Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

François George

Boris Vildé, l'esprit qui brûle.
Le Nouvel Observateur (10-16 avril 1997)

Né à Saint-Pétersbourg, le résistant Boris Vildé est mort pour la France à 33 ans en 1942. "Qu’on rende justice à notre souvenir après la guerre, cela suffit", écrivait en 1942, à la veille de son exécution, Boris Vildé, sans s'imaginer qu'il demandait trop. François Bédarida, qui présente avec Dominique Veillon une édition critique à la fois érudite et sensible, constate que le souvenir est presque effacé. La place du Trocadéro a gardé un nom qui n'a plus guère de sens, on lui a associé la commémoration du 11 Novembre, on a installé une dalle exaltant les Droits de l'Homme sur le parvis, mais de Boris Vildé et de ses amis du réseau du Musée de l'Homme nulle trace extérieure. Selon Lacan, le refoulement du sacrifice de Vildé se serait accompli dans un dialogue de Michel Audiard : "Le bovidé du Trocadéro revient trop cher ".

Boris Vildé dans sa prison, comme Socrate apprenant à jouer de la cithare, fit preuve d'une inlassable curiosité, dévora romans, traités philosophiques, ouvrages scientifiques, à s'en user les yeux, mais, observait-il, puisqu'ils ne doivent plus servir longtemps... Et ce cerveau qui va être anéanti dialogue d'égal à égal avec Bergson, Nietzsche, Rimbaud, Goethe ou Pascal. Chemin faisant dans le seul espace qui lui reste ouvert, celui de l'esprit, il égrène des hypothèses qu'il n'aura pas le temps de vérifier, probablement condamnées elles aussi, les assortissant parfois d'un «à réfléchir» qui nous accable. N'empêche, pour un peu, il nous recommanderait de suivre son exemple afin de parfaire notre culture, tant il est vrai que renoncer au monde est se mettre en position de le comprendre,

Pour lui comme pour Socrate, cette expérience ultime apparaît celle même de la condition humaine, portée pour ainsi dire à la puissance seconde. Pour celui qui pense que tout homme en un sens est tenu au secret, condamné à la réclusion dans la cellule du moi, la prison est une métaphore. Ces détenus qui frappent sur les murs ou les tuyaux, ils illustrent la permanence pathétique de nos efforts pour atteindre autrui. Ce n'est pas d'hier qu'il est averti de notre finitude, ce linguiste qui déclare : « Je» est la première syllabe du problème de la mort. Simone Martin-Chaulfier a tracé une silhouette inoubliable du chef avant son arrestatin : « II était là, à la fois présent et absent, comme un savant, un dieu, un enfant perdu ».

Né à Saint-Pétersbourg en 1908, réfugié en Estonie après 1917, il traverse l'Allemagne obscure et se retrouve en 1932 dans cette France à laquelle il va vouer une passion lucide. Ce pays qu'il voit «victime de son ancienne grandeur» souvent vaniteux, mesquin, il va l'aimer à en mourir. Quand les soldats allemands entrent à Paris, c'est plus qu’il n'en peut supporter, lui dont le tempérament est déjà un défi au totalitarisme. Ce résistant de la première heure a cependant le sentiment du jeu du monde et, dans sa constante élégance, il ne se donne que comme un aventurier. Il étudie les philosophes, mais de chacun il se demande : pourquoi veut-il donc tellement qu'il en soit comme il dit ? Sa sévérité commence par lui-même, à qui il ne concède qu'un savoir-faire limité : « Les livres que j'aurai pu écrire, .la belle affaire, je manquais de naïveté pour recréer le monde et je n'avais pas assez de profondeur pour l'expliquer. »

Chercherait-il par avance à nous consoler, nous qui, au lieu d'un palais, n'avons à visiter qu'un chantier abandonné ? C'est aussi que le condamné se livre à un exercice de détachement, ramène à leurs justes proportions les plaisirs de la vie - après tout, même la soupe de la prison paraît bonne quand on a faim.... Quant aux livres, ses derniers compagnons, d'aucun d'eux, dit-il en s'amusant de son scepticisme, il n'attend la «révélation ». Mais au destin, ce «feuilletonnisme paresseux », qui insinue : «Tu as 33 ans, c 'est un bel âge pour mourir», il oppose l'un de ses superbes sursauts : Pourquoi voudrais-je me rendre la mort facile ?» II accepte tout du malheur, lui dont la fermeté devant le poteau impressionna jusqu'au plus abject des nazis, considérant à la façon de Jean Cavaillès qu'il est "logique".

La déchirure n'est-elle pas irrémédiable quand il faut renoncer à cette Irène qu'il a épousée avec la France ? Finalement, il réduit son testament à cette phrase : «Pour que la lumière soit, il faut que quelque chose brûle». A cette lumière, lisez les pages qu'il vous a destinées. Vous y trouverez, je pense, plus de révélation qu'il puisse y avoir dans un livre, et gardez son souvenir à l'esprit et au cœur; et cela suffira.

FRANÇOIS GEORGE "
«Journal et lettres de prison. 1941-1942'' par Boris Vildé