Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Dominique Veillon DE SAINT-PETERSBOURG AU MONT-VALÉRIEN - Editions Allia mars 1997

Le 26 mars 1941, le capitaine SS Doehring et ses hommes arrêtent Boris Vildé alors qu'il était sur le point de rencontrer, dans un café de la place Pigalle, Simone Martin-Chauffier qui devait lui procurer de faux papiers d'identité. L'affaire Vildé commençait, étroitement imbriquée à celle du musée de l'Homme.

Au moment de son arrestation, Boris Vildé, jeune ethnologue, a trente-deux ans. Sa vie «n'a été qu'une prodigieuse aventure» évoque dans ses souvenirs Agnès Humbert, l'une de ses camarades de résistance. Russe d'origine - il était né à Saint-Pétersbourg le 25 juin 1908 - la révolution de 1917 le contraignit, lui et sa famille, à se réfugier en Estonie où l'enfant fit ses études. Il fréquenta, entre autres, le lycée secondaire de Tartu. Très tôt, le jeune garçon se révéla brillant, manifestant des dons littéraires évidents et écrivit des poèmes. Admis à l'Université, il continua à gagner sa vie en travaillant à l'usine, mais ses activités pour le moins anticonformistes le firent un peu trop remarquer et exiler en Lettonie, d'où il gagna l'Allemagne en 1930. Il avait alors vingt-deux ans. Après une vie difficile à Berlin, il s'installa à Paris en septembre 1932. Dans quelle mesure la conversation qu'il eut avec André Gide, venu à Berlin faire une conférence, fut-elle déterminante dans cette décision? Nous ne le savons pas.

II semble sûr, en revanche, que ce dernier lui a alors proposé de faciliter son installation dans la capitale française. La rencontre avec Paul Rivet, directeur du musée de l'Homme, fut décisive puisqu'elle orienta sa carrière vers l'ethnologie, ce qui n'empêcha pas le jeune savant de poursuivre ses études d'allemand et de japonais. Désireux de perfectionner son français, il répond à une offre de conversation française en échange de conversation russe. La proposition émane d'Irène Lot, l'une des trois filles de l'historien Ferdinand Lot. Elle est alors bibliothécaire à la Sorbonne et il l'épouse en juillet 1934. Il trouve auprès de sa belle-famille affection et compréhension. Naturalisé français en 1936, il est chargé au musée de l'Homme du département des civilisations arctiques, ce qui lui vaut en 1937 une mission en Estonie et l'année suivante en Finlande (il en profite pour apprendre le finnois). Son appétit pour les langues est insatiable: tout en continuant l'étude du japonais, il envisage celle du chinois.

Pendant la guerre, il fut mobilisé dans l'artillerie comme brigadier, puis maréchal des logis. Fait prisonnier dans le Jura en juin 1940, il réussit à s'évader et parcourut 300 kilomètres à pied en dépit d'une blessure au genou. Il regagna Paris au début du mois de juillet 1940. Dès son retour, Boris Vildé, qui n'a pas l'intention de rester passif devant l'occupant, met sur pied avec la complicité de Paul Rivet un programme d'action: propagande antinazie certes, mais aussi contacts avec les services britanniques pour transmettre des informations militaires et politiques et faciliter le transfert des volontaires et des prisonniers de guerre évadés. La première mention de tract date d'août 1940. Dans cette tâche, il est aidé par des collègues du musée de l'Homme, l'anthropologue Anatole Lewitzky, et la bibliothécaire Yvonne Oddon. Par la suite, d'autres personnes se joindront au groupe : Agnès Humbert, Claude Aveline, Jean Cassou, Marcel Abraham, ainsi que Pierre Brossolette et l'ethnologue Germaine Tillion.

Rapidement, Boris Vildé devient «le meneur de jeu de cette activité anti-allemande », le chef d'un groupe restreint. Il est en contact avec le groupe d'André Weil-Curiel, avec des professeurs de la Sorbonne, avec des avocats. C'est le moment où existent en France de petits noyaux de ceux que l'on n'appelait pas encore des « résistants » et qui cumulaient toutes sortes de fonctions, diffusant des tracts, recueillant des renseignements, etc. A la fin de septembre 1940, les résistants du musée de l'Homme réussissent à tirer à plusieurs centaines d'exemplaires un tract intitulé Vichy fait la guerre. Mais leur idée est d'aller plus loin et de créer un journal dont la rédaction est confiée à Jean Cassou. Le titre trouvé est RESISTANCE et le premier numéro sort le 15 décembre 1940 (voir annexe p. 167). Tout en souhaitant fédérer les petites équipes nées dans les milieux intellectuels et universitaires de Paris, Boris Vildé et Anatole Lewitzky s'efforcent à partir de décembre 1940 d'accroître leur action en province; ils prennent des contacts avec la zone libre (à Toulouse, Marseille, Lyon, sur la Côte d'Azur) et dans l'Ouest de la France. A ce moment, l'organisation du musée de l'Homme apparaît très structurée aux dires même de Germaine Tillion.

Et pourtant une brebis galeuse s'est infiltrée : Albert Gaveau, un indicateur au service du capitaine Doehring. Le 30 décembre 1940, à Aubervilliers, une perquisition effectuée 13, rue de Pantin dans un local dépendant d'un club d'aviation amène la découverte d'une machine à ronéotyper que faisaient fonctionner Albert Comba, 19 ans, ouvrier typographe et R. Fortier, 18 ans. Au domicile de Comba, on découvre treize grandes enveloppes à l'intérieur desquelles se trouvent un nombre important de tracts intitulés Résistance n° 1. En outre, le jeune homme est en possession d'une liste de vingt-deux noms parmi lesquels on relève ceux de Léon-Maurice Nordmann et de Weil-Curiel. Les Allemands arrêtent Nordmann en gare de Versailles alors que celui-ci, sous la conduite de Gaveau qui s'était offert à le piloter, devait prendre contact avec une filière d'évasion en Bretagne. D'autres résistants sont également arrêtés, dont les avocats René-Georges Etienne, Albert Naud et le sénateur Odin.

Cependant, Boris Vildé a quitté Paris pour parcourir la zone non occupée avec Toulouse pour base. Au début de février 1941, le groupe parisien est démantelé à la suite d'une opération déclenchée par les SS, qui aboutit à l'arrestation d'Anatole Lewitzky, d'Yvonne Oddon et d'autres membres du réseau. Pourtant, au prix de durs efforts, l'activité de résistance se poursuit, de nouvelles bonnes volontés remplaçant celles qui sont tombées. Ainsi Pierre Walter prend-il la succession de Lewitzky. En mars 1941, Boris Vildé, en dépit des avertissements que lui prodiguent Paul Rivet et Claude Aveline, l'un des derniers à l'avoir vu vivant, revient à Paris. Aussitôt, il renoue les fils, retrouve ses camarades. Comme il ne possède pas de faux papiers d'identité, Simone Martin-Chauffier s'offre à lui en procurer. Le rendez-vous est fixé au 26 mars à 15 heures, place Pigalle - la suite, on la connaît. Happé par quatre hommes au moment où il traversait la place, Boris Vildé est d'abord conduit rue des Saussaies, puis à la Santé. En avril 1941, une grande partie des membres du réseau du musée de l'Homme sont incarcérés, soit à la prison de la Santé, soit à celle du Cherche-Midi. Après être resté quelque temps à la Santé, Boris Vildé est transféré à Fresnes le l6 juin 1941 (la date exacte figure dans son journal, consignée au 20 septembre 1941).

A Fresnes, les détenus politiques occupent la 6e division sous administration allemande. Leurs conditions de détention sont particulièrement pénibles. Les prisonniers sont isolés, mis au secret et n'ont pas l'autorisation de se promener dans la cour (emprisonné depuis le 16 juin, Boris Vildé a droit à sa première promenade le 20 septembre). Tous souffrent de la faim, de l'humidité et, à partir de l'automne, du froid. Au début, ils n'ont pas le droit de recevoir des colis et doivent se contenter des maigres rations qui leur sont allouées. A partir de septembre, Boris Vildé voit son ordinaire s'améliorer quelque peu : les colis sont autorisés, on lui donne du papier blanc, la première lettre qu'il envoie à sa femme date du 15 septembre; il peut lire et échanger des ouvrages avec l'extérieur, ce qui modifie sa vie de prisonnier. Déjà, à la prison de la Santé, il avait commencé à «réfléchir sur le plus important», c'est-à-dire sur lui-même, mais c'est surtout à Fresnes, explique-t-il dans une lettre du 16 janvier 1942 à sa femme, qu'il s'est mis à noter par écrit ses pensées. «Peu à peu, j'en ai pris l'habitude et un certain plaisir. Voilà l'origine de ce journal. »

Au travers de ces pages, une soixantaine au total, sont consignées de brèves remarques sur la vie en prison : le mardi et le vendredi très importants pour les détenus parce que jours de visite, l'obsession de la nourriture, le froid qui rend les doigts gourds au point de ne plus pouvoir tenir un crayon, la solidarité entre compagnons de misère (on partage le peu que l'on a), les rapports rares avec les Allemands. Enfin Boris Vildé analyse avec lucidité les conséquences de sa détention sur son rythme de pensée : il relève notamment la place importante que tiennent les rêves, rêves de montagne, de campagne, d'enfance, tous synonymes d'évasion.

Le procès des dix-neuf inculpés débuta le 8 janvier 1942 sous la présidence du capitaine Emst Roskothen. Les prévenus étaient accusés d'espionnage. Si la preuve des chefs d'inculpation était apportée, ils étaient passibles de la peine de mort. Dès le début, Boris Vildé, Anatole Lewitzky et Pierre Walter furent désignés comme les principaux responsables, les instigateurs des actes du groupe. Tout au long du procès, Roskothen s'efforça de sauver le plus jeune des accusés, René Sénéchal, dit «le gosse», âgé seulement de 18 ans. Le 17 février, le verdict fut rendu. Tandis que six personnes étaient relâchées, trois inculpés furent condamnés à des peines de travaux forcés, dont Agnès Humbert (cinq ans en Allemagne) et dix furent condamnées à mort, sept hommes et trois femmes. Malgré des interventions multiples en faveur des condamnés, les sept hommes furent exécutés le 23 février au Mont-Valérien. Ainsi s'achevait « l'affaire du musée de l'Homme », également appelée «l'affaire Vildé».

Dominique VEILLON