Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Tatiana Fougal

Cahiers slaves.
La civilisation traditionnelle dans la Russie du Nord

CONSTITUTION DES COLLECTIONS ETHNOGRAPHIQUES RUSSES AU MUSEE DE L'HOMME.

Comme les autres acquisitions du Musée de l'Homme, les collections russes sont d'origines diverses : donations, achats ou acquisitions lors de missions de collaborateurs du musée. Quelques objets russes peuvent apparaitre seuls ou rassemblés avec d'autres objets d'Europe ; nous avons choisi de les présenter selon leur importance et leur interet historique. Mais on y trouve également des collections plus grandes, souvent liées a des personnalites scientifiques ou a des collectionneurs connus et qui ont marqué l'histoire du Musée. Ces collections-là font l'objet d'une analyse plus détaillée. En outre, nous tiendrons compte, dans cet apercu historique, des différentes périodes de l'histoire du Musée de l'Homme, depuis ses origines, comme Musée du Trocadéro, et jusqu'a la fin des années 90.

Les origines du Musée du Trocadéro et les premières collections russes

Dans les années 1870, lorsque l'idée de créer un Musée d'Ethnographie a commencé à prendre forme, il existait en France de nombreuses collections ethnographiques dispersées dans différents lieux et institutions : la Bibliothèque nationale, le Musée du Louvre, la bibliothèque Sainte-Geneviève, la bibliothèeque de l'Arsenal, le Musée des antiquites nationales, le Muséum d'histoire naturelle, le Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, etc.

Années 30. Les collections de Boris Vildé et de Léonide Zouroff

Les années 30 sont marquées par l'entrée au Musée de deux collections qui se rapportent aux Setus (la branche orientale des Estes) et aux Russes, qui peuplent la région connue sous le nom de Setumaa, sur la rive méridionale du lac de Pskov (Peipous en setu), entre Izborsk et Petchory (Petseri en setu).

L'arrivée au Musée de ces collections, à la suite de deux missions effectuées par Boris Vilde et Léonide Zouroff, est révélatrice de la nouvelle situation politique, scientifique et culturelle des années 30. En France, on assiste a une réactivation de la recherche ethnographique à la faveur de nombreuses missions conduites sous l'égide de l'Institut d'Ethnographie de l'Université de Paris, créée en 1925, et grace aussi a plusieurs expositions (21). Le Musée du Trocadéro est dotéd'un budget supplémentaire pour augmenter ses effectifs et agrandir ses espaces de travail et ses galeries publiques. Les travaux de rénovation, engagés à l'occasion de l'Exposition internationale de 1937, annoncent la transformation du vieux Palais du Trocadéro en Palais de Chaillot.

Ce nouveau développement de la recherche et des manifestations culturelles au Musée du Trocadéro est du en grande partie à l'arrivée en 1928 de Paul Rivet, nommé professeur de la chaire d'anthropologie au Muséum et directeur du Musée du Trocadéro, et de Georges-Henri Rivière (nommé sous-directeur), qui oeuvrent tous les deux, avec l'aide de nombreux bénévoles, à la modernisation du musée, afin de lui donner une nouvelle dimension scientifique et culturelle. Il s'agit pour la nouvelle équipe de réunir sous la même enseigne, celle du Musée de l'Homme, les collections ethnographiques du Trocadéro et les collections d'anthropologie physique et de préhistoire du Muséum, pour offrir aux visiteurs une vision globale "d'ethnologie des hommes actuels et des hommes fossiles", ouverte à toutes les cultures, qu'elles soient "primitives" ou "populaires", c'est-à-dire non-européennes ou européennes (22).

En cette période d'ouverture scientifique et de nouvelles possibilités financieres, les responsables du musée sont particulierement attentifs à tout nouveau projet de recherche et d'enrichissement des collections. Ils accueillent avec enthousiasme la proposition du jeune chercheur du musée, Boris Vildé (23) d'effectuer une mission scientifique en Estonie, dans la région de Setumaa, pour y recueillir des documents ethnographiques concernant les populations sétu et russes. Cette proposition est d'autant mieux accueillie que les deux responsables du musée s'intérèssent à l'Europe du Nord et à l'U.R.S.S. et que Geroges-Henri Riviere, par exemple, qui avait été sensibilisé à l'art russe dès sa jeunesse (il était un ardent admirateur à Paris des Ballets russes de Serge Diaghilev), y avait même effectué quelques voyages au début des années 30. (24)

La mission aura lieu du 5 juillet au 5 octobre 1937, sous l'égide du Ministère de l'Education nationale. Son succès, ainsi que celui de la deuxième mission, en été 1938, est dû à une collaboration fructueuse entre Boris Vildé et Léonide Zouroff jeune archéologue russe qui connaissait bien la région de Sétumaa pour y avoir travaillé en 1928 et 1935 à la demande de l'Université de Lettonie, sur les monuments historiques des anciens sites de Pskov, Petchory et Izborsk (fig. 3) (25). Les deux hommes s'étaient rencontrés à Paris en 1936, où Zouroff poursuivait ses recherches à l'Institut d'études slaves. C'est dans l'appartement d'un ami commun, Youri Mandelstam, que le projet prend forme. C'est donc à la maitrise parfaite de la langue estonienne de Boris Vildé, doublée d'une excellente connaissance de la région (26) de Léonide Zouroff et à leur intérêt commun pour la culture dite de contact, des Sétu et des Russes, que l'on doit la présence au Musée de l'Homme des deux collections exceptionnelles dont il s'agit ici.

La mission de 1937 est plus riche en observations, notes et documents photographiques qu'en objets (18 seulement). Boris Vildé découvre la région et cherche plutot à prospecter le terrain pour préparer une mission ultérieure. Accompagné de Léonide Zouroff, il visite près de 30 villages, en s'intéressant plus particulierement aux techniques de pêche, aux rites funéraires et nuptiaux ainsi qu'au culte du dieu Péco (27). Il entreprend une enquête linguistique et toponymique et projette de rédiger un dictionnaire Sétu. Ses archives de terrain (conservées au département Europe du Musée de l'Homme), contiennent un bref rapport de la mission sur 3 pages manuscrites en français, plusieurs dizaines de pages éparses, manuscrites également (en estonien et en russe) avec des notes linguistiques et toponymiques, et des informations sur certaines techniques agricoles et sur les rites du dieu Péco. Elles comprennent également les fiches manuscrites des objets et notamment des costumes, avec leurs croquis, ainsi que trois cahiers de chansons de mariage (svadebnye pesni ), relevées en russe. Les 157 photos (tirages sur papier) prises par Boris Vilde sur le terrain se trouvent à la photothèque du Musée.

La collection des objets rapportés de cette mission (coll 37 48) est composée essentiellement de vêtements (28). Ils trouvent leur place dans la galerie permanente consacrée a l'Europe du nouveau Musée de l'Homme inaugurée le 20 juin 1938.

Léonide Zouroff, de son côté, s'intéresse surtout aux rites et aux croyances concernant la vénération des pierres (fig. 5), des sources et des arbres. Il enquête dans les villages russes et sétu et laisse plusieurs textes à la suite de cette mission et de celle de 1938 (qu'il a effectuée seul, B. Vildé étant en mission en Finlande) : un bref rapport de la premiêre mission rédigé en octobre 1937 (5 pages en russe, tapées a la machine) et deux textes plus importants (de 50 et 78 pages) rédigés en russe en 1946 et concernant la deuxiême mission. Le premier de ces deux textes est intitulé : Arxeologi(c)eskaja i etnografi(c)eskaja razvedka v Setumaa (ESSR), 1929, 35, 37 et 39 g.g. ("Prospection archéologique et ethnographique à Sétumaa (République d'Estonie) années 1929, 35, 37 et 39"). Le second porte comme titre : Etnografi(c)eskie materialy, 1937 i 1938 g.g. O poklonenii kamnjam, isto(c)nikam i derev'jam, Sétumaa, ESSR ("Matériaux ethnographiques... Sur la vénération des pierres, des sources et des arbres"). Avec 247 photos prises sur le terrain et une carte de la région dessinée par lui (ou figurent les villages russes et sétu, ainsi que les lieux sacrés étudiés), ces textes de Leonide Zouroff constituent des documents ethnographiques exceptionnels.

Le premier texte contient une brêve présentation de la population sétu. Selon L. Zouroff, il s'agit d'une population autochtone d'origine finno-ougrienne qui s'est trouvée dès le Haut-Moyen Age sous l'influence culturelle des tribus slaves (notamment des Krivitchi). Convertie à la religion orthodoxe des le XIIe siècle, elle a gardé, grâce à sa situation géographique et son histoire particulière, ses propres pratiques paiennes, mais également celles des Slaves anciens. "L'étude des anciennes coutumes des Krivitchi, écrit L. Zouroff, ne peut être fructueuse qu'à la condition d'une étude approfondie des Sétu voisins, lesquels, aussi incroyable que cela paraisse, ont mieux préservé les anciens rites slaves que les Russes. Pour l'historien et l'ethnographe, il est également intéressant de constater qu'au moment où les Estes, apparentés aux Sétu, mais se trouvant sous l'emprise germanique et convertis au catholiscisme, ont pratiquement perdu leurs anciens rites et coutumes, les Sétu, de ce côté de la rivière Pimja (riviere qui des le XIIIe siècle délimitait la frontiere entre la principauté slave de Pskov et la Livonie), ont su préserver leurs coutumes, leurs chants et leurs rites les plus anciens... On peut supposer que le peuple Sétu a très tôt adopté les costumes, les dieux et les rites paiens des Slaves, sans avoir cessé pour autant de vénérer les siens, de la même manière que beaucoup plus tard il emprunta aux Slaves christianisés leur rite orthodoxe et l'associa à son paganisme en le préservant, dans sa forme ancienne, mieux que les Slaves voisins." (Traduit du russe par T.B.)

Dans le deuxième texte, vingt pages sont consacrées à la description détaillée du pèlerinage des paysans russes et sétu auprès de la pierre sacrée du village de Meeksi (Megouzici en russe), appelée Ivanov kamen' ("la Pierre de Saint-Jean") et située à la sortie du village. Cette pierre constitue un objet de culte très ancien et, selon Zouroff, elle serait mentionnée dans la gramota (charte) d'Ivan le Terrible léguée au monastère de Pskov-Petchory en 1561. Le pèlerinage a lieu à l'occasion de la fête de la Saint-Jean (Ivan Koupalo), célébrée les 23 et 24 juin, et correspond à l'ancienne fête paienne consacrée au culte du dieu soleil, Iarila. Zouroff décrit tout le déroulement du pélerinage. Pendant l'arrivée des pélerins, il dénombre, outre les femmes sétu, pres de 200 femmes russes venues de Kolpino, d'Izborsk, de Lavry, de Petchory et des nombreux villages russes environnants (avant le rattachement de la région à l'Etat d'Estonie, les femmes venaient également de la région de Pskov, et le nombre de pélerins atteignait alors 5000). Il décrit les gestes rituels des femmes, lorsqu'elles enduisent la pierre de beurre et de fromage (pour que les troupeaux soient abondants) ; lorsqu'elles l'embrassent et s'y frottent les parties malades du corps ; lorsqu'elles y déposent des bougies, du pain, des serviettes, des laptis et les distribuent ensuite aux mendiants ; lorsqu'elles y mettent debout des enfants nus ; lorsqu'elles se baignent dans la rivière et y lavent le linge des malades. La nuit d'Ivan Koupalo, on festoie dans les villages sétes et russes. L. Zouroff, qui a assisté aux fêtes de Meeski et de Kouvchinovo (village russe), décrit leur déroulement : la consommation de bière, les chants et les danses, les sauts par-dessus les buchers, etc... "Toutes une vieille tradition paienne réapparait, et les paysans sétes et russes fêtent la Saint-Jean avec des chants et des danses érotiques ou l'on a cru voir une survivance des rites de fécondité d'antan". L. Zouroff note que même si les Russes et les Sétu fêtent la nuit d'Ivan Koupalo séparement, dans leurs villages respectifs, le déroulement de la fête est le même.

Si j'ai insisté sur ces notes de L. Zouroff, c'est parce que beaucoup d'objets de la collection apportée en 1938 au Musée de l'Homme (collection 38.170) et plusieurs dizaines de photos prises sur le terrain (247 en tout) se rapportent au pélerinage et à la fête de la Saint-Jean. Notons que les objets ont été collectés essentiellement dans les villages russes.

Parmi les 361 objets que compte la collection, 233 sont des textiles (serviettes et ceintures nuptiales, échantillons de tissu et de broderies), 49 objets se rapportent à la pêche dans les villages russes au bord du lac de Pskov (navettes, filets, poids de filet, etc...), 23 objets sont des ustensiles en bois et vannerie (louches, seaux, battoirs à linge, etc...), 15 objets se rapportent au travail du lin (peignes, métiers, aiguilles), 21 objets sont des jouets (d'enfants).

Dans ses écrits, L. Zouroff met l'accent sur l'importance et l'intérêt ethnographique de la collection de serviettes qu'il qualifié d'"unique en Europe de l'Ouest" (29), et celle des ceintures dont il a observé l'utilisation rituelle dans le monastère de Petchory (les paysans les attachaient autour d'un chêne sacré). La collection de L. Zouroff contient également deux pierres magiques, appelées "flêche de tonnerre" (gromovaja strela) ou "flêche de Peroun". Les vieux les disent tombées du ciel, jetées par Dieu, et leur attribuent des vertus magiques (30).

Zouroff note dans les pages de son rapport que la mission de 1938 a été abrégée à cause de la situation critique en Europe. Les bateaux étrangers quittaient précipitamment le port de Tallin et le consul de France pressait Zouroff de repartir. Il est parti finalement avec le dernier bateau en laissant les caisses d'objets au Consulat de France, qui furent expédiées assez rapidement à Paris. La mission de 1939 déja programmée sera annulée et Zouroff s'occupera surtout de rédiger les fiches techniques, de classer les objets et de les ranger dans des caisses pour les mettre à l'abri des occupants allemands dans les sous-sols du musée. Participant à la Résistance au sud de la France, L. Zouroff entrera en contact avec des prisonniers russes de la région de Leningrad qui venaient d'être faits prisonniers par les Allemands. Il apprend que la région de la Setumaa a été incendiée et dévastée par l'armée allemande, que des villages entiers où il travailla furent anéantis et la population massacrée.

Si l'activité de recherche de B.Vildé et de L. Zouroff n'est connue que d'un cercle restreint d'ethnologues, notamment parce qu'ils ont peu publié (31), leurs noms ont marqué l'histoire de la Résistance francaise pendant l'occupation, celle du réseau de la région de Grasse pour Léonide Zouroff, et celle du réseau du Musée de l'Homme, à Paris, pour Boris Vildé (32).

Pour compléter la liste des collections russes entrées au Musée du Trocadéro dans les années 30, il faut mentionner encore deux séries d'objets. La première (coll. 34.203), provenant d'un don anonyme et transmise au département en 1934 par Georges-Henri Rivière, présente un intérêt plutôt historique qu'ethnographique. Il s'agit de 12 billets et coupons de banque dont deux datent de 1898, un de 1905 et 9, imprimés à Odessa, datent des années 1917-1919, donc couvrant la période de la Révolution et de la guerre civile. Tous ces billets ont probablement été apportés en France par les Russes blancs.

(23) Boris Vildé (1908-1942) est né a Saint-Petersbourg. Après la révolution de 1917, il émigre avec sa famille en Estonie et en 1932, s'installe à Paris, après avoir passé deux années (entre 1930 et 1932) en Allemagne. Le choix de la France a été encouragé par André Gide qu'il a rencontré à Berlin. Naturalisé francais en 1936, il est, en 1937, licencié es-lettres de la Sorbonne en langues germaniques. En 1939, il obtient son diplome de japonais à l'Ecole des Langues Orientales.

(24) Les voyages de Georges-Henri Rivière en U.R.S.S. entraient dans le cadre de son "périple" nord-européen des années 1929-1936, conçu par Paul Rivet et destinéà prendre connaissance de la muséographie "moderne" qui y était alors pratiquée. Dans sa lettre du 15 aout 1936, qu'il écrit de Léningrad à Paul Rivet, Georges-Henri Rivière parle autant de son admiration devant les musées de Leningrad que de ses choix politiques : "inutile de vous dire que j'ai été séduit au-delà de toute expression par l'U.R.S.S. Vous l'aviez prévu plus encore que moi-même. Je ne parle pas que des Musées qui sont humains, profonds, fertiles, mais du genre de la vie, de la conception sociale. (...) Quelle joie pour moi de trouver ici en réalite les musées dont j'avais revé, dont j'avais laborieusement ces derniers mois, esquissé une théorie..." (archives de la bibliothèque du Musée de l'Homme, lettre publiée dans Gradhiva, n°1, 1986).

(25) Léonide Zouroff (1902-1971) est né dans la région de Pskov. D'origine noble, il s'est engagé en 1919, comme volontaire, dans l'armée de Ioudenitch. Au début des années 20, il s'installe en Tchecoslovaquie et puis en Lettonie. Des 1927 il publie à Riga ses premiers essais littéraires. En 1929, encouragé par I. Bounine et engagé par lui comme secrétaire personnel, Zouroff s'installe à Paris ou il continue à écrire et à publier sa prose.

(26) En 1937, la région de Sétumaa appartenait à la République independante d'Estonie créée en 1918. Avant la révolution, elle faisait partie de Pe(c)orskij uezd du gouvernement russe de Pskov (Pskovskaya gubernija). Selon le recensement de 1891, le Pe(c)orskij uezd comptait 70 000 habitants, dont 65% de Russes et 25% de Sétus, repartis entre plusieurs dizaines de villages. En 1940, avec l'annexion de l'Estonie, la Setumaa entre dans le giron soviétique. Apres 1991, l'année de la création de l'Etat estonien independant, la Setumaa reste un territoire russe.

(27) Boris Vildé, encouragé par Paul Rivet, prépare en 1937 à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, un mémoire sur "Le culte de Peco chez les Sétu, en Estonie".

(28) Une pièce de la collection présente pour nous un intéret particulier. Il s'agit d'une chemise de femme d'un modèle ancien disparue de l'usage courant depuis le début du XXe siècle. C'est une chemise de fête avec des manches longues (de 1,5 m) qui, une fois enfilées, forment sur les avant-bras une quantité de plis. Pour travailler (servir les inviteé par exemple), on passe les bras dans les fentes et on noue les bouts des manches soit sur la nuque, soit derrière le dos. Selon B. Vildé, "on ne trouve pas de chemises pareilles dans les autres régions de l'Estonie, mais on en trouve en Russie (par exemple dans la région de Smolensk)". Deux photos prises par B. Vildé montrent cette chemise portée par sa propriétaire.

(29) Il s'agit de serviettes en toile de lin, brodées des deux côtés de fils de coton rouge avec des motifs symboliques anciens : figures féminines avec les mains levées en geste d'adoration (motifs appeles "baby"), cavaliers avec les mains également levées (motifs "koni") et oiseaux stylises. Selon L. Zouroff, ces serviettes, appelées "bogoviki", remplissaient une fonction rituelle : on en recouvrait les yeux du défunt, on les suspendait autour des icones, notamment au-dessus des jeunes mariées pendant le repas de noces, on en faisait don a l'église, on les accrochait aux arbres et aux pierres sacrées. Elles se transmettaient de mère en fille, et les nouvelles serviettes reproduisent fidèlement les motifs des anciennes.

(30) L. Zouroff note qu'on s'en servait pour frotter les enfants afin de les guérir, qu'on les introduisait dans la semeuse pour avoir une bonne récolte, qu'on allumait le feu avec pour enfumer les étables et les ruches, qu'on en frottait les pis des vaches; les sorciers et les guérisseurs les mettaient dans l'eau qu'ils donnaient à boire aux malades.

(31) B. Vildé n'a rien publié de ses travaux ethnographiques et de Léonide Zouroff, nous ne connaissons que quelques publications en russe, faites en Lettonie sur l'architecture religieuse et un texte sur le culte des pierres, des sources et des arbres, publié en 1940 dans la revue suédoise, fol-liv, Acta Ethnologica et Folkoristica européana (Stockholm, t.IV, pp.62-67). Par contre, il est connu comme auteur de nombreuses nouvelles et d'au moins un roman (Drevnij put') publie en 1934, en langue russe. Léonide Zouroff est considéré par les critiques comme "un talentueux maitre de prose" (dans Enciclopedi(c)eskij biografi(c)eskij slovar', Moskva, 1997)

(32) Avec Paul Rivet, Boris Vildé fut à l'origine de la création du réseau du Musée de l'Homme, qui, avec d'autres chercheurs du Musée, dont Anatole Lewitzky (également russe d'origine), Yvonne Oddon ou encore Germaine Tillion, fut très actif entre les mois d'aout 1940 et d'avril 1941, date à laquelle Boris Vildé, avec d'autres membres du groupe, fut arrêté par la Gestapo. Il sera fusillé le 23 février 1942, malgré les interventions de hautes personnalités comme Francois Mauriac, Paul Valéry ou encore Georges-Henri Rivière et Georges Duhamel pour tenter d'obtenir sa grâce. En 1943, il fut décoré à titre posthume de la Médaille de résistant francais. Dans le décret, signé par Charles de Gaulle à Alger, il est dit qu'il "a donné, au cours du procès et devant le peloton d'exécution un magnifique exemple de sang-froid et d'abnégation". Aujourd'hui, une plaque commémorative dans le hall du Musée de l'Homme, dédiée au souvenir des resistants du Musée, comporte le nom de Boris Vildé, "médaille de la Résistance, fusillé". En 1988, le C.N.R.S. a publié, dans le n°7 des Cahiers de l'Institut d'histoire du temps présent, le Journal et lettres de prison, 1941-1942, de Boris Vildé (réédité en 1997, sous forme de livre par la maison d'édition Allia, à Paris). Dans un compte rendu de cette publication, Jean Jamin parle "d'un extraordinaire document, écrit dans une langue superbe par une personnalité hors du commun..." (Gradhiva, n°5, 1988).