Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme
Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand
Son combat Le Musée RESISTANCE Des photos Des videos Actualité Publications
Nikita Struve
Soixante-dix ans d'émigration russe 1919-1989
Fayard - Pour une histoire du XXe siècle
Le titre même de « Résistance » et l'une des premières cellules de l'action contre l'occupant furent créés en novembre 1940 par un jeune poète russe, Boris Wildé (né en 1908), et par son ami Anatole Levitski (né en 1901). Venus en France d'Estonie, ils avaient fréquenté les milieux littéraires russes, les cafés de Montparnasse, mais aussi les réunions du « Cercle » organisées par I. Fondaminski qui cherchait à refaçonner ce qu'il appelait l'Ordre (au sens religieux du terme) de l'intelligentsia russe. Wildé avait achevé ses études supérieures d'histoire et d'ethnologie à la Sorbonne, s'était marié avec la fille de l'historien médiéviste français Ferdinand Lot et de la théologienne russe Myrrha Lot-Borodine, avait opté pour la nationalité française ; mobilisé, il avait participé à des combats meurtriers en Lorraine; blessé et fait prisonnier, il avait réussi à s'enfuir, puis avait repris son travail de chercheur au Musée de l'Homme.

Là, il réussit à imposer non seulement à son directeur, mais aussi à des personnalités comme Jean Cassou et Claude Aveline, sa détermination à organiser la lutte contre les Allemands, en commençant par le lancement d'un journal : c'est ainsi que naquit Résistance, une feuille de quatre pages dont les deux premiers numéros furent entièrement imprimés par Wildé et Levitski. Une intense activité clandestine allait se terminer moins de cinq mois plus tard par l'arrestation de presque tout le groupe. Dès qu'il apprit l'interception de Levitski, Wildé, en mission dans la zone libre, décida de revenir à Paris où il ne tarda pas à être à son tour arrêté. Le comportement des accusés força l'admiration des juges allemands. Le procès se termina néanmoins par dix condamnations à mort, dont sept (celles des hommes) furent maintenues, malgré les appels à la clémence en faveur de Wildé signés par F. Mauriac, P. Valéry et G. Duhamel. Le comportement des condamnés fut héroïque jusqu'au bout. Levitski écrivit à ses proches : « Je ne peux me pardonner le chagrin que je vous cause, et je vous supplie de me pardonner de tout cœur, sans arrière-pensées. Je ne m'attendais pas à un dénouement aussi rapide, mais peut-être est-il mieux qu'il en soit ainsi. Je suis prêt depuis longtemps. Il me semble que mon âme est en paix avec Dieu. Qu'il vous prenne aussi sous sa haute protection... »

Wildé écrivit à sa femme une longue lettre le matin précédant l'exécution. En voici quelques extraits : « Pardonnez-moi de Vous avoir trompée : quand je suis descendu pour Vous embrasser encore une fois, je savais déjà que ce serait pour aujourd'hui... Je me souviens d'un quatrain que j'ai composé il y a quelques semaines :

Comme toujours impassible,
Et courageux inutilement,

Je servirai de cible,

Aux douze fusils allemands.

À vrai dire, mon courage n'a que peu de mérite, la mort n'est pour moi que la réalisation d'un grand amour, l'entrée dans la réalité vraie. Ici-bas, seule Vous m'auriez permis de le réaliser. Soyez-en fière... Mourir en parfaite santé, la tête claire, en pleine possession de tous ses moyens intellectuels - cette fin sans doute me convient mieux que de tomber soudainement au champ d'honneur ou de s'éteindre à petit feu d'une maladie cruelle... J'ai vu quelques-uns de mes camarades, ils sont en pleine forme, ce qui me réjouit... Une infinie tendresse monte vers Vous du plus profond de mon âme. N'allons pas regretter notre pauvre bonheur, il n'est rien en comparaison de notre joie. Comme tout est clair ! L'éternel soleil de l'amour se lève des abîmes de la mort... Je suis prêt, j'y vais. Je Vous quitte pour un au revoir dans l'éternité. Je bénis la vie pour tous les bienfaits dont elle m'a comblé... ». Ces lettres des deux premiers résistants russes, morts pour la France, sont sans doute le plus beau témoignage que la seconde génération d'émigrés russes ait donné de sa dignité.

GUERRE, RETOUR ET REFUS - Les Russes et la guerre

«La France vous a tout donné. Asile, protection, amitié, travail, liberté de pensée, d'opinion, de religion liberté (…) elle se bat beaucoup pour vous (…) vous devez beaucoup à la France» lit-on dans la presse russe de Paris le 11 juin 1940. De fait, comme en 1914, des Russes de France s'engagent. Chacun choisit la voie de son action, en luttant dans l'armée ou dans la Résistance, intérieure ou extérieure. Ces deux options s'incarnent par des destins particuliers liés entre eux : celui du guerrier ou du résistant. Bien des Russes vont entrer dans la Résistance, à l'image d'un homme mort pour la France, Boris Vilde. Né à Saint-Pétersbourg en 1908, celui-ci s'exile dès 1917 avec sa famille à Tartu, seconde ville d'Estonie, où il vit de 1918 à 1925. Son nom. Wilde, est d'ailleurs germano-balte et sera francisé. En 1930, il survit difficilement à Berlin. Et c’est en 1932 qu'il arrive à Paris. Désireux d'améliorer son français, il aperçoit une annonce à la Sorbonne. Un échange cours de français contre cours de russe. Il rencontre ainsi la fille de l'historien Ferdinand Lot, Irène, qu’il épouse. Sa naturalisation survient en 1936. Il travaille l’année suivante au Musée de l’Homme, pour le compte duquel il repart parfois en Estonie.

L'entrée des Allemands dans la capitale est une brûlure qu'il ressent aussi fortement qu'un Français de souche. Avec ce nationalisme français exacerbé, cette certaine idée de la France qui anime si fort quelques étrangers, et dont témoigne le roman La promesse de l’aube de Romain Gary, né en Russie en 1914 et l’un des émigrés russes à être fait Compagnon de la Libération. Vildé prend la décision immédiate, totale et irréversible de lutter : « Résister ! c’est le cri qui sort de notre cœur de nous tous… une ambition, une passion, une volonté : faire renaître une France pure et libre.» Il entre aussitôt en contact avec la province. Mais la Résistance ne se désigne pas encore comme telle, et c’est d’ailleurs lui qui lui trouvera son nom, celui de son réseau mais aussi de deux feuilles ronéotées recto verso, journal qu’il crée dès décembre 1940 avec un autre Russe, son ami Anatole Lewitzky, né en 1901. Sous le psedonyme de Maurice, francisation de Boris, il mène l’action. Le musée où il travaille n’est pas seulement un lieu où admirer les objets des cultures tchouktche et tchétémisse appartenant au passé : il est dès 1940 le noyau actif d’une organisation résistante, le Réseau du Musée de l’Homme, auquel collabore l’ethnologue Germaine Tillion, l’écrivain Jean Paulhan et le grand résistant Léon-Gabriel Nordmann. Aux Allemands qui le capturent et l’interrogent, Vildé cite Goethe, peut-être même dans leur langue : « Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France.» Le 23 février 1942, les Allemands passent Vildé et Lewitzky par les armes au Mont-Valérien. En 1943, à Alger, de Gaulle cite Vildé à l’ordre de l’armée («a donné au cours du procès et devant le peloton d’exécution un magnifique ’abnégation»).

On connaît moins les lettres que cet admirateur de Rimbaud, son « cher frère, lointain camarade », écrivit à sa femme depuis la prison de Fresnes. Leurs mots ont des résonnances métaphysiques : « Vaincre la mort, c’est l’aimer », « l’éternel soleil de l’amour monte de l’abîme de la mort ». Vildé, l’homme du Musée de l’Homme, s’il se bat et pour la Russie et pour la France, prend aussi les armes au nom d’une conception universelle de l’Homme. Une plaque à l’entrée du musé rappelle sa mémoire, celle de Lewitzky, ainsi que celle de Déborah Lifchitz, juive russe déportée. Comme tant d’autres, comme – c’est un nom entre mille – Nicolas Mkhitariantz-Mkhitaroff, ces résistants on travaillé à la dignité des Russes de France. La Résistance a été un moment historique essentiel pour l’intégration des Russes.

C’est donc un Russe de France qui invente le nom même de Résistance, comme c’est un autre, Joseph Kessel, qui écrit avec Maurice Druon les paroles du Chant des partisans alors qu’Anna Yourevna Betoulianskaya, alias Anna Marly, chante pour les Alliés. Et s’il n’y a pas de Russes sur la fameuse Affiche rouge du groupe de l’Arménien Missak Manouchian, il aurait pu y en avoir. Un amour sincère d’émigrés russes pour la France, que l’on avait déjà observé lors de la Première Guerre mondiale, se retrouve. Leur pays d’accueil est désormais leur patrie. Autre résistante, la princesse Véra Obolensky : « Je suis née Russe, j’ai passé toute ma vie en France, je ne veux trahir ni ma patrie, ni celle qui m’a donné asile. » On est loin de l’image des « lâcheurs russes » et c’est un Parisien russe qui immortalise les premières images de la Libération entre l’Arc de Triomphe et la Concorde, alors que Paul Gavrilovitch Gorokhoff conduit le char Pluton de la 3e batterie du 64e régiment d’artillerie de la 2e DB.