Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Marianne Mahn-Lot

Le Réseau Musée de l'Homme - Boris VILDE.
Historiens et géographes n° 369 de mars 2000.

Fille du grand historien Ferdinand Lot, Marianne Mahn-Lot retrace la genèse du réseau de Résistance du Musée de l'Homme, et d'un de ses plus actifs membres, Boris Vildé, son beau-frère, dans la "Historiens et géographes" n° 369 de mars 2000.

Vildé est né en 1908 à Saint-Pétersbourg, de parents russes. La Révolution de 1917 entraîne l’exil de sa famille, qui part s'établir en Estonie ! Elle y a certains liens. Sans doute avec le philosophe Edouard Wildé, entre autres. Le nom de Wildé semble balte. Plus tard Boris remplacera par un V le W initial. Bien souvent ses camarades français le compareront à un " dieu nordique" pour définir son aspect physique. Très doué, il brille au lycée de Tartu, puis (mais peu de temps) à l'université où il s'oriente vers la linguistique. Il compose déjà des nouvelles. Il a un tempérament’aventurier. Il aime le jeu, la marche, la voile. Au cours d'une équipée sur le lac Peipus, la tempête le surprend, il manque périr. Il ressent là comme uneexpérience mystique: il est convaincu de l'immortalité. Il lui faut de larges horizons. A 'âge de 22 ans, il quitte sa famille (une mère veuve, une soeur, un oncle) et part en Allemagne où il connaît déjà quelques jeunes écrivains. À Berlin et ailleurs, il assiste à la naissance du nazisme et participe à une opposition qui se dessine. Une rencontre avec André Gide sera décisive. L'écrivain est venu faire une conférence à l'issue de laquelle Boris vient lui parler. Gide, très frappé par cette forte personnalité (il parlera de Vildé à plusieurs reprises dans son journal), lui conseille de quitter l'Allemagne où il court des dangers (il a déjà fait de la prison) et l'assure d'un hébergement en France. En 1932 voici donc Boris à Paris, logé dans la chambre de bonne de Gide. Il est heimatioss et vit de petits boulots. Un hasard lui fait rencontrer Paul Rivet, directeur du Musée de l'Homme, qui décèle ses qualités scientifiques et l'oriente vers des études d'ethnographie. Il faut perfectionner son français. Voici que Boris aperçoit, affichée sur les murs de la Sorbonne une demande d'échanges russe-français. Il répond aussitôt et fait ainsi la connaissance de ma sœur aînée Irène Lot, fille de l'historien François Lot.

Les progrès en français sont rapides et aboutissent à une issue prévisible: le mariage d'Irène et de Boris en 1934. Ma soeur, licenciée de lettres classiques et de russe, est bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale. Les problèmes du langage sont et seront toujours sa passion (elle a laissé un énorme travail sur" La langue d'André Gide" ; collaboré régulièrement à la Revue de linguistique; traduit un ouvrage russe considérable sur la linguistique slave; traduit aussi un livre de Nicolas Berdjaev). Boris acquiert la nationalité française. Il obtient un diplôme d'ethnologie. Il entre au Musée de l'Homme et travaille au département des Arctiques, aux côtés d'Anatole Levitsky russe émigré et naturalisé. Avant que la guerre n'éclate, il a le temps de faire deux missions, en Estonie et en Finlande, et commence à se spécialiser dans les langues finno-ougriennes. Mobilisé, il fait la guerre comme caporal-chef. Fait prisonnier dans les Ardennes, il s'évade aussitôt et fait 300 km à pied pour rejoindre Paris. Son sort va prendre une tournure décisive, centré sur le Musée de l'Homme. Le nom même du Musée est tout un programme humaniste » Il a succédé depuis peu au Musée d'ethnographie. Le nouveau bâtiment porte, gravées sur ses deux ailes, quelques pensées de Paul Valéry. Je ne relève que celle-ci:«Donner à voir ce qui est rare, ce qui est beau, c'est renouveler le regard ». Le directeur, l'anthropologue Paul Rivet, a fait, peu après la débâcle, une conférence sur "Les origines de l'homme" -où il conclut que toute théorie raciste est a-scientifique.

Boris retrouve donc ses amis: Levitsky, Yvonne Oddon, bibliothécaire du Musée. Peu après, l'ethnologue Germaine Tillion est revenue d'Algérie: c'est elle qui après la guerre fera adopter l'appellation "Réseau du Musée de l'Homme" pour ère Résistance.

Dans le livre si bien informé de l'Américain Martin Blumenson (The Vilde Affair, traduit en français: L'affaire du Musée de L'Homme, 1979), l'auteur qui a consulté les archives et interrogé tous les survivants, rapporte les termes d'une lettre de Lévitsky du 1er juillet 1940:«On ne peut accepter la victoire allemande. Ce serait l'esclavage. Mieux vaut mourir en combattant que d'accepter une victoire qui dégraderait l'homme ». Cette dernière phrase a été comme le mot d'ordre de la première résistance à l'Occupation: délivrer la terre de France, certes, mais surtout refuser un état de choses qui avilirait la condition humaine. On peut dire aussi (comme en a témoigné Germaine Tillion à plusieurs reprises) que le Musée de l'Homme était bien placé pour jouer un rôle d’éveilleur des consciences : déjà avant la guerre il avait accueilli en ses bâtiments un nombre non négligeable de réfugiés politiques fuyant l’Allemagne nazie. Si Boris Vildé fut, d’emblée au premier rang pour fédérer des énergies naissantes, cela était dû à ses qualités exceptionnelles de sang-froid et de sens du possible, en même temps qu’à une force intérieure qui l’habitait.

«Comment faire quelque chose ? » - se demandait-il avec un groupe d'amis qui s'amplifiait. En septembre 1939, il fallait que l'état d'esprit des parisiens changeât, après la stupeur de la débâcle et de l'entrée des troupes allemandes; après le soulagement de la population constatant que "les Allemands étaient corrects" et ne massacraient pas. Néanmoins, les entendre journellement défiler en chantant sous l'Arc de Triomphe, au rythme cadencé des bottes était insupportable. Le drapeau nazi et sa païenne swastika aggravaient l'impression.

Entre temps, par le jeu du voisinage, le trio du Musée de l'Homme a fait connaissance d'Agnès Humbert, qui fait des travaux d'histoire de 1'art. Elle est l'adjointe de Jean Cassou, écrivain et directeur du Musée d'Art Moderne. Une autre rencontre importante est, dès août 1940, celle de l'écrivain Claude Aveline (qui fut le dernier secrétaire d'Anatole France), lié avec le ménage Louis Martin-Chauffier (journaliste). Ce groupe tenait des réunions chez l'éditeur Emile Paul. Ils avaient eux aussi un projet éditorial pour éclairer l'opinion (l'Appel de De Gaulle n'était guère connu à cette date). La cordialité des rapports qui s'établirent alors se ressent d'une circonstance que je suis en mesure de préciser. Claude Aveline était un grand ami de mon beau-père, le peintre illustrateur Berthold Mahn (qui justement publiera chez Emile Paul l'illustration du Grand Meaulnes d'Alain Fournier). Aveline lui-même s'était adonné à l'édition et avait publié les Souvenirs du Vieux-Colombier, texte de Jules Romain, croquis de scène par Berthold Mahn, où l'on voit apparaître tous les acteurs de la troupe d'avant-garde fondée par Jacques Copeau, en particulier Valentine Tessier, Louis Jouvet et bien d'autres.

NAISSANCE DE RESISTANCE

La naissance du projet de rédaction d'un journal clandestin (pour suppléer aux informations mensongères diffusées par Radio-Paris et les organes de presse) est parfaitement datée et située. Cela se place le 3 septembre 1940, à la Vallée-aux-Loups, ancienne demeure de Chateaubriand, devenue sous la direction du Dr Savoureux et de sa femme (fille du révolutionnaire russe Plekhanov), maison de repos et, de surplus, lieu de rencontre pour intellectuels. Mes parents, qui habitaient non loin à Fontenay-aux-Roses, s’étaient liés avec le ménage Savoureux et venaient souvent à la Vallée-aux-Loups. Ce jour là, Boris et sa femme Irène étaient venus en visite improvisée. Ils y rencontrent le professeur et physicien Robert Debré, en compagnie d’une amie, Mme de la Bordonnaye (que l’on appellera Dexia dans la Résistance). Boris trouve là l’occasion d’exposer une ébauche de projet : créer un journal et recruter un comité de rédaction. Il trouve de suite un accueil favorable. Dexia est anti-Vichy. Elle a entendu le 16 juin le discours du maréchal Pétain et en a été écoeurée, surtout en raison des clauses de l’armistice qui prévoient de livrer au vainqueur les réfugiés politiques. Robert Debré, déjà très engagé sur le même plan avec Pasteur Vallery-Radot, se met spontanément à rédiger des tracts déclarant que " la Bretagne est inexpugnable " (les Allemands tentent déjà de susciter un séparatisme breton). Il gardera des contacts très réguliers avec Boris.

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain se rend à Montoire où il rencontre Hitler. Il déclare: " J'entre loyalement dans la voie de la collaboration en vue de l'Europe nouvelle". Ce projet ne passera pas inaperçu car quelques anonymes " résistants affichent sur les murs de Paris la photo du Maréchal serrant la main du chancelier Hitler. Une corde sensible est touchée; d'autant qu'on commence à entendre la voix des Français de Londres. Le 11 novembre, réveil « patriotique ». Un essai de défilé sous l'Arc de Triomphe. Des gerbes s'amoncellent sous la statue de Clémenceau. Mais les occupants ont déboulonné la statue du général Mangin derrière l'Ecole de guerre. Ils investissent les abords de Notre-Dame, revolver au poing.

Le mot Verboten fleurit partout. En réplique le V (de «Victoire») préconisé par De Gaulle foisonne sur les murs. Les premiers tracts alors rédigés par le groupe Vildé, donnent pour consignes de s'abstenir de provocation, mais d'ignorer la présence physique des Allemands, d'éviter les lieux et spectacles où l'on risque de les rencontrer.

Les premiers noyaux de résistants ont la même stratégie: diffuser des tracts, recruter des personnes ou organismes qui serviront de boîtes à lettres, se charger des évasions de prisonniers français (il en existe plus d'un million en Allemagne), secourir les aviateurs anglais tombés sur le sol de France. Vildé a fait beaucoup d'efforts pour organiser une filière en Bretagne (à Quimper, où l'archiviste départemental Henri Waquet lui fait bon accueil; à Douarnenez, dans tel café, etc.). Des militaires s'en mêlent. René Creston, qui travaille lui aussi au Musée de l'Homme, retrouve à Saint-Nazaire un ami d'enfance, Alfred Jubineau, qui lui parle des installations allemandes dans le port de Saint-Nazaire. Un général, Boutillier du Réteil et le colonel Dutheil de la Rochère, tous deux en retraite, s'offrent à fournir au groupe des renseignements sur les bases maritimes allemandes qui seront transmis à Londres.

Pour compléter cette palette sociale, il faut dire le rôle éminent que joua le photographe Pierre Walter, alsacien qui ne supportait pas l'annexion de fait de sa province. Ne pas omettre le groupe de Béthune qui n'avait garde d'oublier la précédente guerre : Mme Sylvette Leleu, garagiste, qui utilisa l’un de ses camions pour les transports clandestins; un grand blessé de guerre, Andrieu, principal du Collège; un commis de librairie, Sénéchal, dix-sept ans qui, venu à Paris, s’engagea auprès de Vildé, pour les besognes les plus dangereuses.

La composante des « bien-pensants »ne manque pas non plus. Une libraire du quartier, Mme Templier, spécialisée dans les livres religieux s’offre spontanément comme lieu d'accueil. Les religieuses de laCongrégation de la Sainte Agonie ouvrent une officine de faux-papiers.

Un groupe parallèle à celui du Musée de l’Homme vient interférer, puis faire l'objet d'une dénonciation par un agent double (que les membre du Réseau ignoreront jusqu'à la fin de leur procès), il s'agit de deux avocats israélites, André Curiel et Maurice Nordmann. Leur activité est centrée sur les rapports avec les forces françaises libres de Londres. Weil-Curiel (le seul des inculpés masculins qui ait survécu a écrit et témoigné après la guerre) entretient de bons rapports avec Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris qui a épousé une française et qui est francophile à sa manière. Mais Nordmann et lui seront les premiers à être arrêtés.

Le premier numéro de Résistance va paraître le 15 décembre 1940, tiré sur les presses du Musée de l'Homme. Le titre a été discuté. Certains adopteraient celui de Libération », mais Vildé trouve le terme prématuré. Yvonne Oddon propose et obtient « Résistance »(le mot n'a été utilisé encore que le 18 juin 1940 par De Gaulle). Elle s’en explique, en se référant à un épisode des guerres de Religion, au XVIIe siècle : quelques jeunes femmes calvinistes, enfermées dans la tour de constance à Aigues-Mortes se refusèrent à abjurer leur foi et gravèrent dans leur cellule. Sa parution coïncide chronologiquement avec un évènement teinté d'humour. Le retour des cendres de l'Aiglon, à l'initiative d'Hitler qui croyait plaire aux Français en les faisant transférer aux Invalides. Des affiches furent placardées : «ils nous prennent notre bouffe et ils nous envoient un macchabée ».Il dès lors une structure, des réunions régulières chez les uns et chez les autres. Surtout chez Yvonne Oddon et Agnès>Humbert. Une des actions les plus efficaces est de faire évader les pilotes anglais tombés en France.

Une date importante pour le groupe est le 6 janvier 1941. De nouveau en visite à la Vallée-aux-Loup, Boris et Irène y font la connaissance de Jean Paulhan, la tête pensante des éditions Gallimard et le fondateur de la NRF. (qu'il a sabordée comme tous ceux qui ne veulent pas coexister avec les organes de presses collaborationnistes). Paulhan accepte avec empressement d'entrer le comité de rédaction de Résistance, dont il partagera la responsabilité avec Jean Cassou durant les absences de Vildé. Je profite de cette mention de la Vallée-aux-Loups pour dire quelques mots de mes parents qui, par leur amitié avec les Le Savoureux, ont été les agents indirects de ces rencontres. Ferdinand Lot, professeur à la Sorbonne et directeur d'études à la IVe section de l'Ecole des Hautes Etudes, est surtout connu des mediévistes par son maitre-livre sur La fin du monde antique et les débuts du Moyen Age. Former des esprits à la recherche était sa passion ; il voyait là le but principal de l'enseignement universitaire dont il souhaitait une profonde réforme. Il se vit traiter de "moujik" par le grand maître de l'Université Ernest Lavisse à cause d'un libelle intitulé : "Où en est la faculté des lettres de Paris ?" daté de Saint-Pétersbourg. En 1905 F. Lot y était en voyage de noces, ayant epousé Myrrha Borodine, fille d'un botaniste russe que l'Académie des Sciences russe honore encore aujourd’hui. Cet "oukase" malencontreux retarda sa carrière qui débuta longuement par un poste de bibliothécaire à la Sorbonne. Ma mère était venue en France pour rédiger une thèse sur la littérature courtoise au Moyen Age. Elle s'y préparait sous la direction de Joseph Bédier au Collège de France. C’est par ce maître qu'elle fit connaissance de Ferdinand Lot et l'épousa. "Le thème" médiéval du Graal la retint ensuite. Puis elle se fit connaître par ses études théologiques de patristique grecque (à un moment ou l'on commençait seulement à créer la collection " Sources chrétiennes "). J'ajouterai que, comme bien d'autres intellectuels et gens de réflexion, mes parents étaient depuis longtemps en garde contre l'idéologie nazie. Mon père en avait des échos directs, ayant fait travailler à la réédition du dictionnaire Du Cange plusieurs éminents érudits échappés au nazisme, tel le théologien russe, Vladimir Lossky

ECRIVAINS ENGAGES

L’adhésion de Jean Paulhan fut importante pour la qualification du journal Résistance : pas de bravades inconsidérées, une information saisie à de bonnes sources, un appel aux consciences, à un éveil. L'écrivain prit des risques en abritant chez lui la lourde machine à ronéoter, ce qui lui valut plusieurs perquisitions allemandes. S'il ne fut pas arrêté ce fut grâce à l'intervention de Drieu La Rochelle, un de ses collaborateurs à la N.R.F. qui avait des accointances avec Otto Abetz. Paul Rivet fut destitué par le gouvernement de Vichy et partit en Colombie, invité là-bas en tant qu’anthropologue.

Le numéro 2 de Résistance parut normalement le 31 décembre 1940. Y étaient données beaucoup d'informations importantes: les Forces françaises libres combattant les Allemands en Libye (Tobrouk); le ralliement à De Gaulle du Tchad, de la Nouvelle-Calédonie; le président Roosevelt prenant conscience de la "sécession" gaulliste. Persévérer dans l'espoir était le mot d'ordre diffusé par la BBC : que les Français fêtent le 1er janvier en demeurant chez eux en signe de protestation contre l'Occupant.

L'année 40 s'achève par l'arrestation d'un jeune garçon qui est porteur de toutes les adresses des clandestins. Les arrestations commencent par celles des deux avocats, puis de Levitsky. Non découragé, Boris se rend en zone libre en février 41, y trouve beaucoup de sympathisants, crée des filières d'évasion. vient nous voir près de Clermont-Ferrand, où nous séjournions alors, mon mari et moi, et nous parle de ses activités. Jean Berthold-Mahn vivra autrement la réprobation totale du nazisme: en s'engageant deux ans plus tard dans les armées du maréchal Juin, et il trouvera la mort dans les combats de Garigliano. Boris me dit, sur un ton mi-sérieux mi-enjoué: " Priez pour moi pour que j'arrive à bon port ". Son " port ", il le trouvera juste un an plus tard: fin de son aventure humaine et spirituelle par cette mort en pleine jeunesse qu'il a toujours pressentie. Pendant son absence paraissent les numéros 3 et Résistance,sous la responsabilité de Jean Paulhan (les autres activités du Réseau sont confiées à Pierre Walter). Dans le n° 3 est reproduit un discours de Churchill: " Nous ne capitulerons jamais ". Une longue notice est consacrée à Henri Bergson qui vient de mourir, Le n° 5 et dernier est confié à Pierre Brossolette, dont la voix a si souvent retenti dans l'émission" Les Français parlent aux Français ".

Malgré le danger, Boris revient à Paris en mars. Beaucoup de ses amis sont alors arrêtés - dont Mme de la Bourdonnaye, qui a pris souvent le risque d'abriter des suspects. La Kommandantur sait très bien qui est Vildé, Celui-ci n’a même pas de faux papiers. Simone Martin-Chauffier convient d’un rendez-vous avec lui pour lui en fournir. Ils doivent se voir le 26 mars dans un café place Pigalle. A la sortie du métro il est arrêté et conduit rue des Saussais.

Ce sera leur sort à tous: Levitsky, comme juif, fut l'objet de brimades et de bastonnades. Grâce à sa parfaite connaissance de l'allemand, Vildé en imposa toujours à ceux qui étaient les plus acharnés à demander sa tête. Après de multiples confrontations les 17 membres du Réseau, hommes et femmes, furent transférés à la prison de Fresnes. Les conditions de détention étaient particulièrement dures. Chacun" au secret" dans sa cellule, nourriture insuffisante (pas de colis familiaux permis avant septembre), aucune sortie dans la cour. Dès le début Boris commença à rédiger son Journal. Irène put lui apporter les livres qu'il désirait. Elle vient pour cela à Fresnes mais ne peut l'approcher. Il faut laisser maintenant parler son journal, document exceptionnel d'un homme qui a la certitude de mourir bientôt et s'interroge sur la condition humaine. On s'est étonné de ne pas y voir abordés les problèmes d'actualité au nom desquels il avait fait le sacrifice de sa vie. La détention n'était pas un lieu facile pour suivre les événements. Néanmoins il s'est exprimé sur l'invasion de la Russie par le Reich allemand en juin 1941. Il ressent avec joie la certitude que la victoire sur le nazisme est ainsi assurée. D'autre part il avait prévu avec lucidité que la guerre se terminerait en 1944.

Ce qui a soutenu Boris dans cette détention de 9 mois, ce fut son accoutumance à la solitude. La composante" amour de la France" est importante. Il eut plaisir à répondre fièrement au procureur Gottlob qui s'en étonnait en répétant la phrase de " votre grand Goethe ": " Tout homme : deux patries: la sienne et la France ".La meilleure preuve en est qu'il semble penser en français et que visiblement il a plaisir à maîtriser cette langue pour rédiger, jour après jour, ce qu'on peut appeler son credo philosophique et spirituel. "occasion de lectures (ses grands auteurs sont Bergson, Saint Augustin, Pascal, Nietsche, tous les grands russes), ou d'événements qu'il se remémore, Boris réfléchit. relit sa vie. Cela atteint son point culminant dans son dialogue entre les deux Moi (celui qui refuse et celui qui accepte la mort. Mais tous deux font l'éloge de la vie) par exemple (p. 90)': A ton âge, (33 ans) d'autres avaient achevé leur mission. Tu n'avais pas de mission, mais tu avais à accomplir ta vie. Et je prétends que tu l'as fait et qu'il ne te reste rien à ajouter. Sais-tu le sens de la vie? fais une rétrospective et tu verras que cela était ton humanisation >". Il ne tranche pas sur l'adhésion à telle ou telle foi religieuse. Il est attiré par la pensée de l'Orient (il sait déjà le japonais; il apprend le chinois et le sanscrit) :« Il n'y a pas de doute que l'Inde ait la supériorité sur nous dans le domaine de la pensée. Pourtant les mystiques de détachement du monde n'ont pas son adhésion: " Le renoncement au monde matériel n'est pas sa négation ". La poésie est aussi un grand refuge pour lui, en particulier Paul Valéry, il détache du poème

Le bois amical" le verset final: " Et là haut dans la lumière immense/nous nous sommes retrouvés en pleurant/ô mon cher compagnon «Je sais qu'on ne nous oubliera pas " dans ses derniers jours. En fait, pour qui a lu ce Journal, la mémoire ne s'en efface pas. Mais l'histoire s'enseigne dans les manuels scolaires. Effectivement le livre d'histoire des classes terminales (De 1939 à nos jours, Nathan éd, 1983) fait bien état des résistances à l'occupant, mais omet complètement toute allusion au Réseau du Musée de l'Homme. Il me parait indispensable que les dix mois de pré-résistance soient narrés dans les prochaines éditions.

P.S: Encore quelques petites notations qui ne me paraissent pas hors de propos. Des personnalités de la Sorbonne, sans être affiliées au Réseau, lui ont fait écho dans l'immédiat. Par exemple Jules Marouzeau qui enseignait les lettres latines; mis au courant par l'intermédiaire d'Irène Vildé qui fut son élève, prit l'initiative lui aussi de "faire quelque chose ". Il rédigea un factum " au nom d'un groupe de professeurs" et l'adressa à Londres, à la BBC, conscient qu'il était du devoir qu'avait l'Université de s'engager. Robert Fawtier - un des meilleurs disciples de mon père (son collaborateur pour un Manuel des Institutions): soutint Vildé de ses deniers. Ses activités résistantes lui valurent la déportation. Ma sœur Eveline s'employa à taper des tracts et s'impliqua à fond dans ce drame français et familial. Devenue ethnologue, elle se spécialisa dans le chamanisme et fut appelée à succéder à son beau-frère dans la direction du Département des Arctiques au Musée de l'Homme.