Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Yves Lelong L'heure très sévère de Boris Vildé
«La Liberté de l’esprit » n° 16 – Automne 1987

On connait les formules par lesquelles Mallarmé puis Claudel ont tenté de cerner la figure de Rimbaud : «passant considérable», a dit l'un, «mystique à l'état sauvage », a affirmé l'autre. Pour évoquer Boris Vildé, ces formules paraissent davantage s'imposer que les figures convenues de l'héroïsme dont on accable généralement ceux qui sont morts pour la France. Celui qu'on salue comme l'un des pionniers de la Résistance a peut-être été d'abord son «passant considérable», voire une sorte de résistant à l'état sauvage. En tout cas, dans son journal de prison, il note soudain:

Quand en 1932 Vildé arrive à Paris, à l'âge de vingt-quatre ans, il a déjà un passé batailleur derrière lui. Il était né à Saint-Pétersbourg, d'une famille allemande de la Baltique: c'est à cette origine qu'il doit probablement cette apparence de dieu nordique» que se plaît à rappeler son ancien compagnon Claude Aveline. Ses études furent brillantes mais tumultueuses. S'il montre un don dévorant pour les langues, si certains le disent ivre de poésie et de sports violents, il se signale aussi par la passion de la révolte. Il a organisé un mouvement séparatiste en Livonie soviétique. Humour, blague un peu trop appuyée de potache, ainsi que le laisse entendre Martin Blumenson Les autorités n'y virent pas matière à rire: elles infligèrent à Vildé sa première peine de prison. Une fois relâché (en 1930, il a alors vingt-deux ans), il part à Berlin sans avoir rien perdu de son goût de la turbulence et de sa fièvre d'opposition. Très vite, il prend la tête d'un mouvement de jeunes intellectuels en lutte contre Hitler et ses chemises brunes et, de nouveau, il atterrit en prison. Libéré, il fait une rencontre dont il semble qu'elle ait été l'un des tournants de sa vie: celle d'André Gide, avec lequel il s'entretient au sortir d'une conférence. L'écrivain propose de l'héberger à Paris. Vildé accepte, et à partir de septembre 1932 quiconque voudra écrire à cet homme aux semelles de vent le fera d'André Gide». A Paris, il apprend le français avec une jeune fille qui voulait savoir le russe: il parlera très vite un français impeccable, et il épousera la jeune fille. Celle-ci est la fille de l'historien Ferdinand Lot, lequel avait dû abandonner ses rêves de jeunesse aventureuse pour ce que Rimbaud appelait méchamment le râtelier universitaire.» Entre le gendre qui voudrait s'assagir et le beau-père qui regrette peut-être de l'avoir fait, il semble qu'une complicité se soit établie, comme si chacun avait été le rêve de l'autre. Avec Irène, Boris, qui avait perdu son père dans sa première enfance, paraît avoir retrouvé une famille.

Commence alors une période où il semble que le garçon à l'apparence de dieu nordique consent à devenir le génie assagi des pénates. Comme son beau-père avant lui, il s'adonne à une vie de travail et de famille. Il n'a pas d'enfants, mais les diplômes s'accumulent: licence d'allemand, diplôme de japonais, certificat d'ethnologie. Ce dernier viatique lui vaut d'être engagé par Paul Rivet, le directeur du musée de l'Homme. On lui confie des études qui le mènent en Estonie, puis en Finlande. Au musée, il fait la connaissance d'Anatole Lewitzky et d'Yvonne Oddon, ses futurs compagnons de Résistance. Notons tout de même que, pendant cette période, Boris Vildé s'est senti réclamé par la guerre d'Espagne: il s'en fallut d'un cheveu qu'il ne se portât volontaire. Quand la guerre éclate, Boris Vildé était, comme on dit, promis à un brillant avenir au sein de l'Université. Mais l'histoire va déranger cet avenir: il y a des mouvements qui déplacent les lignes. Mobilisé puis blessé en juin 1940, Vildé se retrouva une fois de plus prisonnier. Rapidement, il s'évada: il regagna Paris le 6 juillet.

Le combat spirituel, dit Rimbaud, est aussi brutal que la bataille d'hommes.Et, de fait, si la bataille d'hommes semble avoir été perdue, Boris Vildé (qui a trente-deux ans le jour même de la signature de l'armistice) ne renonce pas à se battre: il n'accepte pas le principe de la capitulation devant le nazisme et, avec d'autres, s'indigne de l'attitude de Pétain et des compromissions qu'elle entraîne. Tout de suite, il songe à riposter, et une étincelle va mettre le feu aux poudres. Avant la défaite, le musée de l'Homme avait fait don de tables et de chaises à un foyer de soldats français qui se trouvait au Grand Palais. Vildé apprend que, comme le foyer est occupé par les Allemands, les meubles sont en leur possession.. 3.0pt'>Il faudrait peut-être songer à les récupérer», suggéra Lewitzky. «Bonne idée, répondit Vildé, on y va.» Et les deux hommes, après être montés dans une camionnette appartenant au musée, se rendirent au Grand Palais. Là, servi par sa parfaite connaissance de l'allemand, Vildé, après avoir glacé par un Achtung! sonore quelques soldats vaquant à des occupations diverses, leur donna des ordres sur un ton tellement comminatoire que ceux-ci, croyant avoir affaire à des membres d'une organisation secrète (la Gestapo ?), obtempérèrent : en un instant, ils chargèrent les tables et les chaises dans la camionnette du musée. L'enjeu de la prise ne valait certes pas les risques encourus, mais cette action inaugure en un sens les faits de Résistance de Vildé et de Lewitzky. Comme disait Debussy à Stravinski à propos de L'Oiseau de feu: «Il faut bien commencer par quelque chose.

Ce quelque chose, bien entendu, eut une suite. Très vite, l'horizon de Vildé dépasse la récupération de quelques chaises, puisque, comme l'écrit Henri Noguères: Il estime avoir vocation à prendre en charge tout ce qui touche à la Résistance». Et, de fait, il s'emploie à aider les évadés, à faciliter les passages en zone libre, à faire transiter des aviateurs anglais en Espagne, à recueillir des renseignements et à les communiquer aux services britanniques. A ces derniers, Vildé transmettra les plans de la base sous-marine que les Allemands avaient construite à Saint-Nazaire, laquelle sera bombardée. L'action de Vildé est donc loin d'être négligeable, et c'est à bon droit que Henri Noguères voit dans le réseau Vildénon seulement la première manifestation des intellectuels de France», mais aussi «le premier en date et le plus solide des réseaux de la zone occupée. Du reste, quand Jean Cassou, qui faisait partie des «Français libres de France de Claude Aveline, prit contact avec Vildé, il trouva une organisation déjà très au point, où les ordres se transmettaient bien et dans la plus grande discrétion.

Il ne suffit pas d'agir, il faut aussi se doter d'un esprit. Vildé crée un journal dont le titre - Résistance - est déjà en lui-même un coup de force symbolique. Les rédacteurs en chef sont Vildé et Lewitzky, mais les participants débordent le cercle du groupe du musée de l'Homme: parmi les autres signataires, on trouve Paul Rivet, mais aussi Claude Aveline, Jean Blanzat, Jean Cassou, Jean Paulhan, l'avocat Léon-Maurice Nordmann et Pierre Brossolette. Le journal est mis au point en automne 1940, et les premiers exemplaires sont distribués dès le 15 décembre. Boris Vildé en a rédigé l'éditorial, intéressant à plus d'un titre. D'abord Vildé y fait table rase des liens partisans d'autrefois:   Nous, "vos chefs", écrit-il, nous nous présentons sans attache aux partis d'autrefois, indépendants, Français seulement». D'autre part, Vildé milite en faveur d'une discipline de fer. Résister, c'est déjà garder son cœur et son cerveau. Mais c'est surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnés et utiles [...]. Beaucoup ont essayé et souvent se sont découragés, en se voyant impuissants [...]. Ils ont compris que l'organisation de leurs efforts était nécessaire, et qu'il leur fallait une méthode, une discipline, des chefs. Pour lutter contre l'isolement, l'impuissance où sombrent bien souvent les révoltes sporadiques, ce qu'il faut mettre en place, c'est une stratégie disciplinaire de l'union et de la hiérarchie. Cette politique de rigueur était à coup sûr dictée par la dureté des circonstances; comme aurait dit Rimbaud: L'heure est au moins très sévère.

Cependant, si l'on songe que quelque temps auparavant, Michel Leiris avait vu Boris Vildé dans un café lever son verre au nez et à la barbe d'officiers allemands en s'écriant: «Heil de Gaulle"!», on peut se demander si, par ce genre de conseils, ce n'est pas d'abord lui-même qu'il voulait prêcher d'exemple. Se soumettre à une discipline quasi militaire dut lui être pénible. Il suffit de se souvenir ici de l'exclamation de ce grand résistant que fut aussi René Char: «Discipline, comme tu saignes!   Quoi qu'il en soit, Vildé se conforma aux principes qu'il avait énoncés. Il faut noter aussi que le réseau du musée de l'Homme, d'abord composé d'intellectuels, s'élargira très vite. Vildé recrutera dans toutes les couches sociales. Les femmes sont admises à l'égal des hommes, et à côté de la très aristocratique comtesse Dexia de la Bourdonnaye (future épouse du professeur Robert Debré), on trouve le tout jeune apprenti comptable René Sénéchal (surnommé le Gosse»), l'exploitant d'un garage, un mécanicien, un photographe (Pierre Walter), des jeunes encore sans métier. Cet élargissement du réseau sera la cause de son démantèlement, car le mécanicien auquel je viens de faire allusion était un traître infiltré par les Allemands. Le 13 janvier 1941, l'avocat Léon-Maurice Nordmann est arrêté. Le 10 février, c'est le tour de Lewitzky. Apprenant cette arrestation, Vildé, qui est alors en zone Sud, décide de revenir à Paris. Croisant Claude Aveline à Lyon, il lui dit: « Je remonte: Lewitzky a besoin de moi. " Mais une fois dans la capitale, après avoir fait de Pierre Walter son second, il est arrêté à son tour, place Pigalle, le 26 mars. Dans les premiers mois de 1941, dix membres du réseau sont arrêtés. Le cinquième (et dernier) numéro de Résistance est entièrement rédigé par le seul Pierre Brossolette, tandis que Jean Paulhan jette dans la Seine la ronéo en pièces détachées : les Allemands le questionneront mais le relâcheront.

Le procès s'ouvre presque un an plus tard, le 8 janvier 1942. Boris Vildé, qui s'était tû pendant les interrogatoires, tâche de prendre sur lui le maximum de responsabilités. Les femmes seront graciées et déportées. L'exécution a lieu le 23 février au mont Valérien, et comme il n'y a que quatre poteaux d'exécution, Vildé, Lewitzky et Pierre Walter demandent à passer après la première salve. Il était cinq heures du soir et Vildé avait tout juste trente trois ans. Durant son emprisonnement, alors qu'il ne se faisait aucune illusion sur l'issue du procès, Vildé a écrit un texte superbe qui est aussi son testament, à la lumière duquel on devine mieux l'homme et comment il s'est fait résistant. Il s'agit d'une sorte de dialogue socratique, non que Vildé ait eu l'âge de Socrate (il avait celui du Christ), encore moins, évidemment, qu'il refusât de mettre en cause l'ordre au nom duquel il avait été condamné. Mais socratique par l'imminence de la mort attendue dans la sérénité conquise de la réflexion et Vildé emprisonné se mit au sanscrit comme Socrate apprit à jouer de la cithare. Socratique, surtout, parce que pour Vildé la détention est en un sens redoublement ou métaphore, que le moi est déjà prison. Il note dans son journal que nos tentatives pour entrer en communication avec les autres, qu'elles s'appellent amour, amitié, bonté, pitié, ressemblent à celles des détenus qui frappent aux murs, et qui ne peuvent pas se voir - mais, ajoute-t-il, c'est tout de même réconfortant.

Les deux protagonistes de ce dialogue sont tout simplement notés moi 1", et « moi 2 ", mais ils sont, précise Vildé, l'un et l'autre authentiques. Dans un premier temps, pourtant, le moi 1 s'apparente à une sorte de surmoi stoïcien et sermonneur, repoussant une à une les raisons qu'énumère l'autre de vouloir continuer à vivre. Les joies intellectuelles, la nourriture, la musique, les voyages, tout cela a de la saveur, sans doute, mais accrue par le sevrage de la prison, et qui ne justifie pas qu'on proteste de je ne sais quel attachement animal à la vie. Non Rien ne pourra te détourner du terrible devoir de mourir, ressasse le moi 1. A bout d'arguments, le moi 2 lance: Et ta femme!" Sous le coup «c'est un coup qui porte", le procureur chancelle;je sais qu'il m'est impossible de m'en détacher,,", pour se reprendre quelques lignes plus bas: «C'est mon tour maintenant de passer à l'offensive. Il faut que je te rappelle à toi-même. Ecoute-moi bien." Suit alors cette extraordinaire confession :

Moi 1 : Tu as trente-trois ans. C'est un bel âge pour mourir. Jésus est mort à cet âge et Alexandre le Grand. Pouchkine fut tué à trente-six. Essénine se suicida à trente. Ce n'est pas que je veuille te comparer à ces personnages, mais pour te faire voir que d'autres avaient accompli leur vie à ton âge, achevé leur mission. Tu n'as pas eu de mission, mais tu avais toi aussi à accomplir ta vie, à en réaliser le sens. Et je prétends que tu l'as fait et qu'il ne te reste rien à ajouter à ta vie. Sais-tu le sens de ta vie?  Fais une rétrospective de ton devenir et tu verras que cela était ton "humanisation".

« Cela t'étonne? Je vais alors te rappeler un peu ton passé. Tu étais un garçon trop intelligent, trop intrépide et trop sensible. Avec ces qualités on ne s'arrête jamais à mi-chemin. Tu aurais pu te suicider comme ton ami Kutt ou Orloff, ou entrer au couvent comme Irtel. Ou encore devenir alcoolique comme Kaugus. Mais tu as trouvé une quatrième solution: celle de devenir un monstre. A dix-sept ans, tu arrives à t'enfermer dans ta splendide indifférence. Tu gardes encore de la curiosité pour la vie, tu t'amuses, mais tout cela est superficiel, tu n'aimes ni personne, ni la vie, ni toi-même, et tu ne prends rien au sérieux. Tu considères le monde et la vie comme un jeu assez amusant, il est vrai, mais pas plus. Et ce n'est pas une pose, tu es sincère. Tu te souviens de 1927 ? Tu as failli périr dans une tempête sur le lac Peipus, seul dans la nuit, dans cette petite barque de plaisance. Tu te croyais perdu et tu t'amusais royalement et, tout en te débattant au milieu des vagues, tu riais de te sentir supérieur à la tempête et de défier la mort. Tu t'étais juré de faire de ta vie un jeu amusant, capricieux, dangereux, difficile. Oui, tu étais un monstre presque parfait dans son indifférence, et, sinon heureux. Au cours des années suivantes, tu as appris deux choes ses nouvelles: éternité et amitié. Les instants rares et brefs - un éclair - où tu connaissais la "vie éternelle" (j'emploie ton expression à défaut des mots appropriés) ne firent que fortifier ton indifférence envers la vie terrestre. Le jeu même a perdu un peu de son léger attrait. L'amitié ne faisait qu'accroître la solitude, tes amis (je pense à Alf, à Werner) étaient des compagnons de route avec lesquels on fait ensemble un bout de chemin jusqu'au prochain tournant, après lequel on ne reste que plus seul. D'ailleurs tu étais trop rond, trop invulnérable pour tes amis. Il n'y a rien de plus clair et de plus parfait que l'indifférence. Te reconnais-tu dans ce monstre?

Moi 2 : Je n'aime pas beaucoup le mot "monstre". N'exagérons pas. Et surtout pourquoi ne pas reconnaître la valeur de cette indifférence? Si elle ne me donnait pas le bonheur, du moins m'évitait-elle les souffrances. Je n'attachais pas trop de prix à la vie, c'est pourquoi je pouvais jouir facilement et légèrement de toutes choses. Il m'arrive de regr

« Moi 1 : Pas à moi. D'ailleurs, ces regrets ne servent à rien. Un beau jour, le magnifique édifice de ton indifférence a craqué. Cela a commencé par ta rencontre avec ta femme. D'abord tu ne te rendais pas compte du danger, ensuite tu as voulu revenir en arrière, mais il était déjà trop tard, la brèche était trop large. Pourtant tu as lutté pendant des années encore avant d'accepter la défaite. Et c'est seulement tout

Moi 2 : Oui [...]. J'avais le sentiment de m'être trahi moi-même en réunissant nos deux vies; je perdais mon avenir sauvage et solitaire [...]. Mais c'était plus fort que moi: désormais je sentais en moi l'âme d'un être humain.

« Moi 1 : Justement, et c'est l'essentiel de ta transformation. Je n'insiste pas sur les détails: tu sais comment peu à peu tous les sentiments humains se sont infiltrés dans ton âme. Tu as connu la honte, le regret, l'amour-propre [...]. Et surtout, tu as connu l'amour. Tu ne te rendais pas compte toi-même comment peu à peu tu t'attachais aux hommes, à la

« Moi 2 : Non, je ne me rendais pas compte. Souvent, j'en ai été surpris moi-même. Quand j'ai vu les soldats allemands à Paris la première fois après mon retour, c'est une douleur physique aiguë au cœur qui m'a appris combien j'aimais Paris et la France. Mais c'est surtout maintenant en prison que j'ai pu voir un peu plus clair en moi-même. Et découvrir cet amour dont tu parles.

Moi 1 : Tu te rappelles les mots que tu avais dits à l'enterrement des camarades tués là-bas près de Maiche : "Un jour, peut-être, nous allons envier leur mort." Eh bien, les envies-tu? Voudrais-tu avoir été mort comme eux sans avoir eu le temps ni de souffrir, ni d'avoir peur? Réponds-moi franchement.

Moi 2 : Non, je ne voudrais à aucun prix en avoir été privé. J'ai compris ce que peut être l'amour. Il est vrai que j'ai souffert de la prison, mais enfin je me plaisais toujours à chercher le plus difficile. Pourquoi vouloir une mort facile? Je suis assez orgueilleux.

Moi 1 : Voilà où nous sommes bien d'accord. Tu ascompris l'amour et tu aimes. Oh, ton amour est encore bien pauvre et misérable, mais néanmoins il est de la même essence divine que l'amour parfait qui ne se trouve que dans la mort. Et crois-tu pouvoir apprendre quelque chose de plus? Même si tu vis encore cinquante ans? Tu ne seras jamais plus riche et plus libre que maintenant. Et reconnais-tu le sens des choses? Plus d'une fois tu aurais pu mourir, les occasions n'y manquaient pas. Mais cela eût été une mort trop facile. L'indifférent n'a aucune peine à quitter ce monde. Mais toi tu préfères lutter, vaincre ou être vaincu. Eh bien, c'est le meilleur moment à ce qu'il me semble. Tu es en pleine force et tu aimes cette vie avec toute l'ardeur d'un nouveau converti, avec toute la fraîcheur et l'avidité de la jeunesse. Ou bien penses-tu pouvoir garder toujours intact ton amour? [...] Voudrais-tu assister à ton propre appauvrissement, partir lentement et insensiblement et n'avoir plus rien à regretter, au dernier moment t'apercevant que tu es mort depuis longtemps?

« Moi 2 : Tout de même, tu es un peu paradoxal. Pour quoi alors vouloir me persuader d'accepter la mort si tu trouvais bon précisément que je m'attache à la vie? Cherches-tu malgré tout à rendre la mort

" Moi 1 : Oh, sur ce point je suis sans inquiétude. Si tu m'écoutes et acceptes volontiers la fin, alors c'est moi qui protesterai. Parce que, enfin, moi c'est toi, et toi c'est moi. Et plus je trouve de raisons en faveur de la mort, plus je m'attache à la vie, et de là mon orgueil tire une nouvelle satisfaction qui me pousse de nouveau vers la mort. Si j'étais chrétien et avais la foi... Mais cela eût été trop facile. Moi je ne sais rien sur l'au-delà.Je n'ai que des doutes. Pourtant, la vie éternelle existe. Ou est-ce ma peur devant le néant qui me fait croire à l'éternité? Mais le néant n'est pas. Qu'en penses-tu?

« Moi 2 : Moi, je ne sais qu'une chose: j'aime la vie.

 « Moi 1 : Donc l'amour existe. Le reste importe peu. Si la mort existe, elle ne peut être que l'amour. »

On dirait que Vildé ne savait pas trop comment s'y prendre pour tenir à la vie. Pendant longtemps, semble-t-il, il a été comme fermé à ses émotions, ses gourmandises, sa tendresse, si bien qu'il avait besoin de l'adjuvant, de la violente poussée des actions fortes pour se sentir un peu moins étranger à lui-même et aux autres. Les sports dont on nous dit qu'il avait le goût, son amour du canular et de la provocation, cette soif de coups d'éclat dont il était habité, tout cela atteste un désir presque désespéré d'être quand même au monde, sur un mode tournoyant et quasiment survolté. Il essaye de brusquer toutes les portes d'entrée, toutes les voies d'accès possibles par des actes tenant à la fois de l'effraction de la naissance et de la fascination du suicide. Il a besoin de l'aliment du danger pour se sentir exister qui l'attire le plus, c'est l'ébriété propre à la vie qu'on s'amuse à risquer. Là, dans les parages de sa mort éventuelle, il prend tellement corps et figure qu'il se sent comme innocenté d'être au monde. De ce point de vue-là, l'épisode qu'il relate de sa noyade manquée est   révélateur : seul, menacé de toutes parts, il ne se décourage pas, il exulte et se sent d'autant plus souverainement engagé et présent qu'il pourrait bien tout perdre. Dans ses souvenirs, Simone Martin-Chauffier a cette phrase: Il était là, tellement présent, et, en même temps  aussi absent qu'un dieu, un savant, un enfant perdu."

Bref, cet homme qui ne savait peut-être pas très bien ce qu'il faisait sur terre était aussi mieux armé que d'autres pour combattre ce phénomène mortifère qu'était le nazisme. Il pense à l'évidence que la seule chose susceptible de douer la vie de sens, c'est le sacrifice. Dans la mort, il recherche à la fois l'excès de présence et le renoncement. Adepte indiscipliné de l'ascèse, il accepte une mort brutale, une mort tout de suite, qui soit comme le point d'orgue flamboyant de la fugue qu'aura été sa vie. Le 21 octobre 1941, il avait noté: "Etre fusillé sera en quelque sorte un aboutissement logique de ma vie. Finir en beauté. Chacun se suicide à sa propre façon. Quand il se prépare à mourir, Vildé semble donc voir dans la mort la touche de sens qui manquait à sa vie. Seulement, s'il croit maintenant savoir pourquoi il lui a fallu être au monde, il ne peut pas non plus se dissimuler que, pour fonder en raison sa vie, il lui faut non seulement se sacrifier lui-même, mais aussi l'amour que sa jeune femme lui portait. Devant l'affliction que va causer à celle-ci sa mort prochaine, il paraît hésiter. Cependant, à la question : «Et ta femme!", il est seulement répondu: de toute façon, tu étais un monstre d'indifférence, et si tu dois quelque chose à ta femme, c'est cette victoire douloureuse de t'être humanisé. Donc, semble conclure le dialogue, il te faut quand même mourir. Conclusion pour le moins illogique : si au contact d'Irène, Boris s'est humanisé, pourquoi devrait-il la quitter? Le dialogue se fait l'écho de cette contradiction, puisque le moi 2 finit par dire: Tout de même, tu es un peu paradoxal. Pourquoi [...] vouloir me persuader d'accepter la mort si tu trouvais bon précisément que je m'attache à la vie? » La réponse de l'autre moi ne lève pas la contradiction: «Plus je trouve de raisons en faveur de la mort, plus je m'attache à la vie, et de là mon orgueil tire une nouvelle satisfaction qui me pousse de nouveau vers la mort. L'irruption d'Irène dans le dialogue du condamné avec lui-même a donc pour conséquence de conjoindre le goût de la vie et l'aspiration de la mort. Mais les jeux sont faits.

Quand il écrit ces pages, Boris Vildé se voit tellement comme un homme mort qu'il estime posthume sa tendresse pour sa femme. C'est déjà la veuve qu'il aime d'un amour accru, l'amoureuse fragile et pathétique, dont il sait bien que, dans la souffrance qu'il a maintenant de sa prochaine souffrance à elle, elle trouvera bientôt le paradoxal réconfort d'une douleur redoublée.

Yves LELONG