Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Roger-Pol Droit

Apprivoiser la mort tout seul
Le Monde du 4 avril 1997

Avec Boris Vildé, (...). On découvre que les héros n'ont pas nécessairement l'esprit emporté. C'est à tort qu'on leur prête systématiquement fougue bravache et volonté crispée. Dans la France occupée par les nazis, parmi les résistants qui prirent sans hésiter le risque de sacrifier leur existence pour que soit préservée et puisse renaître la liberté, la plupart n'étaient ni casse-cou ni têtes brûlées. L'idée d'être des héros ne les occupait pas. Ils n'auraient su qu'en faire, elle les aurait empêchés d'agir. Accomplir ce qui était nécessaire, assurer les planques, acheminer les mots d'ordre, effectuer heure par heure les trajets indispensables, effacer les traces - voilà qui suffisait. Nul n'avait pour souci majeur de prendre la pose pour se regarder entrer dans l'histoire. Il arrivait parfois, les derniers jours, en prison, avant le peloton d'exécution, qu'ils pensent à leur nom sur les monuments et aux futurs discours que d'autres feraient à la jeunesse. Alors ils laissaient quelques feuilles sobres, afin qu'on sache qu'ils avaient été conscients et calmes, qu'ils mouraient sans rancœur mais non sans orgueil. Voyez Jacques Decour ou Jean Cavaillès. Voyez aussi Boris Vildé, dont on réédite le journal de prison, et les dernières lettres.


Vildé feint d'être sans émotion, préférant les rôles sobres aux coups d'éclat. En fait, c'est un torrent sous la glace. Un funambule mystique se masque sous l'apparence lisse. Sa trajectoire le laisse deviner: une naissance à Saint-Pétersbourg en 1908, l'Estonie après 1917, un lycée à Tartu, une jeunesse de poète, un travail en usine, des frasques et des lettres, un exil en Lettonie, l'Allemagne en 1930, puis Paris en 1932. Boris Vildé apprend le français, épouse une femme qui le parle, étudie pour le Musée de l’Homme les civilisations arctiques, s'initie au finnois, continue l'apprentissage du japonais, songe à s'attaquer au chinois. Les langues évidemment le fascinent. Dans sa cellule de Fresnes, en huit semaines, il maîtrise les premiers rudiments du grec ancien. Il est fusillé alors qu'il commençait à se mettre au sanskrit, par amour de l'Inde, certes, mais aussi pour le plaisir. Pour savoir avant de mourir, simplement. Socrate avait fait cette réponse, déjà, quand on lui demanda pourquoi donc, si peu de temps avant de boire la ciguë, il avait entamé l'apprentissage de la lyre. Chez Boris Vildé, il y a de cette grandeur-là, qui tient le fait de mourir pour une évidence toute proche, à regarder sans un battement


En lisant ce journal extraordinaire sans savoir qui en est l'auteur, on ne devinerait guère qu'il s'évada en juin 40 d'un camp de prisonniers dans le Jura, fit trois cents kilomètres à pied avec une blessure au genou, et imprima dès le mois d'août un premier tract antinazi. Quelques semaines après la débâcle, Vildé fonde avec Anatole Lewitzky, anthropologue, et Yvonne Oddon, bibliothécaire, le réseau du Musée de l'Homme. Se j'oindront à eux par la suite, entre autres, Jean Cassou, rédacteur du journal « RESISTANCE » qu’ils éditent à partir du 15 décembre 1940, Pierre Brossolette, qui prendra la tête du réseau après l'arrestation de Vildé, ainsi que Germaine Tillion, qui continue aujourd'hui à donner l'exemple. Le 26 mars 1941, Vildé est arrêté par la Gestapo place Pigalle alors que Simone Martin-Chauffier allait lui remettre de faux papiers. Transféré à Fresnes le 16 juin de la même année, il est fusillé au mont Valérien te 23 février 1942, avec six autres, dont Maurice-Léon Nordmann. Entre ces deux dates, sur une soixantaine de feuilles, il transcrit ses pensées. Rien d'anecdotique, pas de rapport explicite aux événements de l'heure, pas même à la domination nazie et à la lutte des résistants. Le texte ne nomme pas la guerre : il est cerné par son chaos. Au cœur du tumulte, il tente de dire à mots réduits que mourir libre peut advenir partout, même dans les fers.


Car son auteur fait du chemin vers la lumière, ces mois-là, presque sans voir le jour- «C'est dans la cellule solitaire que l'homme donne toute sa mesure » écrit-il au début. Et il le montre, en faisant de cette «chambre noire» un instrument de transformation de soi. Car une fois seul, coupé de presque tout, sachant clairement qu'il n'y a pas d'issue autre que la mort, Vildé se sent de mieux en mieux. Il ne regrette rien. Il voit sa vie, comprend comment il s'était blindé contre les émotions, constitué en monstre d'indifférence, en joueur aventureux et en sage froid, et comment Irène, son nouvel amour, a tout changé. «Un beau jour le magnifique édifice de ton indifférence a craqué. Ça a commencé avec ta femme. D'abord tu ne te rendais pas compte du danger, ensuite tu as voulu revenir en arrière, mais il était trop tard, la brèche était trop large. Pourtant tu as lutté des années encore avant d'accepter la défaite. Et c'est seulement tout récemment que tu as compris que cette défaite était une victoire.»


L'écriture de Vildé, parfaitement sobre, contient quelques images fulgurantes. Les sociétés sont des «associations temporaires de loups», les expériences mystiques des tentatives pour «se cramponner au ciel ». Mais le plus important, à l'évidence, est cette découverte sans phrases de la mort proche, où il sait désormais être seul et en même temps ne plus l'être. Les combats se poursuivent, ils tueront longtemps encore. Mais pour Vildé la guerre est déjà presque éteinte. Ne restent que les rêves, nombreux, chaque nuit. Mais ils sont légers. Heureusement il y a du papier. Ceux qu'à travers le temps rejoignent ces mots sereins tracés par des doigts gourds peuvent se dire qu'il y a certes le courage des armes et la dure froideur des luttes, mais que d'autres conflits, dans l'âme, ne sont pas moins terribles et grands. Sans médaille, sans monument, sans véritable héros, ces guerres entre vie et mort, pour surmonter la peur et se surmonter soi-même sont peut-être plus essentielles. Elles ont d'étranges raffinements, avant de laisser place à la saveur rêche d'un bonheur sans nom.