debré, en compagnie d’une amie, Mme de la Bourdonnaye. Boris trouve là l’occasion d’exposer son ébauche de projet : créer un journal et, d’abord, recruter un comité de rédaction. Il trouve tout de suite un accueil favorable . Mme de la Bourdonnaye est, d’emblée, anti-Vichy. Elle a entendu le 16 juin le discours de Pétain et en a été écoeurée, en raison des clauses de l’armistice qui prévoient de livrer au vainqueur les réfugiés politiques. Robert Debré, déjà très engagé sur le même plan avec Pasteur Vallery-Radot, se met spontanément à rédiger des tracts déclarant que « la Bretagne est inexpugnable »(les Allemands tentent déjà de susciter un séparatisme breton). Il gardera des contacts très réguliers avec Boris.

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain se rend à Montoire, près de Tours, où il rencontre Hitler. Il déclare : « J’entre loyalement dans la voie de la collaboration en vue de l’Europe nouvelle ». Ce propos ne passera pas inaperçu car quelques anonymes « résistants » affichent sur les murs de Paris la photo du Maréchal serrant la main du chancelier Hitler. Une corde sensible est touchée ; d’autant qu’on commence à entendre la voix des Français de Londres. Le 11 novembre, réveil « patriotique ». Un essai de défilé sous l’Arc de Triomphe. Des gerbes s’amoncellent sous la statue de Clémenceau. Mais les répliquent en arrêtant quelques étudiants. Ils investissent les abords de Notre-Dame, revolver au poing.

Boris Vildé

Le mot Verboten fleurit partout. En réplique le V (de « Victoire ») préconisé par De Gaulle foisonne sur les murs. Les premiers tracts alors rédigés par le groupe Vildé, donnent pour consignes de s’abstenir de provocation, mais d’ignorer la présence physique des Allemands, d’éviter les lieux et spectacles où l’on risque de les rencontrer.

Les premiers noyaux de résistants ont la même stratégie : diffuser des tracts, repérer des personnes ou organismes qui serviront de boîtes à lettres, se charger des évasions de prisonniers français (il en existe plus d’un  million en Allemagne), secourir les aviateurs anglais tombés sur le sol de France. Vildé a fait beaucoup d’efforts pour organiser une filière en Bretagne. Des militaires s’en mêlent. René Creston, qui travaille  lui aussi au Musée de l’Homme, retrouve à Saint-Nazaire un ami d’enfance, Alfred Jubineau, qui lui parle des installations allemandes dans le port de Saint-Nazaire. Un général, Boutillier du Réteil et le colonel Dutheil de la Rochère, tous deux en retraite, s’offrent à fournir au groupe des renseignements sur les bases maritimes allemandes qui seront transmis à Londres.

Pour compléter cette palette sociale, il faut dire le rôle éminent que joua le photographe Pierre Walter, alsacien qui ne supportait pas l’annexion de fait de sa province. Ne pas omettre le groupe de Béthune qui n’avait garde d’oublier la précédente guerre : Mme Sylvette Leleu, garagiste, qui utilisa l’un de ses camions pour les transports clandestins ; un grand blessé de guerre, Andrieu, principal du Collège ; un commis de librairie René Sénéchal, dix-sept ans qui, venu à Paris, s’engagea auprès de Vildé, pour les besognes les plus dangereuses.

La composante des « bien-pensants » ne manque pas non plus. Une libraire, Mme Templier, spécialisée dans les livres religieux, s’offre spontanément comme lieu d’accueil. Les religieuses de la Congrégation « de la Sainte Agonie » ouvrent une officine de faux-papiers.

Un groupe parallèle à celui du Musée de l’Homme vient interférer, puis faire l’objet d’une dénonciation par un agent double (que les membres du Réseau ignoreront jusqu'à la fin de leur procès). Il s’agit de deux avocats israélites. André Weil-Curiel et Maurice Nordmann. L’âge de tous ces premiers « acteurs » de la Résistance avoisine toujours la trentaine. Leur activité est centrée sur les rapports avec les forces françaises libres de Londres. Weil-Curiel entretient de bons rapports avec Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, qui a épousé une française et qui est « francophile » à sa manière. Mais Nordmann et lui seront les premiers à être arrêtés.

Le premier numéro de Résistance va paraître le 15 décembre 1940, tiré sur les presses du Musée de l’Homme. Le titre a été discuté. Certains adopteraient celui de « Libération », mais Vildé trouve le terme prématuré. Yvonne Oddon propose et obtient « Résistance » (le mot n’a été utilisé encore que le  18 juin 1940 par De Gaulle). Elle s’en explique, en se référant à un épisode des guerre de Religion, au XVIIe siècle : Quelques jeunes femmes calvinistes, enfermées dans la Tour de Constance à Aigues-Mortes se refusèrent à abjurer leur foi et gravèrent dans leur cellule « résister ». Le numéro débuta donc par « Résister . C’est le cri qui sort de votre cœur à tous ». Il est signé « Comité de Salut public ». Il a été rédigé par Vildé, sans doute en collaboration avec Jean Cassou. C’est un appel à se grouper dans la discipline afin d’être efficaces. Il faut relever la phrase finale : « Inconnus des uns et des autres hier, aucun de nous n’a jamais participé aux querelles des partis d’autrefois, aux Assemblées et aux Gouvernements ».

La parution coïncide chronologiquement avec un événement teinté d’humour. Le retour des cendres de l’Aiglon, à l’initiative d’Hitler qui croyait plaire aux Français en les faisant transférer aux Invalides. Des affiches furent placardées : « Ils nous prennent notre bouffe et ils nous envoient un maccabée ».

Il y a dès lors une structure ; des réunions régulières chez les uns et les autres. Surtout chez Yvonne Oddon et Agnès Humbert. Une des actions les plus efficaces est de faire évader les pilotes anglais tombés en France.

Une date importante pour le groupe est le 6 janvier 1941. De nouveau en visite à la Vallée-aux-Loups, Boris et Irène y font la connaissance de Jean Paulhan, la tête pensante des éditions Gallimard et le fondateur de la N.R.F. (qu’il a sabordée comme tous ceux qui ne veulent pas coexister avec les organes de presses collaborationnistes). Paulhan accepte avec empressement d’entrer dans le comité de rédaction de Résistance, dont il partagera la responsabilité avec Jean Cassou durant les absences de Vildé.  Je profite de cette mention de la Vallée-aux-Loups pour dire quelques mots des beaux-parents de Boris qui, par leur amitié avec les Le Savoureux, ont été les agents indirects de ces rencontres. Ferdinand Lot, professeur à la Sorbonne et directeur d’études à la IVe section de l’Ecole des Hautes Etudes, est surtout connu des médiévistes par son maître-livre sur La fin du monde antique et les débuts du Moyen Age. Il avait épousé Myrrha Borodine qui a laissé un nom par ses études sur l’Amour courtois au Moyen Age, puis sur la patristique grecque. J’ajouterai que, comme bien d’autres intellectuels et gens de réflexion mes parents étaient depuis longtemps en garde contre l’idéologie nazie. Mon père en avait des échos directs, ayant fait travailler à la réédition du dictionnaire Du Cange (grâce à des vacations du C.N.R.S.) plusieurs éminents érudits échappés au nazisme, tel le théologien russe Vladimir Lossky.

L’adhésion de Jean Paulhan fut importante pour la qualification du journal Résistance : pas de bravades inconsidérées, une information saisie à de bonnes sources, un appel aux consciences, à un éveil. L’écrivain prit des risques en abritant chez lui la lourde machine à ronéo, ce qui lui valut plusieurs perquisitions allemandes. Paul Rivet fut destitué par le gouvernement de Vichy et partit en Colombie, invité là-bas en tant qu’anthropologue.

Le numéro 2 de Résistance parut normalement le 31 décembre 1940. Y étaient données beaucoup d’informations importantes : les Forces françaises libres combattant les Allemands en Libye (Tobrouk) ; le ralliement à De Gaulle du Tchad, de la Nouvelle-Calédonie ; le président Roosevelt prenant conscience de la « sécession » gaulliste. Persévérer dans l’espoir était le mot d’ordre diffusé par la BBC : que les Français fêtent le 1er janvier en demeurant chez eux comme signe de protestation contre l’Occupant..

L’année 40 s’achève par l’arrestation d’un jeune garçon qui est porteur de toutes les adresses des clandestins. Les arrestations commencent par celles des deux avocats, puis de Levitsky. Non découragé, Boris se rend en zone libre en février 41, y trouve beaucoup de sympathisants, crée des filières d’évasion par l’Espagne. Pendant son absence paraissent les numéros 3 et 4 de Résistance, sous la responsabilité de Jean Paulhan (les autres activités du Réseau sont confiées à Pierre Walter). Dans le n° 3 est reproduit un discours de Churchill : « Nous ne capitulerons jamais ». Une longue notice est consacrée à Henri Bergson qui vient de mourir. Le n° 5 et dernier est confié à Pierre Brossolette, dont la voix a si souvent retenti dans l’émission « Les Français parlent aux Français ».

Malgré le danger, Boris revient à Paris en mars 1941. Beaucoup de ses amis sont alors arrêtés. La Kommandantur sait très bien qui est Vildé. Celui-ci n’a même pas de faux-papiers. Simone Martin-Chauffier prend rendez-vous avec lui pour lui en fournir. Ils doivent se voir le 26 mars dans un café de la place Pigalle. A la sortie du métro il est arrêté et conduit rue des Saussais. Ce sera leur sort à tous : Levitsky, comme juif, fit l’objet de brimades et de bastonnades.

Grâce à sa parfaite connaissance de l’allemand, Vildé en imposa toujours à ceux qui étaient les plus acharnés à demander sa tête. Après de multiples confrontations les 17 membres du Réseau, hommes et femmes, furent transférés à la prison de Fresnes. Les conditions de détention étaient particulièrement dures. Chacun « au secret » dans sa cellule, nourriture insuffisante (pas de colis familiaux permis avant septembre), aucune sortie dans la cour. Dès le début Boris commença à rédiger son journal. Irène put lui apporter les livres qu’il désirait. Elle vient pour cela à  Fresnes mais ne peut l’approcher. Il faut laisser maintenant parler le journal, document exceptionnel d’un homme qui a la certitude de mourir bientôt et s’interroge sur la condition humaine On s’est étonné de ne pas y voir abordés les problèmes d’actualité au nom desquels il avait fait le sacrifice de sa vie. La détention n’était pas un lieu facile pour suivre les événements. Néanmoins il s’est exprimé sur l’invasion de la Russie par le Reich allemand en juin 1941. Il ressent avec joie la certitude que la victoire sur le nazisme est ainsi assurée. D’autre part il avait prévu avec lucidité que la guerre se terminerait en 1944.

Ce qui a soutenu Boris dans cette détention de 9  mois, ce fut son accoutumance à la solitude. La composante « amour de la France » est importante. Il eut plaisir à répondre fièrement au procureur Gottlob qui s’en étonnait en répétant la phrase de « votre grand Goethe » : « Tout homme a deux patries : la sienne et la France ». La meilleure preuve en est qu’il semble penser en français et que visiblement il a plaisir à maîtriser cette langue pour rédiger, jour après jour, ce qu’on peut appeler son credo philosophique et spirituel. A l’occasion de lectures (ses grands auteurs sont Bergson, Saint Augustin, Pascal, Nietzsche, tous les grands russes), ou d’événements qu’il se remémore, Boris réfléchit, relit sa vie. Cela atteint son point culminant dans son dialogue entre les deux Moi (celui qui refuse et celui qui accepte la mort. Mais tous deux font l’éloge de la vie.) par exemple (p. 90) : « A ton âge (33 ans) d’autres avaient achevé leur mission. Tu n’avais pas de mission, mais tu avais à accomplir ta vie. Et je prétends que tu l’as fait et qu’il ne te reste rien à ajouter. Sais-tu le sens de la vie ? fais une rétrospective et tu verras que cela était ton humanisation ».

Il ne tranche pas sur l’adhésion à telle ou telle foi religieuse. Il est attiré par la pensée de l’Orient (il sait déjà le japonais ; il apprend le chinois et le sanscrit) : « Il n’y a pas de doute que l’Inde ait la supériorité sur nous dans le domaine de la pensée ». Mais les mystiques de détachement du monde n’ont pas son adhésion : « Le renoncement au monde matériel n’est pas sa négation ».

derniers jours. En fait, pour qui a lu ce Journal, la mémoire ne s’en efface pas. Mais l’histoire s’enseigne dans les manuels scolaires. Effectivement le livre d’histoire des classes terminales (De 1939 à nos jours, Nathan éd., 1983) fait bien état des résistances à l’Occupant, mais omet complètement toute allusion au Réseau du Musée de l’Homme. Il me paraît indispensable que les dix mois de pré-résistance soient narrés dans les prochaines éditions.

Le Journal de prison, qui connut deux éditions, a eu et continue à avoir un impact considérable. Je fus conviée à parler sur France Culture en un entretien radiodiffusé où  je dialoguais avec Alain Finkielkraut et François George. Le cardinal J. - M. Lustiger m’écrivait combien la beauté de la lettre d’adieux l’avait saisi (il y fit discrètement allusion dans une cérémonie à Notre-Dame. Je me propose - mais y parviendrai-je ? - de consacrer une page, dans les manuels scolaires de Terminales, au « Réseau » et à ce groupe d’hommes et de femmes qui ont inauguré la Résistance et ré-inventé le mot même. Car ces manuels, fort détaillés, ne font commencer l’opposition contre l’Occupant que plusieurs mois après l’exécution au Mont-Valérien des membres masculins du Réseau le 23 février 1943.

Dernièrement Julien Blanc (apparenté à Jean-Pierre Vernant) a entrepris une thèse de doctorat sur Boris Vildé. Je viens de retrouver une plaquette en russe sur Boris, par une amie de ma cousine russe Mélitina Borodina, nommée Rita Rais qui se passionna pour le Réseau au vu de la plaque à la mémoire de ses acteurs, apposée dans le vestibule du Musée de l’Homme.

- Retour en arrière

Notre séjour à Rome aurait dû être de deux années, comme pour les autres membres de l’Ecole Française. Mais Jean-Berthold pensait à une carrière de professeur, ce qui le vouait à l’Agrégation  d’Histoire. Nous avons donc quitté la Ville éternelle en l’été 1937. Si bien que nous n’avons pas connu le magistère romain de Jérôme Carcopino - par ailleurs ami de notre famille et dont j’avais suivi les cours à la Sorbonne.

Encore sans attaches professionnelles, nous nous sommes installés chez mes beaux-parents, à Draveil, dans la banlieue parisienne. Berthold avait acquis une maison dans un grand parc semé d’étangs, celui d’un ancien château. Le parc acheté par une association socialiste, avait pris le nom de « Paris-Jardins ». Je me souviens des visites fréquentes que nous faisait un vieux forgeron qui racontait longuement son passé d’anarchiste. Nous retrouvions parfois des amis chartistes. On se promenait en vélo dans la forêt de Sénart ; ou, au bord de la Seine, nous nous rendions à une certaine chapelle encore ouverte, qui était le centre de la « Petite Eglise », - celle qui n’avait pas accepté le Concordat signé par Napoléon.

Il n’était pas très facile - mais on le faisait - d’aller voir Irène et Boris, qui avaient un petit appartement à Denfert-Rochereau. Les beaux-frères s’appréciaient dans leurs tempéraments différents : l’un « ami de l’ordre » de par ses origines germaniques, l’autre, slave, essentiellement aventureux. Nous étions à l’époque de Léon Blum, des premières lois sociales, des « congés payés » pour la classe ouvrière - tout ce qui (d’après le régime de Vichy) signera la décadence de la France... Jean-Berthold se délectait à la lecture du « Canard enchaîné ». Mes parents - de teinture radical-socialiste - étaient parmi les rares personnes qui sentaient venir la guerre. Ils connaissaient assez de réfugiés russes en Allemagne pour savoir ce qu’il en était du régime hitlérien, du réarmement, de l’idéologie païenne. Tout cela leur avait été confirmé par Boris.

Jean Berthold passe donc l’Agrégation d’Histoire en l’été 1938. Il est reçu honorablement (cinquième). Dans une de ses lettres, il qualifie le concours d’épreuve « sauvage » : un écrit de 4 jours, de 7 heures chacun, 91 survivants sur 290. Mon père, ennemi des concours épuisants, avait cherché en vain à l’en détourné.

La réoccupation de la rive gauche du Rhin se fait sans que la France proteste. Puis ce sont les accords honteux de Munich, où l’Angleterre et la France capitulent et lâchent la Tchécoslovaquie. Daladier est acclamé à son retour. L’opinion française se refuse à l’idée d’une menace allemande, se croyant toute puissante, derrière la ligne Maginot.

Le diplôme de Jean-Berthold lui a donné accès, dès la rentrée scolaire 1937, non seulement au professorat, mais à l’Enseignement supérieur ; par le fait du hasard, il est appelé à enseigner à la Faculté des Lettres de Lille, en remplacement d’Edouard Perroy, atteint d’une longue maladie. Il prépare aux examens les étudiants à peine plus jeunes que lui. La ville n’est pas déplaisante lorsqu’on habite, comme nous le faisons, sur un boulevard périphérique planté d’arbres. Le milieu universitaire est sympathique. Surtout le doyen Max Herman (spécialiste de la Pologne) et sa femme, qui deviennent de grands amis. Tout proche de chez nous, un couvent dominicain. Nous retrouvons l’un d’eux, le Père Delos, déjà connu à Rome. Il organise des échanges entre laïcs : partage de la Parole chez une certaine Mme Swyngedauw. Nous retrouverons plus tard à Madrid une des participantes, Solange Corbin, acquise à nos idées de résistance. Ces réunions me stimulent beaucoup à lire des livres sérieux de commentaires bibliques. Nous découvrons l’admirable Musée - alors peu fréquenté par les Lillois, qui outre les peintres flamands, possède deux Goya fameux , des dessins de Raphaël et des Greco. Nous participons à des excursions universitaires. A la dernière qui eut lieu avant les vacances universitaires, il y eut un afflux de professeurs et d’étudiants allemands qui me laissa une impression bizarre : ils professaient une énorme admiration pour la culture française, mais avec un secret désir de nous coloniser. Cela me fit penser à Otto Abetz, ambassadeur du IIIe Reich à Paris, qui avait épousé une française, et qui, parfois, fit des gestes de « clémence » intéressés.

En juin 1939, nous quittâmes Lille et ce sera pour toujours. Nous partons en août passer les vacances avec mes parents et Eveline dans un village d’Auvergne.

Le 1er septembre, les troupes allemandes envahissent la Pologne sans préavis (et l’occuperont jusqu’en 1944). Le 3 septembre la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne. Le conflit deviendra mondial en 1941. Hitler a pris la précaution de signer avec Staline un pacte de non-agression pour ne se battre que sur un seul front. Cela créa une première division dans l’opinion française, car beaucoup de conscrits inscrits au Parti Communiste refusèrent l’appel aux Armées et furent incarcérés. Ce fut le cas de Michel Bloch (fils de l’écrivain Jean-Richard Bloch, dont mon beau père illustra l’œuvre).  Sa sœur, France Bloch, avait été ma meilleure amie au Collège Sévigné. Elle avait épousé un ouvrier métallo communiste et fit avec lui une résistance active. Arrêtée, on ne reconnut pas son identité juive. Transférée à Hambourg, elle fut jugée, condamnée à mort et décapitée à la hache.

Dès la déclaration de guerre, Jean-Berthold nous quitta, alla loger quelques jours chez ses parents 107 rue Notre-Dame des Champs. Puis il fut affecté dans l’infanterie, au 43e Régiment d’Infanterie de Lille, sous le commandement du général Martin.

La « drôle de guerre » commençait. Elle allait durer jusqu’au 10 mai : à cette date , l’armée allemande envahit la Belgique, les Pays-Bas et la France. L’avance des chars blindés fut foudroyante. Le 25 mars 1940, l’Angleterre et la France avaient signé un accord les engageant à ne négocier que d’un commun accord. Le gouvernement de Paul Reynaud, réfugié à Vichy, se divise entre partisans de la capitulation, ou de continuer la lutte à partir de l’empire d’Afrique. Le maréchal Pétain obtient de former un nouveau gouvernement et signe l’armistice à Rethondes le 22 juin 1939.

Jean-Berthold supporte bien la vie de cantonnement. Il aime la bonne camaraderie, les longues marches. Il a la chance de se lier très profondément avec un prêtre, rencontré naguère à Lille,  l’abbé Desmettre. Puisqu’il en a le temps, il approfondit sa foi par des lectures et en fait part à sa mère car il a toujours pratiqué le dialogue avec ses parents. On connaît ainsi les bonnes lectures qu’il fait : le Père de Lubac, le Père Congar, entre autres.

Jean-Berthold Mahn en 1940

Au mois d’avril 1940 - juste avant la grande offensive, Jean-Berthold (passé au grade de lieutenant) est enlevé à son régiment et désigné comme instructeur d’élèves-officiers au camp de la Courtine (Creuse) où j’ai la permission de le rejoindre.

Nous allons y vivre quelques semaines intéressantes, jusqu'à la grande débâcle. Faire de l’instruction, militaire ne déplaît pas à mon mari, qui s’épanouit dans les contacts humains. Mais un minimum de vie culturelle lui est indispensable.

Le curé de l’endroit nous prête la correspondance de Lamennais avec la baronne Cottu. Il avait déjà lu les Moines d’Occident de Montalembert. Il se passionne dès lors pour le catholicisme libéral. Cela aboutira à l’article « Lamennais et son temps » (publié après sa mort dans La Vie intellectuelle, en janvier 1946). Nous excursionnons beaucoup. « Ce matin (lettre du 27 avril 1940) vu le château de Bazeneix, entouré de douves, dominé par des hêtres et des sapins. La vue s’ouvre à l’est sur le Mont-Dore et le Cantal. Là dedans un vieux gentilhomme ruiné, portant beau dans son chandail troué et avec ses sabots. Vision balzacienne. Puis l’autocar nous a emmenés jusqu'à la forteresse de Saint-Angel, église-forteresse romane à voûtes gothiques. Le très vieux curé ne nous a pas lâchés, nous offrant le thé dans une immense cuisine voûtée, noircie par des siècles de fumée ». Lettre du 14 mai 1940 : « La bagarre se déclenche terriblement. Les Italiens atteignent le comble de l’ignominie en insultant aussi la Belgique et la Hollande (...) Je me sens étranger au milieu des militaires. Cette servilité, cette bousculade inutile, tout cela m’affole, tout cela m’écoeure. Mais il y a des camarades intéressants ».

L’offensive allemande est sur le point de pénétrer au cœur de la France. Les militaires sont requis de se déplacer jusqu'à Fontenay-le-Comte. Je suis, comme on dit, « le train des équipages ». Lorsque Jean-Berthold apprend le sort malheureux du 43e bataillon dont il faisait partie, il écrit : « Je ne sais comment vaincre l’amertume de l ‘inaction. Il reste un sentiment d’infériorité à n’avoir pas été à l’épreuve avec les hommes qu’on m’avait confiés. Il faut s’arracher du cœur ce qui y reste de vanité avec le désir du sacrifice ; se contenter de la satisfaction de cette retraite depuis Fontenay : nous avons représenté ce qui restait de discipline ». Car le bataillon se replie vers Bordeaux où le gouvernement de Paul Reynaud se replie et où sera signée, le 17 juin 1940, l’acte de capitulation. Quant à moi, je dois me débrouiller par mes propres moyens. Je sais seulement le lieu d’aboutissement des militaires : Clermont-Ferrand. Il me faut faire du stop, secourue bien souvent par  des scouts, qui portent ma valises, me trouvent des lieux d’hébergement. C’est en Dordogne à Bergerac que je vis les premières troupes allemandes et leur défilé cadencé. Parvenue à Clermont-Ferrand, il me fallu faire le tour des casernes de la ville avant de retrouver mon mari.

Après l’armistice, Jean-Berthold, ne pouvant reprendre son enseignement à Lille en zone interdite, se consacre à l’enseignement par correspondance. Nous nous installons au village de Boissejour, où mes beaux-parents viennent nous rejoindre. Nous y passons toute une année, avant le départ à la Casa Velasquez, qui se fera en janvier 1942. Nous nous lions avec l’instituteur, chez lequel nous pouvons écouter l’émission de Londres : « Les Français parlent aux Français ».

Pour compléter le paysage intellectuel de Fontenay-aux-Roses, je me dois de dire un mot de l’Institut roumain, qui s’y était  installé. Tout de suite après la guerre de 1914, au temps où la France rayonnait dans la Petite Alliance (Tchécoslovaquie, Hongrie, Serbie, Roumanie). Cette belle demeure, sise près de la place Carnot, abritait à la fois des artistes et des historiens. L’Institut se réclamait de l’autorité de Nicolas Jorga, médiéviste patenté que mon père estimait beaucoup.

Professeur à Bucarest, dans les dernières années de la Royauté, il prit parti contre le totalitarisme nazi et devait périr assassiné. Sa fille Magda étudiait la peinture aux Beaux-Arts à Paris. Elle nous y emmena un jour au bal dans sa voiture, car c’était une fille émancipée. Très séduite par le physique de ma sœur Irène, elle en fit un très beau portrait, qui occupe encore le centre de mon studio. Les filles du Directeur de l’Institut, Monsieur Jancolesco, se nommaient Manina et Lydia, devinrent de grandes amies. Lydia épousa un excellent historien Alexandre Ciorenescu, qui allait faire une belle carrière d’hispanisant aux îles Canaries. Ce fut un excellent spécialiste de Christophe Colomb. J’eus l’occasion plus tard de correspondre avec lui ; et aussi de le revoir avec Lydia. Séjourna longtemps à Fontenay, le roumain Constantin Marinescu, un des « piliers » du Séminaire de mon père. Sa femme et sa fille, toutes deux d’une grande beauté, firent bientôt partie de notre cercle familial. Depuis la chute de la royauté, ils n’avaient pu rentrer dans leur patrie. Que de bonnes conversations nous avons eues ensemble, car les dames avaient une culture française des plus raffinées. Mais l’exil leur était très dur à supporter.

Mes parents étaient de ceux qui recevaient pas mal d’étrangers. L’américain P. Loomis, passionné par la quête du Graal, passa même quelques jours de vacances avec nous à Fontainebleau. L’anglais Babcock, médiéviste impliqué dans le même genre de recherches, participa lui aussi à nos « thés » du dimanche. Je dirai aussi un mot de nos amis les Paul Langevin, qui occupaient le rez-de-chaussée de notre demeure historique. Nous fréquentions naturellement leur fille Hélène. Lorsque Langevin, après la mort de Pierre Curie, dont il avait été l’un des plus éminents collaborateurs, quitta le domicile conjugal pour s’établir chez Marie Curie, qui habitait Sceaux, ce fut un beau scandale dans le monde universitaire. Les journaux s’en emparèrent. Mon père prit parti pour Mme Langevin, qu’une coterie voulait faire passer pour folle - ce qui aurait justifié un divorce. Ce mot même soulevait un scandale dans la bonne société bourgeoise.

Breiz-Izel

Pendant l’Exode, mes parents et mes sœurs avaient fait un court séjour en Bretagne, à Trégastel-Plage, où mon père avait acheté, en 1933, une villa admirablement bien située au bord de la mer, qui portait déjà le nom de  « Breiz Izel », c’est à dire littéralement, « Bretagne nôtre ». Grands habitués de la marche à pied, un jour où ils avaient pris la route de Ploumanach (pour obliquer ensuite à gauche et admirer les dolmens), voulant varier leur chemin de retour, ils quittèrent la route pour suivre la plage ; au bout de 100 mètres, apparition de Breiz Izel, cernée de conifères appelés « pins de Lambert » ou lambertianas que le vent avait rabattus presqu’à l’horizontale.

Aussitôt ils pensèrent aux « Hauts de Hurlevent » du roman d’Emily Brönte. Sur la clôture de bois, l’écriteau « A vendre ». Le prix était de 16000 francs. Mes parents en gardèrent mémoire. Quelques mois plus tard, mon père reçut, de l’Institut de France, le « Prix Osiris » pour l’ensemble de son œuvre. L’achat fut conclu avec les descendants d’un Anglais. La maison était sans aucun confort. Seule une citerne fournissait l’eau. Il fallait faire un kilomètre pour aller en chercher à une pompe. L’ensemble datait de 1870. Je me suis plu à imaginer qu’Ernest Renan avait pu y venir en visites amicales. Son souvenir est surtout vivant à Tréguier, où les touristes ne manquent pas de visiter sa maison natale. Mais il habita longtemps Rosmahamon - qu’une chaise de poste reliait aux plages. Je trouvai, dans des revues locales, confirmation de cette hypothèse ; et la consignai dans le Livre d’Or installé sur la cheminée. Breiz Izel servit de refuge à ma famille durant l’exode. Eveline y fit son voyage de noces et y établit le confort : eau courante, butane, salle de bains. C’est elle qui profita le plus d’une maison qu’elle adorait : bains et pêches aux crevettes quotidiens ; excursions en voiture aux nombreux châteaux et sanctuaires de la région. Elle en faisait profiter son fils et ses deux copains de la maison voisine, les Grannec, qui en gardent encore un souvenir ému. Car elle n’était pas avare d’explications, en particulier sur la préhistoire, le fée Mélusine et les chevaliers de la Table ronde.

Il importe peu que ces souvenirs soient contés un peu en zigzag.

A propos de notre adolescence, j’ai omis de dire que, à partir de l’âge de 18 ans, ma sœur Irène et moi étions autorisées à nous rendre au bal. Celui que nous fréquentions le plus se déroulait dans les superbes salons du rectorat - lieu de réception de Sébastien Charléty, alors recteur de Paris-Sorbonne, grand ami de notre famille. Ou bien nous allions au bal de l’Ecole Normale, rue d’Ulm. Mon père connaissait bien les lieux, ayant été l’un des premiers abonnés aux « Cahiers de la Quinzaine » (fondés par Charles Péguy, lorsqu’il était étudiant au Collège Sainte-Barbe, rue de la Sorbonne). Nous avions pris, auparavant, quelques leçons de danse dans un établissement voué à ce genre d’« études ». La grande crainte était de « faire tapisserie ». Je dois dire que j’adorais la valse et le tango ; et que je fis quelques conquêtes dans le salon des Charléty, dont celle d’un certain Charles Ehresmann (déjà jeune professeur) qui, invité chez nous, plut beaucoup à mes parents. La guerre mit fin à ces pseudo-fiançailles. Un détail topographique. Les bals de soirée se terminaient généralement tard. Vers 23 heures. Or l’autobus 86 qui nous reliait à Fontenay-aux-Roses ne circulait plus après cette heure. Notre solution était donc de revenir à pied. Ce qui ne nous semblait pas, alors, extraordinaire, ayant l’habitude de longues marches pédestres du dimanche, où la famille s’ébranlait vers les bois de Verrières et de Clamart, pour y cueillir des pervenches, lorsque c’était la saison.

Je dirai aussi quelques mots des jugements portés sur l’œuvre érudite de Jean Berthold : L’ordre cistercien et son gouvernement : des origines au milieu du XIIIe siècle , 1945 et Benoît XII et les Cisterciens, 1949. Voici, en gros, ce qu’en écrit (dans la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes) J.- F. Lemarignier : « Citeaux porte l’empreinte de deux tendances alors dominantes. Une tendance à l’érémétisme, qui l’apparente aux Pères du désert ; l’autre inspirée par le renouveau grégorien attribué à Pierre Damien, à saint Bruno et maints autres fondateurs d’Ordres (...) Les deux premiers abbés, Robert de Molesme et Aubry ont fixé le genre de vie, même s’ils n’ont pas encore donné de « règle ». Le troisième abbé, Etienne Harding, rédige vers 1115, la « Charte de Charité ». Un chapitre général groupe tous les abbés de l’Ordre : l’on visitera, tous les ans, les quatre premières « filles ». Organisation conforme aux desseins de la papauté. Les Prémontrés s’inspireront presque mot pour mot de la Charte de Charité. L’abbaye soutint vigoureusement le pape cistercien Eugène III contre Victor II. Depuis la fin du Xe siècle la papauté a besoin de l’appui des moines, indépendants du corps de évêques. Elle accorde aux religieux le privilège de l’exemption. Les « quatre premiers pères » veillaient à la concorde entre les abbayes. Lorsqu’éclate un conflit entre les abbés de Cîteaux et de Clairvaux, le conflit est réglé par des définiteurs. Les chapitres cisterciens furent les premières assemblées à caractère international, sur le modèle des assemblées de cardinaux. Dès la fin du XIIe siècle, plus de cinq cents abbayes. Mais la décadence menacera vite l’ordre.

Benoît XII et les Cisterciens. Il s’agit d’un pape qui fut moine cistercien. Il est surtout connu pour avoir contesté l’œuvre de son prédécesseur Jean XXII sur la question de la « Vision béatifique ». Ce pape jetait le doute sur une vision face à face, immédiate, des élus, et la retardait jusqu'à la Parousie, où les corps ressuscités retrouveraient toutes les sensations de bonheur.

Benoît XII publie, en 1335,  la bulle « Fulgens sicut stella » à caractère démocratique, édictée contre la prépotence des abbés. Les moines auront un secteur distinct de celui de l’abbé. A comparer, dans le monde laïc, la reddition de comptes des échevins qui, en 1335, à Bruxelles, gèrent les finances de la commune. Ce que ne dit pas le recenseur, c’est l’importance de la question des études. Il y a toujours eu, comme chez les fils de saint François, une tendance à la « docte ignorance ». A l’inverse, Jean XXII, pape « éclairé », prédécesseur de Benoît XII, fit ses études au Collège Saint-Bernard, à Paris. C’est L. Halphen, professeur à la Sorbonne, qui avait donné à mon mari le sujet de ses deux thèses.

Je crois bon d’ajouter ici les articles importants de Jean Berthold que j’ai publiés après sa mort. « La résurrection du monastère cistercien de Poblet », Mercure de France, 1er juin 1947. En voici les circonstances, nous étions en Espagne. Jean Berthold avait déjà signé son engagement. Nous passons nos dernières vacances ensemble, choisissons l’abbaye de Poblet, en Catalogne et y passons quinze jours. Il se passionne pour le renouveau de cette abbaye que de jeunes moines viennent de faire revivre. Je me souviens qu’avant de repartir, nous avons assisté à un Salve Regina qui nous a bouleversés, comme un adieu au bonheur.

A propos du livre consacré à la mémoire de J. -B. Mahn dont il est question plus haut, le professeur Maurice Rat écrit, en termes émus (dans l’Education nationale, mai 1951) : « je n’ai fait que rencontrer J.-B. Mahn en 1939. Je me souviens de ce grand garçon pâle et doux, à l’air grave et détaché, parce qu’il avait des attaches avec ce qui ne meurt pas ». Tous les témoignages recueillis dans ce volume (Jean-Berthold Mahn. Témoignages et lettres, Club bibliophile de France, 1950) s’accordent, par exemple, avec Claude Aveline, à louer en lui le jeune savant : « Avec lui, nous perdons aussi un jeune écrivain, qui manie la plume comme son père le crayon. D’une lettre à ses parents (décembre 1936) détachons ces lignes : « Sur la pente du Janicule, une petite place plantée d’ormes, avec une vasque Renaissance, une église romane où est enterré Le Tasse. Le crépuscule tombait. Au-dessous de cette terrasse, une route plantée d’arbrisseaux entre lesquels on voit toute la ville. Sur cette route, à mes pieds, passèrent lentement, majestueusement, deux cavaliers noirs. C’est en ce haut lieu que saint Philippe Néri emmenait jouer des gamins turbulents (comme je le rappelle dans le livre que j’ai consacré au saint). Et encore : « On se promène dans des ruelles tortueuses, aux maisons blanches où les grilles anciennes croulent sous l’avalanche des bougainvilliers et des géraniums. Des portes s’ouvrent sur des cours intérieures de céramique colorée, de marbre lisse, et toujours le bruit des jets d’eau ». Mercredi Saint à Séville : « Les pénitents en longues robes blanches s’étaient copieusement abreuvés ». Telle réflexion sur Renan : « J’aime cette horreur qu’a Renan de la vulgarité ; le seul point inébranlable de sa personnalité était la défense absolue de l’esprit humain. La Prière sur l’Acropole est un peu comme la Joconde : on en a trop parlé, c’est devenu banal, mais comme c’est puissant ! ce farceur délicieux d’Eugène d’Ors s’est bien gardé de dire que toute la querelle du Baroque y était impliquée ». Jean-Berthold maniait aussi à merveille le crayon : en témoignent, dans ce livre, de savoureux croquis illustrant un Pickwick Club qu’il dessinait lors de notre séjour à la Casa Velasquez.

Les témoignages rendus à la mémoire de mon mari (dans le livre que j’ai publié sur lui) sont d’une rare beauté. Citons en quelques uns.

- G. Duhamel (grand ami de ses parents) : « L’heure est venue où, délibérément, entre la vie sereine et la vie dangereuse, il a opté : rien ne l’obligeait à cette option, si ce n’est cette voix impétueuse qui monte des profondeurs de l’être et que seul entend celui qu’elle doit convertir et déterminer. Il est des esprits voués par le sort au travail et à la prospection. Il en est d’autres dont la haute mission est de jeter de la lumière sur la confuse histoire humaine, sur l’amas désordonnés des faits. Jean-Berthold, chartiste, intelligent, lucide et persévérant, appartient à cette race d’esprit. Il avait pris place parmi ceux qui sont en quelque sorte les archivistes de notre vie, les historiens de l’oublieuse tribu des hommes. Ses maîtres et ses amis savaient tous que, tout jeune encore il ne pouvait manquer de se joindre à la petite cohorte de ceux qui nous aident à vivre. Notre compagnon nous a précédés sur le chemin de tous les êtres, nous laissait pour présent dernier, des souvenirs, des douleurs et cette mystérieuse présence ».

- De l’écrivain Claude Aveline : « C’est de l’enfant que je veux parler. On sait ce que veulent dire les grandes personnes lorsqu’elles parlent d’un enfant sérieux : il est poli, bien élevé. Il est premier de sa classe. A la maison, pas un cri, pas un caprice, il ne s’intéresse qu’à la conversation des grandes personnes (...). Mais Jean-Berthold n’était pas sérieux. Il était grave, devant un monde pareil à un mystère et qu’il avait besoin de comprendre. Il respectait ses parents comme des dieux (a-t-il dit un jour). Il se méfiait de ses facilités, il ne cessait de les mettre à l’épreuve. Il dessinait depuis l’âge de trois ans. Je lui disais un jour : tu seras peintre comme ton père. Oh non ! ce serait trop amusant. Il riait d’une façon touchante. Cet enfant, on le devinait tendre, possédé par une interrogation insurmontable, un « suis-je digne ? ». De quoi voulais-tu être digne ? Digne d’être ? J’aurais pu lui demander avant la guerre. Nous n’avions que dix ans de différence. L’enfant grave était devenu un homme grave, d’une pureté si exceptionnelle que c’est une richesse ineffable que de l’avoir connu et aimé. Et quand, devant le livre trop tôt fermé, nous tous, qui avons puisé en lui, nous demeurions pleins de lumière ».

- Jean Defradas, camarade à Louis-le-Grand : « Jean-Berthold avait une facilité extraordinaire de sympathie, saisir dans chaque homme, dans chaque système de pensée la part de vérité (...). Nous avions, avec quelques amis, créé une sorte d’académie, appelée pompeusement : Entraide intellectuelle et artistique » qui fonctionna plus d’un an et qui ne donna guère de résultats parce que nous en fîmes un petit cercle trop formé. Je me rappelle, dans l’élaboration de nos programmes, le souci qu’avait Jean-Berthold d’écourter les sujets trop vagues pour nous amener à traiter des sujets plus concrets ; ne pas parler pour ne rien dire et ne parler que de sujets que l’on connaît (...). Lui qui paraissait si ferme dans son incroyance, se trouvait parfois tourmenté par un besoin de croire. Il me racontait l’impression qu’il avait ressentie le jour où, à Etiolles où l’avait entraîné un Père dominicain pour une cérémonie religieuse, il s’était senti contraint à s’agenouiller. Cela n’entamait pas ses convictions politiques. Il disait volontiers, avec Henri Barbusse : « Ce serait un crime de montrer les beaux côtés de la guerre, même s’il y en avait ».

- Pierre Breillat, condisciple à l’Ecole des Chartes : « Tu aimais la recherche sans but, tu avais le goût de la trouvaille hasardeuse qu’on met sur fiches. Mais ton esprit d ‘équilibre et de méthode s’ouvrait sans peine aux idées générales (...). après le concours d’entrée, nous visitions la bibliothèque, tu descendais devant moi le petit escalier tournant. Tu m’apparais tel que je t’ai toujours connu. C’est ton privilège d’avoir échappé aux déchéances de la vieillesse. Tu cachais sous la douceur une maîtrise de soi inflexible, un besoin de révolte, d’abord sans violence, toute monacale, mais qui, poussée à bout, éclate. Imprégné de la beauté des formes, préparé plus que personne à la servir, tu fus séduit surtout par la beauté morale du christianisme dans les domaines de la Foi, en l’Espérance et de la Charité. Tu avais un besoin inné d’ascétisme intellectuel, mais il ne s’agissait pas de conversion mais d’acte conscient. Pour moi j’évoque le dogme de la Communion des Saints qui t’était si cher et qui comble la distance entre la Cité d’en Haut et la Cité d’en-Bas ; et je pense que, là-haut tu nous réserves quelques uns de tes mérites surabondant à nous tes camarades peureux ou malchanceux, qui sommes restés sur la terre ».

- Ferdinand Lot : « Novembre 1929. Je commence mes deux conférences de Sciences auxiliaires. Je circule au milieu des auditeurs et je remarque une tête blonde penchée sur les fac-similés. Quand elle se relève, l’expression du visage est pure, sérieuse, avec quelque chose d’enfantin (...). après son mariage avec ma seconde fille, j’apprends à connaître l’homme (...). les années ont passé. Il m’arrive de le suivre dans une survie imaginaire. N’eut-il pas dû se réserver ? Pensée impie, outrageante pour sa mémoire. La force mystérieuse qui meut le monde ne consent à renverser le cours des destinés d’un pays que si les meilleurs s’offrent en sacrifice (...). l’Eglise catholique où il est entré, est une grande organisation, la seule permanente dans le chaos du moyen-âge. Il s’appliqua à débrouiller l’histoire d’un grand ordre, avec le succès que l’on sait».

- Charles Vildrac (beau-frère de G. Duhamel) : « Je le rencontrai rue de Seine où il habitait. Il revenait de l’école toujours avec la hantise du but et la volonté de l’atteindre dans un temps record, en bravant des périls imaginaires. En vérité il ne faisait sans doute que se dépenser avec une sorte de frénésie (...) Jean-Berthold Mahn était un esprit religieux par delà toute croyance. Il aura vécu sa brève vie d’homme dans la ferveur et dans l’amour ».

- Louis Halphen (professeur à la Sorbonne) : « Il venait de sortir de l’Ecole des Chartes et son classement lui valait la perspective d’un prochain départ pour l’Ecole française de Rome où le travail d’érudition l’attirait. Il fut agrégé dès sa rentrée de Rome. La guerre survient bientôt et dès lors un souci prime tout chez lui : se rendre digne de ses galons de sous-lieutenant dans le corps de troupe auquel il est affecté. Il vient me voir à la Faculté de Grenoble au début de 1942. Il vivait alors dans l’angoisse du destin suspendu au-dessus de la tête de son beau-frère Boris Vildé. Peut-être songeait-il alors à d’autres aventures où sa vie personnelle serait en cause. Puis je le sus en Espagne d’où il vogua vers l’Afrique. « Vous trouverez ma thèse peu changée. Mon prochain travail sera peut-être supérieur, celui-ci ne peut rien gagner entre mes mains » ; « Tout ceci - m’écrivait-il - n’est rien à côté de notre grand espoir : la libération de la France ». Il a laissé derrière lui un souvenir lumineux et une œuvre déjà magnifique ».

- A. J. Maydieu : « Jean-Berthold eut pour guides, dès son plus jeune âge, les esprits qui constituent la composante authentique de la pensée française, dont on peut dire qu’elle n’est pas sans devoir grandement à l’Evangile. Elle n’en représente pas moins ce que nous appelons rationalisme et libre pensée. A 20 ans il donnait toute sa sympathie aux jeunesses socialistes. Mais un jour il rencontra le Christ. Ce fut très simple. Quelques jours auparavant, dans un souci de curiosité sur la pensée de ses chers cisterciens il m’avait questionné sur un point du catéchisme. Puis dans un but de curiosité au cours d’une messe où j’eus la surprise de la voir à genoux à l’élévation. D’une fidélité totale à l’Eglise catholique, il vécut de plus en plus de son Esprit. Mais il demeura fidèle aux aspirations si noble de ce socialisme français dont il était un peu l’enfant. Les anciens amis demeurèrent aussi à l’aise que par le passé. Tout érudit qu’il fut, il ne se limitait pas aux recherches d’érudition. Il s’était attaché au XIXe siècle et son étude sur Lamennais nous atteste de la compréhension chrétienne dont cet audacieux en avait prise. Jean-Berthold est de ceux auxquels nous devons parfois des chemins secrets de la rencontre entre le Christ et l’âme contemporaine ».

- Albert Vincent (ecclésiastique, professeur à Strasbourg) : « Jean-Berthold montre, dans Cîteaux, la synthèse de l’observance bénédictine et de l’observance érémétique. L’exemption s’explique par les services éminents que l’ordre cistercien a rendus au Saint-Siège ».

- Gilbert Gadoeffre (fondateur du Centre de Royaumont) : « Nul ne vivait moins que lui au jour le jour. Au cours de l’entre-deux-guerres, il était de ceux qui voyaient avec horreur l’approche de l’orage. Il se préparait aux catastrophes sans complaisance et sans réserve. Le service militaire avait été pour lui une sorte de prise d’habit ; le guerrier et le libéral qui étaient en lui se livraient des combats sans fin. Il restait attaché à la III République. Il savait que ces temps allaient finir (...) Il voulait la vérité avec une exigence que les années laissaient intacte. Le soir où il tomba à Viaro, sur la côte napolitaine, ceux qui l’avaient connu et aimé savaient qu’avec lui disparaissait un des rares survivants de la race des purs ».

- Vincent España, notre condisciple à la Casa Velasquez : « Quel merveilleux ami tu pouvais être. Dans un pays nouveau, qui tentait ta soif de tout connaître, tu parus t’abandonner à un renouveau de jeunesse ; tu discutais avec ardeur, tu te montrais enjoué, souvent rieur, d’un rire brusque qui illuminait ton blond visage ».

- Marcelin Defourneaux, alors Directeur adjoint de l’Institut français de Madrid : « Engager sa vie, c’était racheter les crimes qui se commettaient au nom des faux dieux de l’ordre nouveau ».

Docteur Robert Worms (hébergé à la Casa Velasquez avant de s’engager dans les armées de la libération) : « Nous fîmes, de compagnie,  le voyage du Portugal au Maroc (...) j’allais voir, plus tard, le cimetière du Lauro où le paysage se pare d’une sorte de perfection classique (...) Voici le voeu comblé de ceux qui eurent le savoir et la foi ».

- L’abbé Pierre Jobit, professeur au lycée français de Madrid, qui nous avait fait connaître Ségovie et le monastère de Parral. « Il nous a donné une conférence sur Lamennais que je n’ai pas oubliée (...) Il n’aimait pas le combat pour le combat, mais il partit, pour un capital spirituel dont il se savait comptable ».

Le Père Maydieu, qui le baptisa, rappelle que Jean-Berthold eut pour guides, dès son enfance, les amis de ses parents, « composante authentique de la pensée française, qui n’est pas sans devoir grandement, dans sa source, à l’Evangile ».

- L’abbé Albert Vincent, qui avait professé à Strasbourg, connu lors du séjour en Auvergne, après l’Armistice, conte l’attrait qu’éprouvait Jean-Berthold pour son étude de l’ordre de Cîteaux, ce qui n’excluait pas l’exigence intérieure de donner sa vie, de lutter contre l’iniquité.

- Pour terminer, le commandant Boulangeot, chef de bataillon du 1er Régiment de tirailleurs africains, montre son comportement lors de la campagne de Corse, son « cran » pour ne pas se soustraire aux fatigues, son désir de communiquer ses connaissances et « ce cœur profondément humain » qui fit qu’on l’aima tant.

- Maurice Legendre, directeur de la Casa Velasquez : « Jean-Berthold a laissé un souvenir profond et ineffaçable à la Casa Velasquez, où il était précédé d’une réputation qui, pour un autre, eût été difficile à soutenir. J’avais eu l’honneur de connaître un peu son père qui était venu en Espagne pour illustrer Don Quichotte (...) Il avait trouvé, au foyer familial, d’amples ouvertures sur toutes les perspectives. Son amour de la vérité lui avait ouvert les domaines de la spiritualité. On le disait « converti ». Il est impossible de penser que ce juste n’ait pas toujours appartenu à l’âme de l’Eglise. Les mois passèrent, consacrés à un travail obstiné au sein de la famille élargie que constituait notre Casa. Il conquit de grandes et durables amitiés parmi ceux qui partagèrent ses goûts érudits ».

 

J’insère ici la présentation que j’ai faite, dans Dieu Vivant, n° 25, du prêtre don Garcia Morente qui devint notre « directeur de conscience » : « Ce fut une personnalité de premier plan. Nous avons eu le privilège de le voir souvent dans la dernière année de sa vie. Né en 1886 en Andalousie, il était fils d’un médecin libéral, grand admirateur de la culture libérale française . il fit ses études secondaires à Bayonne. Il fit à Paris une licence de Philosophie et eut pour maître Lévy-Bruhl et Bergson. Vers l’âge de 15 ans le jeune Manuel avait perdu la foi. Une fois licencié il fit deux voyages d’études en Allemagne à l’Université de Marbourg et il y adopta comme doctrine l’idéalisme kantien qui devint le cadre immuable de sa pensée philosophique. Sous-secrétaire d’Etat à la fonction publique. Puis il devint doyen de la Faculté des Lettres. Il fut un des principaux artisans de la construction de la Cité Universitaire. Comme sous-secrétaire d’Etat, il se fit des ennemis parmi les extrémistes de gauche. Royaliste modéré il était fort préoccupé des destinées spirituelles de son temps. Il avait épousé, à 26 ans, une jeune fille très pieuse dont il eut deux enfants. C’est l’un deux qui m’a communiqué sa bouleversante autobiographie spirituelle que j’ai traduite et qui figure dans ce même numéro de Dieu Vivant. Exilé en France, il se convertit dans un logement qu’on lui avait prêté, en écoutant l’Enfance du Christ de Berlioz par une sensation de présence d’une force insurmontable. Il pouvait même dire l’heure précise d’après le tramway qui passait toutes les heures. Il se sent inondé de joie. Il essaie de réciter le Pater mais il en avait oublié le texte !  Ce qui avait été sa grande épreuve, c’est l’assassinat de son gendre par les « rouges ». Il devenait soutien de famille de deux filles veuves. Nous le voyions très souvent, le couvent où il était chapelain jouxtant la Casa Velasquez. Il était inoubliable de le voir prier, immobile devant les Saint-Sacrement. Il joua un rôle considérable dans notre vie. C’est lui que mon mari consulta au moment de son engagement : il lui conseilla de m’emmener avec lui au Maroc.

Après cette parenthèse, terminons par le témoignage de Maurice Legendre : « Un jour, au début de l’après midi, Mahn vint me trouver et me dit : « Je vais partir comme engagé volontaire ». Une forte émotion me saisit. Il n’était nullement fait, ce doux par excellence, pour la guerre. C’est précisément parce que cela était très vrai (...) Il allait découvrir des pays plus nouveaux encore que l’Espagne, des régions d’humanité pour lui encore inexplorées. Et au-delà, la Terre, promise aux doux ».

De Ramdine Marsan, pensionnaire de la Casa : « Une chambre de pensionnaire. Jean-Berthold entre de son allure lente. Il a aussitôt perçu la qualité de l’atmosphère. Il laisse cheminer paisiblement en lui les paroles de ses camarades ; sa voix assagit les heurts des pensées trop hâtives, appelle l’ordre, la lumière ; tout parfois aussi tout est remis en question. Pendant que son esprit étonnant prend une large part à la discussion, ses mains tourmentent un livre ou dessinent avec un talent rare des héros imaginaires ou des charges ironiques [il s’est plu à illustrer ainsi un Pickwick club en espagnol]. Une loyauté si totale l’habite qu’une acceptation de ce qu’il est, de ce que l’avenir pourra faire de lui, renaissent en lui ».

- Vincent España, pensionnaire à la Casa. Il arrivait dans une petite société diverse, déjà définie par de longs mois d’amitié. Mais il te fallut peu de temps pour te situer au niveau de chacun (...) mais déjà tu laissais deviner l’inquiétude de ton âme, qui allait devenir une intolérable angoisse. Tu t’en ouvris à nous et nous comprîmes le drame qui se jouait en ton cœur sensible à toutes les catégories de l’idéal. A Ségovie, le 31 décembre 1942. Après nous être amusés sous la neige, je te voyais quelques heures plus tard dans la cathédrale, abîmé de renoncement et sur ton visage douloureux une inexplicable expression d’indignité (...). Tu nous avais souvent dit ton amer regret de n’avoir pas combattu en 39-40. Le souci et l’effort de perfection que tu exerçais sur toi-même devait s’épanouir infailliblement dans l’héroïsme qui est aussi une sainteté. Tu es couché maintenant dans un coin d’Italie. Je veux croire que la pensée d’avoir pleinement satisfait à l’humaine condition dans l’acuité de conscience où tu vivais aura détendu ton âme au seuil de la mort ».

- Abbé Pierre Jobit, professeur au lycée français de Madrid. « Chez lui la science n’était pas pure technique mais surtout recherche du vrai, témoignage du bien (...) Certain jour nous nous acheminons vers le monastère du Parral, à Ségovie. L’ordre aboli des Hiéronymites. Ces confesseurs des rois, ces rédacteurs d’annales, ces brodeurs de chasubles avaient disparu. Au maître-autel, les moines blancs (...) Vous avez prié d’un tel cœur. Aux hésitants, Jean-Berthold apporta sa tranquille certitude dans l’avenir sous cet humour particulier qui le caractérisait. Rentrer dans le combat c’était pour lui réaliser les droits de l’esprit. Il partit dans l’émotion de tous. Plus tard, une lettre écrite dans la vibration de l’action nous le montrait tel qu’il avait toujours été : humain. Il est tombé sans avoir eu la satisfaction de revoir ce Palais Farnèse où il avait vécu une année. « Ceux-là sont morts sans avoir obtenu les choses promises mais ils les ont vues et saluées de loin ».

[Digression : c’est le même abbé Jobit qui, rentré en France, ayant des relations avec le président Giscard d’Estaing, obtint que je fasse un exposé sur Las Casas, à l’Institut Catholique. Il se trouve que le Président, homme de culture, admirait et l’œuvre de Ferdinand Lot, médiéviste, et celle de l’artiste Berthold Mahn..]

- Docteur Robert Worms. « J’arrivais de Paris (sous entendu après avoir franchi la ligne de démarcation et séjourné au camp de Miranda). Accueilli par les services de la Croix Rouge à Madrid, l’accueil que lui font les autorités représentent le nouveau gouvernement d’Alger lui paraissent xxx. Mais il est enfin accueilli par notre Casa (où la photo du Maréchal Pétain vient d’être remplacée par du duc d’Albe (pour faire la transition !). D’autres « transitaires » (des officiers français) logent aussi à la Casa. Le Docteur poursuit : « On se trouvait, devant Jean-Berthold, séduit par un mélange de chaleur humaine et de retenue ; enthousiaste, ennemi de l’emphase. Aux heures de l’extrême chaleur il nous conduisait au Musée Valencia de San Juan où, sous la garde d’un vieil abbé courtois, on savait trouver armures, faïences, livres et une retraite pleine de fraîcheur. Plus tard, lorsqu’il s’engagea, nous fîmes de conserve le voyage Casablanca-Rabat. Voici (dans le livre qui lui est consacré) pour qu’on y lise la tendresse dont chaque trait porte témoignage le pur portrait qu’a fait Berthold Mahn de son fils.

Voici le cimetière de Lauro. En ce lieu la montagne s’abaisse vers le golfe de gaéle. Une oliveraie l’abrite. Tout à côté un petit bâtiment de ferme, une aire à battre, une chapelle de briques entourée de quelques peupliers. Voici le voeu comblé de ceux qui eurent le savoir et la foi, tous les dons de l’esprit, qui délibérèrent sur les justes guerres. Voici l’ombre résolue de Jean-Berthold Mahn, voici l’ombre de Boris Vildé, près de l’ombre de Charles Péguy.

Commandant Armand Boulangeot, chef de bataillon du 1er R.T.M. C’est le matin du 20 septembre 1943 que je pris contact avec le lieutenant Mahn. Je revois ce grand garçon blond derrière ses lunettes, sa parole concise. Il penchait légèrement la tête avec un sourire infiniment doux. Je devinai rapidement la qualité d’âme de ce garçon et lui précisai ce que j’attendais de lui. Je lui traçai les règles de la méthode de commandement : imposer non pas sa manière de voir, ce qui est  un viol des consciences, mais ses décisions - ce qui est l’apanage des chefs. Le 30 septembre le 3e bataillon était engagé devant le col de San Stephano pour couvrir le flanc du 2e bataillon. Les Allemands tenaient le col. Entre deux pitons le P.C. du bataillon était installé. J’aperçus alors, descendant d’un pas tranquille le piton un homme qui ne semblait pas sensible au tracas ; je suivis anxieusement le déplacement de cette silhouette.

Je lui fis le reproche de s’exposer inutilement. Ses yeux clairs tournés vers moi, il me dit : « Mon Commandant puisque ce n’est pas l’heure choisie par Dieu ». Je l’invitais à faire une conférence aux cadres et aux Français du bataillon. Il choisit  «  Les constantes géographiques de la France ».En une heure il fit un raccourci de la géographie générale de la France, qu’il faut des mois pour retenir en classe de seconde (...) Il était comme une synthèse de ce que la personne humaine compte de plus éminent.  Il réunissait en lui les traits essentiels de celle-ci : un cœur profondément humain dont la bonté se décelait au premier contact ; un esprit hautement cultivé, une pondération de jugement, une concision dans les jugements qui décèlent les têtes supérieures. « Car ce vœu de la terre est le commencement / et le premier essai d’une fidélité / heureux ceux qui sont morts dans ce couronnement / Et cette obéissance et cette humilité » (Péguy). C’est ce même commandant qui vint m’annoncer une semaine après l’événement. Je le revis en plusieurs occasions à la Mosquée de Paris où les tirailleurs marocains étaient honorés chaque année.

- Edmond Pognon, directeur de la Réserve à la Bibliothèque Nationale (paru dans Historia). « C’était un pacifique et même un pacifiste. Volontairement il avait fait violence à sa nature. Ce médiéviste avait retrouvé au fond de lui l’essence de l’authentique chevalerie. La courbe de sa vie de 33 années aide à ne pas désespérer de l’homme ».

Notre séjour à la Casa Velasquez fut pour nous une étape essentielle. Nous y sommes arrivés en fin janvier 1942, et c’est là que nous avons appris la mort de Boris. La Casa a le privilège de réunir chercheurs et artistes. C’est comme si l’on associait, en une vie commune, les pensionnaire de l’Ecole française de Rome et ceux de la Villa Médicis. Il y avait 5 chercheurs, dont 3 chartistes (tel  François Chevalier, fils de Jacques Chevalier, qui faisait de longs séjours à l’Archivo de Indias à Séville). Parmi les artistes des distinguait l’effervescente Marie Louise Amrouche, Kabyle de Tunisie qui avait mission d’étudier le chant populaire : c’était la sœur  de l’éminent Jean Amrouche (je me souviens surtout de son interview de Paul Claudel à la fin de la guerre). Elle fit la découverte suivante : dans la région qu’habitait la très primitive ethnie des Jurdes (chef-lieu : La Alberca, dans la province de Salamanque), elle constata que les chants étaient analogues à ceux de son village natal. Nos repas, présidés par le directeur Maurice Legendre, se passaient sous le regard bleu du Maréchal Pétain. Car nous étions une institution d’Etat et jouissions de la valise diplomatique.
La bourse de Jean-Berthold se justifiait par la poursuite de ses recherches sur l’Ordre cistercien.  Il apprit le castillan « sur le tas » de la façon suivante : il raffolait de Dickens et avait emporté le Pickwick en espagnol. Comme il connaissait le texte à fond, la transposition du vocabulaire lui fut facile. D’autre part nous avions élu une certaine église pour les messes du dimanche. Quand on est bien imprégné de liturgie, les sermons en langue étrangère sont faciles à comprendre.  Ce qui nous ravissait surtout, en cette église, c’était le tableau du maître-autel : « la dernière communion de saint Joseph Calasanz », par Goya.

Après les repas, on se réunissait pour un café prolongé, dans la chambre de Ramelio Marsan – une excellente hispanisante. Jean-Berthold et moi nous plaisions beaucoup en ces tertulias, où nous abordions tous les sujets. Ce fut là que mon mari illustra, à l’emporte pièce, son Pickwick en 4 tomes, avec un art étonnant du raccourci. Je conserve précieusement cet ouvrage.

Madrid nous plut tout de suite. Mais un usage insolite nous frappa tout de suite : le nombre d’ecclésiastiques en soutane qui hantaient les cafés. Madrid n’était capitale que depuis Philippe II. C’est parce que Madrid était au centre de la Mesta, le grand plateau calcaire où se pratiquait l’élevage des moutons – source de grands profits à l’égal des foires de Champagne. Or nous avons vu souvent des troupeaux traverser la capitale. Autres archaïsmes : entendre, la nuit, la mélopée des serenos, sorte de gardiens d’immeubles. D’autre part, il arrivait qu’en se promenant on débouche sur une place où se jouait, en plein air, un auto sacramental, tel un mystère médiéval.

Naturellement, nous nous sommes précipités au Musée du Prado. Les Ménines, de Velasquez, eurent tout de suite notre entière admiration. Et aussi la série des Goya souriante où sont retracés fêtes et jeux populaires. C’est ce qu’on appelle la « Verbena de la Paloma ». Naturellement, il y a aussi les grands peintres flamands, puisque les Flandres furent possession des Habsbourg. Et les Greco. Autre musée : l’Académie San Fernando et ses admirables Zurbaran, représentant tous des moines blancs :Carmes et Hiéronymites. Plus d’admirables Goya : le pathétique auto portrait, « L’âne jouant de la musique » ; « l’enlèvement de la Sardine » ; « la maison des fous ».

Au musée  archéologique, nous avons eu la surprise de revoir de La dame d’Elche, cette dame carthaginoise découverte par Pierre Paris, fondateur de la Casa Velasquez. Elle a été soustraite au Musée du Louvre, lors du passage du Maréchal Pétain à l’Ambassade d’Espagne, sans doute pour plaire au gouvernement franquiste, qui ne donna en échange que quelques tapisseries.

D’autre part, la Casa a une antenne archéologique à Belo, près de Gibraltar, où des fouilles ont révélé une grande villa gallo-romaine.

Notre première excursion se fit à Tolède qui fut, au XIIIe siècle « capitale des trois religions » car c’est là que furent traduites par Maures et par Israélites, les œuvres d’Aristote, de Platon, etc.

La Cité s’érige sur une boucle du Tage, ceinturée de fortifications. Le prestigieux passé est partout présent. Dans la sacristie de la Cathédrale, un admirable « Dépouillement du Christ », par le Gréco. Dans telle église dont j’oublie le nom, « L’enterrement du comte d’Orgaz » tous ces visages de pieux hidalgos autour de la dépouille, tournés vers le haut et le triomphe de Marie. Que de points d’intérêts : « la maison du Greco » ; la synagogue, devenue « Sainte Marie-la-Blanche ». Nous nous souvenions du tableau de Tolède qu’avait fait mon beau-père, lorsqu’il alla en Espagne pour illustrer le Don Quichotte : terres argileuses rouges, en contraste avec des oliviers argentés. Nous sommes revenus plus tard, en groupe, à Tolède, sous la conduite de Maurice Legendre, qui nous fit rendre visite au dr Marañon, dans sa villa avoisinante. Il s’agit d’un « humaniste » de très bon renom, qui se penchait surtout sur l’histoire de l’art, en particulier, le « barroquisme ».

Une grande découverte fut aussi celle de Ségovie, en Nouvelle-Castille, que nous visitâmes sous la direction de Mgr Jobit, aumônier du lycée français. Cité médiévale sur un piton rocheux, dominée par un château qu’habitèrent des souverains : telle Isabelle la Catholique qui, s’y fit proclamer « reine de Castille » en l’absence de son époux et eut l’audace de faire porter une épée nue (attribut masculin) devant son destrier lors de son Couronnement. Le grand attrait de Ségovie était alors la restauration du monastère cistercien El Parral. On disait de ses jardins : « Huertas del Parral, paradiso terrenal ». Nous allâmes aussi à la cathédrale, où l’on vénère le gisant du prince Juan, fils des Rois catholiques, mort prématurément – ce que fit de Jeanne-la-Folle, puis de Charles Quint, les souverains légitimes de la péninsule.

Nous allâmes aussi vers l’Ouest. D’abord Avila, ceinte de murailles. Le monastère où fit profession Thérèse Ahumeda qui en fit réformer l’observance (car les moniales « relâchées » trouvaient trop de plaisir à déguster leurs tasses de chocolat…). C’est ce couvent que fréquentait Jean de la Croix. On dit que Thérèse et lui étaient doués de lévitation et s’entretenaient dans les airs. Autre couvent : celui de Santo Tomas, où la sainte passa le reste de son existence. Le plus sensationnel, ce fut la visite de Salamanque, dont le couvent dominicain abrita des hommes tels que François Vitoria, Domingo de Soto et autres, qui fondèrent l’Ecole de Droit international. La ville est revêtue d’une admirable patine dorée. Jadis, Salamanque avait été prise par Hannibal. Elle le sera par les Français de Napoléon. Une de ses maisons est dénommée « Casa de las Conchas » : c’est un palais hérissé de coquilles de poissons, nourriture habituelle des pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques de Compostelle. On admire aussi la demeure de Miguel de Unamuno, philosophe éminent et libéral dont mon beau-père eut grand plaisir à faire le portrait. Naturellement, nous ne nous sommes pas privés de pousser jusqu’au monastère de Yuste, où Charles Quint finit ses jours, après avoir abdiqué.

Nous fréquentions beaucoup Marcel Défourneaux, alors professeur au Lycée français. Il avait été l’élève de mon père et nous le connaissions déjà. Avec sa femme (une Polonaise) et lui, nous avons visité, non loin de Madrid, le monastère de l’Escurial, que fit construire Philippe II et qui devint panthéon royal. Ce qui nous retint surtout, ce fut le site : une montagne odorante, semée de bruyères. Le massif montagneux qui domine est très fréquenté, l’hiver par les amateurs de ski. Plusieurs de nos condisciples se rendaient dans la sierra en week-end.

Naturellement une des excursions privilégiées fut l’Andalousie. D’abord Séville. Nous avions choisi la Semaine Sainte pour assister aux traditionnelles processions de pénitents noirs encagoulés. Il en venait de tous les quartiers de la ville, portant leurs madones sur des brancards. La Macarena – la Vierge Noire – avait un grand succès. La ville abonde en places charmantes, agrémentées de croix orfévrées. Dans le cloître de la Cathédrale, s’ouvre une salle qui abrite la Bibliothèque de Christophe Colomb ; tous les traités latins, surtout des Images du monde transmettant la science cosmographique des Anciens. Tous ces ouvrages sont annotés de la main du Découvreur. En fait, ce trésor n’étant pas signalé dans les guides touristiques demeure pratiquement inconnu. La Tour élevée de la cathédrale, la Giralda, fut souvent utilisée par des risques-tout, pour obtenir quelque faveur du souverain.

Grenade est une des plus belles villes d’Espagne. Nous y sommes arrivés, de façon pittoresque, par un autocar cahotant où nous voisinions avec un paysan qui trimballait un sanglier empaillé fort nauséabond. La merveille des merveilles est la cathédrale qui s’est substituée, presque sans modification, à la mosquée aux mille colonnes de l’ancien émirat, qui ne disparut qu’à la fin du XVe siècle. L’Andalousie résonne, en tous lieux, du canto flamenco, qui demande une force de souffle exténuante. A l’origine, c’est un chant tsigane.

Enfin, Grenade : l’Alhambra et le Généralife.

Jets d’eau en plein air, voûtes à stalactites, jardins ombreux. Souvenir de Boabdil, le dernier émir, qui dut rendre les clefs de la Cité, en 1492, aux représentants des Rois catholiques. Il faut dire que les chrétiens admiraient le raffinement de leurs ennemis maures. Plusieurs romans de chevalerie content les aventures amoureuses de quelque grand seigneur qui épousa une belle Mauresque après l’avoir enlevée.

Je ne suis naturellement pas exhaustive en retraçant ces souvenirs. A partir du moment où les Américains débarquent au Maroc (décembre 1942) et quelques mois plus tard, où le Gouvernement provisoire se met en place à Alger, l’état d’esprit des pensionnaires de la Casa change. Arrive à Madrid un représentant officieux d’Alger, le colonel Malaize. Maurice Legendre fait enlever la photo du Maréchal Pétain. On lui substitue celle du duc d’Albe. Nos discussions politiques s’enveniment. Jean-Berthold en arrivant à Madrid, était naturellement anti-franquiste et le demeura. Mais ce que nous avions appris petit à petit sur les crimes commis par les « rouges », en Catalogne plus particulièrement, nous montait la complexité du problème qui avait abouti à une guerre civile. N’empêche que la propagande franquiste, l’envoi de la Légion Azul en Allemagne alimentaient toujours la dissension. Un jour nous avons vu arriver un prêtre éminent, René de Naurois, qui était l’adjoint de l’archevêque de Toulouse, Mgr Saliège, le premier à protester en chaire contre les crimes racistes commis en son diocèse. De Naurois fut accueilli chaleureusement à la Casa. Il nous quitta pour partir s’engager en Angleterre. Il y eut aussi le très éminent docteur Robert Worms. Et surtout un contingent d’officiers français qui, ayant passé la frontière et fait un pénible stage au camp de Miranda, étaient bien décidés à reprendre du service dans les armées qui contribuaient à libérer les Italiens du fascisme. Un beau jour, Jean-Berthold m’annonça qu’il venait de signer un engagement auprès du colonel Malaize. Je n’en fus pas surprise car je savais qu’il avait consulté don Garcia Mirente sur son intention d’ «agir » enfin et avait reçu son approbation.

Notre dernier voyage fut à l’abbaye cistercienne de Poblet, près de Tarragone, en Catalogne. L’abbaye revivait grâce à des vocations de jeunes moines. Ce petit séjour nous combla de joies liturgiques. J’y tapai ce que Jean-Berthold avait écrit sur Lamennais quand nous étions à La Courtine. Plus tard, pendant les loisirs de Corse, il rédigera un article sur Poblet. Nos adieux à Poblet se firent après avoir entendu un Salve Regina qui nous mit la lumière au cœur.

 

Nous nous sommes donc embarqués en septembre 1943, à Lisbonne, sur un bateau de la Croix Rouge, où nous avons retrouvé le groupe des officiers français et le dr. R. Worms. Nous fûmes reçus fraîchement à Casablanca, le Maroc étant devenu pétainiste. Nous étions très peu de femmes. On nous mit en caserne pour quelques jours. L’une de nous fut fusillée comme espionne !  Puis Jean-Berthold et moi gagnons Rabat. Là il s’enrôle dans le 1er Régiment de tirailleurs marocains. Providentiellement, il se trouve que la concierge de l’Ecole des Chartes, Mme Lénault, y résidait, étant mère d’un caporal. Elle me fait admettre au mess des officiers. D’autre part, nous savions qu’un chartiste, M. Thouvenot, dirigeait le Musée des Antiquités. Nous lui faisons visite ; et il m’offre provisoirement un studio, inclus dans le Musée. J’y disposai même d’un chaouch, que je vis égorger un mouton le jour de l’Aïd-el-kébir. J’eus bien le sentiment, quand je me séparai de Jean-Berthold, que c’était pour toujours. Restait le problème de la subsistance, la demi-solde d’un lieutenant étant dérisoire. Je me présentai à la Bibliothèque du Protectorat que dirigeait Christian Brentano, fils d’un historien renommé. Il me reçut aimablement et m’offrit un poste à mi-temps dans le service des Périodiques. Puis il partit pour Alger, laissant ses fonctions à un chartiste, Jacques. Riché. Brentano m’avait plus ou moins confiée à sa sœur, Mme Louise Legrand, qui occupait son logement de fonction. Elle devint une grande amie et je ne l’appelai plus que « Tante Louise ». Rabat me plaisait beaucoup. L’admirable Tour Hassan où il y avait encore un muezzin. Et surtout le quartier arabe avec ses échoppes en plein vent, rutilantes de bonnes et belles choses, et surtout sa mosquée où l’on entendait les écoliers chanter le Coran. Au-delà, après un bras de mer, il y a les Oudaias, petite ville de plaisance. Je me souvenais que des amis de mes parents y passaient les vacances dans un atelier : il s’agit du ménage Lissac, M. Pierre Lissac étant un peintre de talent. Ce furent des retrouvailles chaleureuses.

Comme la ville de Rabat est vaste, j’avais loué un vélo. Je me promenais ainsi dans le quartier des Gardes Noirs du palais, aux pittoresques paillotes. Le jour de l’Abd-el-kébir, j’assistai à une belle fantasia et vis sortir le sultan Mohammed dans un carrosse que Louis XIV avait donné à l’un de ses ancêtres.

Je retrouvai aussi un ami de mon beau-père, le peintre Edy Legrand, qui me fit grand accueil. On mangeait chez lui à la mauresque, assis par terre sur des coussins. Je fréquentai aussi le gendre de Lissac, Jacques Berque, qui avait eu une longue carrière de contrôleur civil. Eminent islamisant, il préparait alors je ne sais lequel de ses travaux, dont l’ensemble lui vaudra une chaire au Collège de France. Mais l’amitié la plus durable fut celle que je contractai avec la famille du général Jean-Baptiste Lagarde. Ce fut grâce à l’intermédiaire de la pianiste Lélia Gousseau, qui avait fait un séjour à la Casa Velázquez. Elle connaissait une des filles du général, Louise Poublan, qui prit l’initiative de me convoquer dans sa famille : quatre filles, mariées, sauf la plus jeune, Lucie, atteinte d’un handicap et qui poursuivait alors une licence d’histoire. Je fus « adoptée » instantanément et me trouvai parfaitement à l’aise dans ce milieu où l’intellect s’alliait à une simplicité chaleureuse. Deux des gendres avaient été normaliens, dont Roger Le Tourneau, connu pour ses travaux érudits, en particulier sur Fès.

Je recevais chaque jour des nouvelles de Jean-Berthold. Il y mettait toujours une note d’humour. La campagne de Corse s’était déroulée à peu près sans perte. Le commandant Boulangeot, homme de culture et d’autorité naturelle, faisait régner une très bonne atmosphère. Le régiment s’installa dans un village proche de Bastia dont le site était admirable. Pour remédier à l’oisiveté, le « lieutenant Mahn » fit des conférences très appréciées sur les « constantes de l’Histoire et de la Géographie françaises ». Entre temps, j’avais changé de logement. On m’avait trouvé un appartement meublé qui me déplut aussitôt, car l’armoire était pleine de vêtements de la dame qui m’avait précédée et venait de mourir.

A la Bibliothèque j’avais fait la connaissance d’un dominicain, le Père Théry, spécialiste du pseudo-Denys l’Aéropagite et que mon père avait employé pour travailler au nouveau Du Cange (dictionnaire du latin du Moyen Age). Je ne sais trop ce qui l’amenait à Rabat. Toujours est-il qu’il avait des accointances avec le gouvernement d’Alger, en particulier avec le général Giraud. (A Rabat il était courant de parler de « Fossile et Marteau », le « fossile » étant Giraud et le « marteau » De Gaulle). Il lui parla de Jean-Berthold  Mahn et du fait qu’il avait été membre de l’Ecole française de Rome avant la Guerre. Giraud proposait, lorsque les troupes françaises auraient pénétré dans Rome, de démobiliser le lieutenant Mahn et de le charger de ré-ouvrir les services culturels français. Je transmis, naturellement. C’était début mars 1944. le R.T.M. venait de débarquer près de Naples. Les troupes allemandes étaient toutes proches et le « contact » était proches. Sans refuser, Jean-Berthold laissa la question en suspens, préoccupé avant tout de ne pas se désolidariser de ses tirailleurs, alors que les engagements armés étaient imminents. Mais il parlait encore de sa chère Rome au mess des officiers la veille de sa mort. Quelques jours auparavant l’un de ses tirailleurs marocain lui avait apporté un catéchisme en italien trouvé dans des décombres, en lui disant : « Voilà le Coran pour toi ». Le 22 avril, Jean-Berthold se porta volontaire dans une patrouille. Le « contact » avec une patrouille allemande se fit dans la nuit. Il fut atteint par une balle qui sectionna l’artère sous-clavière gauche. Ce fut ce même tirailleur qui reçut son dernier soupir. C’était à l’aube du dimanche « du Bon Pasteur ». Ce dimanche-là, je participai à la messe en la cathédrale de Rabat ; et je fus frappée de ces paroles : « Vous voici retourné au pasteur et au gardien de votre vie ». Mais je continuai à recevoir des lettres et à en écrire. Le 1er mai j’étais chez moi en compagnie d’une amie, Rose Ercole, sculpteur, connue à la Casa Velasquez. Le Commandant Boulangeot se présente à l’improviste. Il m’apprend que mon mari vient d’être gravement blessé. Puis il se retire. Comme prévu, nous allons au cinéma, Rose et moi. Le lendemain, le Commandant vient m’apprendre que « tout est fini ». J’ouvre l’Evangile et j’y lis : « A tous ceux qui l’ont reçu, Il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu ». Ma résolution est tout de suite prise. Je vais demander asile à une amie chartiste, Manon Hosotte, dont le mari, officier, vient d’être tué en Syrie. Elle vit avec ses enfants, deux garçons et une fille. Je suis reçue à bras ouverts. Un des garçons doit faire sa profession de foi le lendemain. Je lui demande de prier pour moi. Je me sens assez mal, le choc ayant eu un retentissement sur le foie. Mais voici que le lendemain, au réveil, je suis envahie d’une joie inexprimable. Je sais qu’il est vivant, qu’il est présent ; j’ai alors le courage d’écrire à mes parents, qui ne se doutent de rien, nous croyant au Maroc pour quelque recherche érudite. Manon décide de m’envoyer à la montagne me refaire une santé. On met à ma disposition une guitoune, où je suis servie par une fatma. En fait, j’ai une grave hépatite virale. Je trouvai là-bas un bon médecin.. Dans ce petit poste militaire, l’Appel aux morts était sonné tous les jours. Cela mettait mon émotivité à rude épreuve. Un autre coup me fut porté : c’est quand on annonça à la radio (je l’entendis de ma guitoune) le débarquement américain-français sur les côtes de Normandie. Désormais la victoire était assurée. Ce qui me peinait c’était que Jean-Berthold n’ai pas vécu assez  pour voir qu’enfin le Bien l’emportait sur le crime. Le premier samedi qui se présenta, il était prescrit que je boive du lait chaud. Or ma fatma juive était tenue, le jour du sabbat, de n’exercer aucune activité, surtout d’allumer le gaz. Mais ne voilà-t-il pas qu’elle me déclara paisiblement : « Nos rabbins nous disent que si notre prochain est en danger, les préceptes du sabbat sont périmés ». Exactement les paroles de Jésus : « Le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ».

Quelques jours après ce 1er mai, je reçus la cantine du « lieutenant Mahn » : toutes mes lettres, et, soigneusement épinglée, son alliance.

Tante Louise m’avait trouvé un lieu d’hébergement : j’allais vivre chez une de ses amies,  madame veuve Rotival, qui vivait avec ses trois filles, dans une charmante villa, sur une belle avenue, la cadette était lycéenne très enthousiaste et férue de son professeur de lettres, Mme Boutang. Son mari, Pierre Boutang, séparé d’elle, était maurrassien à fond. Tout le monde me manifestait sa sympathie. Je recevais des nouvelles des miens. J’avais repris un peu de tonus. Je redoutai le retour en métropole. Comment allai-je réajuster ma vie ?

11- Retour en France

Je fus rapatriée dans une « forteresse volante » américaine. A la descente, à Marseille, je fus fouillée minutieusement, comme si je pouvais être une espionne. Marseille était surpeuplée. Je trouvais heureusement un refuge chez  un camarade de l’Ecole des Chartes. Retour jusqu'à Paris par un train bondé. Arrivée en gare de Fontenay-aux-Roses, où Irène m’attendait. Retrouvailles déchirantes avec la famille. J’étais alors très déprimée. Quelle serait mon occupation ? Je ne pouvais avoir de poste que dans des Archives départementales. Je n’aurais pu y supporter la solitude. D’ailleurs je n’avais aucun goût pour ce métier. Seule la recherche m’intéressait.

Faute de mieux, j’entrai à mi-temps comme « rédacteur » à l’illustre revue, datant du XVIIIe siècle, le Mercure de France, rénovée sous la direction de Georges Duhamel. La rédaction occupait un vieil hôtel, rue de Condé, où Beaumarchais avait vécu. Je m’installais chez mes beaux-parents rue Notre-Dame-des-Champs, car je n’avais qu’à traverser le Luxembourg pour aller à mon travail. Ce que je faisais n’était pas passionnant : écrire aux auteurs malheureux des lettres de refus bien tournées. Mais je débutai dans une tâche qui m’a toujours passionnée : faire des compte-rendus de livres d’Histoire. En outre, j’avais trouvé dans les tiroirs de cette vieille maison quelques inédits de poètes symbolistes, car le Mercure avait beaucoup favorisé ce mouvement. Le numéro 1000 - le premier qui parut après la coupure de la guerre - comporta quelques inédits. D’autre part, je publiais un long article sur « Isabelle la Catholique et les juifs » qui me fit remarquer dans le monde des hispanisants. A la même époque, un éditeur (je ne sais pourquoi il fit faillite) m’avait proposer d’écrire la biographie d’Isabelle la catholique. Ce que je fis. J’en possède toujours le manuscrit inédit. C’est par elle que je m’intéressai successivement à Colomb, puis à Las Casas, qui tous deux admiraient la reine, y compris le Défenseur des Indiens car elle faisait renvoyer dans leurs foyers les natifs qu’on avait d’abord acheminés dans la métropole.

Un certain monde littéraire, encore inconnu de moi, fréquentait la rue de Condé. Je ne sais par quelle entremise je publiais, dans la Table ronde, un article sur « L’illuminisme de Christophe Colomb » qui me confirma dans le goût que j’ai toujours eu pour ce que j’appelle « les aventuriers spirituels », des personnages qui se sentent investis d’une Mission à travers mille difficultés. Evidemment cela peut être dangereux. Mais mon « aventurier » réussit puisque dans l’immédiat, les éditions du Seuil me demandèrent un Christophe Colomb, pour la collection « Le temps qui court ». Quant à Isabelle, je ne l’ai pas laissée « tomber » - consacrant à son mariage romantique un petit article dans Historia. Et plus tard je lui rendis hommage, dans la Revue historique (avril-juin 1997) : Le mécénat d’Isabelle la Catholique.

Ce qui m’échappe, c’est quel article me fit entrer dans le « lascasisme ». Sûrement quelque chose sur la Conquête du Nouveau Monde. Toujours est-il que mon texte fut lu à haute voix au réfectoire du couvent du Saulchoir, alors à Etiolles. Le Père Bernard Dupuy (aujourd’hui doyen de la Faculté de droit de l’Institut catholique, et directeur de la Revue d’éthique) en reçut une impression favorable. Le Père Bernard Bro, alors directeur de la collection « Chrétiens de tous les temps » aux éditions du Cerf, prit contact avec moi et me demanda un Barthélémy de Las Casas - éminent dominicain et Défenseur des Indiens. Naturellement j’acceptai, bien qu’encore incompétente. Je savais seulement qu’ayant connu le Découvreur, il avait eu à sa disposition ses archives, en particulier le précieux Journal de bord et l’exploitait dans son Historia de las Indias. Ce qui me séduisait en lui, c’était la véhémence de son style, la façon dont il s’est impliqué complètement dans une tâche qu’il jugeait providentielle. Naturellement je ne pensais pas avoir quelque chose de nouveau à dire. Personnage archi-connu, sur lequel venait de paraître un admirable travail de Marcel bataillon et André Saint-Lu.

J’étais toujours au Mercure de France jouissant de larges loisirs.

Auparavant, ce qui m’aida, je crois, à la sortie de l’état dépressif, c’est d’avoir « découvert », si je puis dire, saint Philippe Néri, fondateur de l’Oratoire italien. La visite exhaustive que nous avions faite, Jean-Berthold et moi, des églises de Rome, l’église Saint-Jérôme de la Charité, en plein quartier populaire, où le florentin Philippe prit logement, sans dessein encore bien arrêté, sinon la visite des pèlerins pauvres dans les hôpitaux, la tournée des « Sept églises », les récréations sur le Janicule d’une bande d’enfants. Puis, devenu prêtre, il se transporta à la Chiesa nuova, où les réunions pieuses se transforment en un Oratoire. Je savais qu’il existait un texte inédit en français, intitulé Philippe ou la joie chrétienne : dialogue « à la manière socratique » entre le saint et ses amis. Après la guerre j’avais eu le courage de revenir à Rome où Jean-Berthold est enseveli, au milieu de ses tirailleurs marocains, au Monte Mario, haut-lieu d’une grande beauté. Je pense que je logeais au couvent sainte-Brigitte, maison de retraite des « veuves romaines », à l’entrée de laquelle on voit encore l’auge de pierre où la sainte menait son ânesse pour s’y désaltérer. Je ne sais si j’avais eu la prescience de la seule date possible : le jour de la saint Charles Borromée », 3 novembre. En dehors du 26 mai, anniversaire de la mort du saint, la Chiesa nuova est toujours fermée. Le 3 novembre 1950, elle s’ouvrit pour moi seule. On m’indiqua qu’un prêtre célébrait la messe tout en haut, là où Philippe prolongeait la liturgie par une longue extase. J’étais la seule assistante ; et pour la première fois de ma vie, je servis d’enfant de chœur. Puis je visitai la bibliothèque et j’y trouvai le fameux opuscule. On voulut bien me le prêter. Et en quelques jours je vins à bout de la traduction. Ce fut mon tout premier livre (1953). Mon père, qui mourut en 1952, sut du moins que j’avais fait ce travail. Quand je faisais mes études en Sorbonne, car en même temps que la préparation à l’Ecole des Chartes, je passais deux certificats d’Histoire. Mon père avait alors demandé à son vieil ami Charles Seignobos de me convoquer et de m’interroger pour savoir si j’avais le « sens historique ». Le résultat fut positif.

En fait, mon retour en forteresse volante, fut pénible. A l’aéroport d’arrivée, à Marseille, nous fûmes fouillés et objet de méfiance. Je crus qu’on allait me confisquer mon alliance. La ville était surpeuplée. Heureusement, des amis chartistes purent m’héberger. En gare de Lyon, Irène m’attendait, vaillante malgré sa vie brisée. Mes parents étaient terriblement affaiblis, n’ayant pas pratiqué le marché noir. J’appris comment mes beaux-parents avaient vécu le drame. Avant que ma lettre ne parvint et que mes parents ne la transmettent, la sœur de ma belle-mère, Jeanne avait entendu à Radio-Londres : « Une messe de Requiem a été célébrée à Saint-Louis-des-Français, à Madrid, à la mémoire de Jean-Berthold Mahn, mort pour la France ». Elle se mit en route pour les Lorris, la maison de campagne de Berthold et Amélie. Ils n’avaient eu aucun pressentiment et furent comme anéantis. Ma belle-mère, détachée de toute pratique religieuse, était profondément avide des réalités de l’Invisible. Elle correspondait avec son fils sur les vérités évangéliques. Voilà qu’ils perdaient leur fils unique, à 32 ans. La question qu’elle se posa fut : « A quoi bon son labeur acharné ? Quel rapport avec la vie éternelle ? » A ce moment, ils ouvrirent un livre que nous leur avions offert : le Jésus-Christ du Père de Grandmaison et y trouvèrent une réponse sur « le joug qu’il est bon pour l’homme de porter dès sa jeunesse ». Et voilà que le beau portrait à l’huile de leur fils accroché au-dessus de leur lit parut s’animer.

Ce qui les sauva ce fut la profondeur de leur amour conjugal. De retour à Paris, dans leur logis-atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, ils décidèrent de se marier religieusement. Le Père Maydieu s’en chargea et célébra leur union dans la sacristie de l’église Notre-Dame-des-Champs. Il me raconta plus tard (car je n’étais pas encore de retour) qu’ils étaient joyeux comme de jeunes mariés. Ils étaient dans leur soixantaine.

Mon beau-père prit la résolution de se faire catholique, pour la simple raison que son fils ne pouvait qu’avoir eu raison en choisissant cette confession. Mais il fallut abjurer « les erreurs détestables du luthéranisme ». Il se dispensa de prononcer ces mots, ayant gardé une grande admiration pour le pasteur qui lui avait appris à aimer le Christ. Le Père Maydieu m’avait demandé de lui faire le catéchisme, ce qui ne fut pas bien difficile.

Il fut décidé que j’habiterais chez eux à Paris. J’étais profondément éprouvée et incapable d’exercer un poste archivistique ou, pour augmenter mes atouts, de passer le concours des bibliothèques. Je dus me contenter d’une situation à mi-temps à la Revue le Mercure de France, installée rue de Condé dans un hôtel qui avait appartenu à Beaumarchais. J’y devins rédacteur. J’y faisais des compte-rendus d’Histoire et commençais à y publier. Trouver un travail de recherche historique était mon seul avenir possible. Au bout de dix ans, le Mercure dut se saborder. J’avais déjà élu mon domaine dans le monde hispano-américain. Grâce à mon père j’avais été contactée par un éditeur (qui ensuite fit faillite) pour écrire une Isabelle la Catholique. Je l’écrivis consciencieusement  et en tirai, en 1950, un article paru dans le Mercure de France (« Isabelle la catholique et les Juifs »). Isabelle me conduisit à Christophe Colomb, dont m’intéressa le caractère « illuminé » ; et par lui, je rejoignis Bartolomé de Las Casas qui disposa de ses archives. Un article que je publiai dans La Table ronde, fut lu à haute voix dans le réfectoire du Saulchoir. Les éditions du Cerf, en la personne du Père Bernard Bro, me demandèrent un Las Casas. Je conterai la suite en parlant de « mon œuvre ». Il fut fondamental pour moi de rencontrer, grâce à des amis le grand historien Fernand Braudel. J’avais déjà publié un Christophe Colomb. Braudel avait un peu connu mon père pour lequel il éprouvait une vive sympathie (il lui a même consacré une petite brochure, une collaboration avec Jacques Le Goff). Il me soumit à un test original : faire le compte-rendu d’un livre en italien sur le Concile de Trente. Le résultat fut positif. Il me fit entrer au C.N.R.S., avec le titre d’ingénieur. J’y étais affectée à la rédaction de la prestigieuse revue Annales E.S.C., avec la clause spéciale que je devais, chaque année, publier quelque article critique.

La suite de ma vie se confond en gros avec la poursuite d’un travail qui s’orienta de plus en plus sur les rapports de la culture et de la Foi.