Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Eesti Paevaleht

Redécouvrir Boris Vildé    - Claude Doyennel

Monsieur le Président du Sénat, Mesdames et Messieurs,

Le jugement des Français intéresse les Estoniens pour trois raisons. (…) Deuxièmement, comme conséquence du pacte conclu entre Hitler et Staline, la République d'Estonie a été jetée dans le tourbillon de la Deuxième Guerre Mondiale et sous l'occupation totalitaire. C'était l'époque où notre langue devait se taire devant la langue russe, où notre mode de penser nordique et individualiste devait céder devant l'obéissance du homo sovieticus et où nos peintres recevaient des consignes précises du Kremlin leur indiquant quoi et comment ils devaient peindre. C'était l'époque où l'Europe a été forcée d'oublier l'Estonie, mais où l'on n'a pas pu forcer l'Estonie à oublier l'Europe. C'était notre Résistance estonienne à nous et nous en sommes fiers. Nous sommes également fiers de l'Estonien Boris Vilde qui a offert à la France le mot RESISTANCE et qui a sacrifié à la France sa propre vie. Notre exposition est donc notre remerciement à la France pour le fait que nous soyons devenus de solides Européens ». (…)

Grace à l'aimable collaboration de Fanny SEVERS, cet article à été publié en juillet 2007 dans plusieur Pays baltes par le journal estonien Eesti Päevaleht (pour la version en estonien, cliquer ici).


"Il y a 65 ans, le 23 février 1942, sur la colline du Mont Valérien près de Paris, Boris Vildé et six de ses camarades du « Réseau du Musée de l’Homme » - premier réseau structuré de résistance antifasciste – tombaient sous les balles d’un peloton d’exécution allemand.

Après avoir presque tout lu sur Boris Vildé, il arrive parfois au chercheur, soixante cinq ans après, de découvrir des informations inédites qui viennent éclairer certaines zones trop vite explorées. A propos du « Réseau du Musée de l’Homme » fondé en 1940 par ce jeune Russe récemment naturalisé français, il faut souvent creuser profondément pour accéder aux sources qui confirment – ou infirment – certaines informations publiées depuis 1945. Voici quelques exemples résultants de récentes recherches effectuées en 2004, 2005 et 2006 en Russie, en France et en Estonie".

Nouvelles preuves des activités de résistance de Boris Vildé :

La récente découverte en France de documents et témoignages, datés de 1944, vient renforcer la connaissance du rôle joué par Boris Vildé au tout début de la Résistance contre l’occupation allemande. Ainsi, il est personnellement entré en possession des plans de la défense anti-aérienne allemande de Strasbourg ainsi que ceux de la base sous-marine de Saint-Nazaire située dans l’Ouest de la France. Il les fait parvenir en Angleterre par l’intermédiaire du gendarme Auguste Depelchin, de la brigade d'Excideuil en Dordogne - référencé par Londres sous le code 333 - et du professeur Friedman, agent secret de Londres basé en Dordogne. (Documents de la collection privée de Madame Ambroggi-Depelchin. (Communication en 2006 par Patrice Rolli, chercheur en anthropologie et en histoire).

Dénonciation et arrestation des membres du « Réseau du Musée de l’Homme ».

Il a été démontré qu’un membre du réseau, Albert Gaveau, renseignait la Gestapo sur l’activité clandestine de ses compagnons (Et ce en contrepartie d’une rémunération mensuelle de 2000 francs - les 2000 deniers de Judas). Cependant, un événement imprévu, extérieur à Gaveau et jamais mentionné par les historiens, a provoqué plus tôt que prévu l’arrestation des principaux membres du réseau du Musée de l'Homme. Cet événement «déclencheur » est consigné dans le témoignage de l’ethnologue Germaine Tillion devant le juge d’instruction de la Cour de Justice de la Seine lors du procès d’Albert Gaveau en 1949:

"Deux employés du Musée de l'Homme, tous deux d'origine russe, nommés Fxxxxx et sa maîtresse la femme Exxxxx, connaissant d'une manière très vague l'activité de résistance de Vildé et de Léwitzky et d'Yvonne Oddon, avaient spontanément été les dénoncer à la police. C'est à la suite de la dénonciation de Fxxxxx et Exxxxxx que fut faite la première série d'arrestations du Musée de l'Homme en février 1941. J'ai dit "arrestation" et non "inculpations" car la plupart des gens arrêtés ce jour-là furent relâchés et ceux qui furent maintenus en état d'arrestation, Lewitzky et Yvonne Oddon, le furent grâce à la suite de l'enquête dont tous les éléments étaient fournis par Albert Gaveau" (Archives nationales – 60, rue des Francs-Bourgeois -75003 Paris. Références: Z6/810. Dossier 5677. Consultable sur dérogation).

La condamnation à "perpétuité" d’Albert Gaveau :

Il est né à Anger en 1901 d’une mère allemande. Cela explique que ses attaches familiales l’auront conduit à se réfugier quelques semaines en Allemagne au moment de la libération de la France en 1944. Peu après, il crut pouvoir y revenir en se cachant à Tournai-sur-Dive, petit village situé dans l’Orne en Normandie entre Vimoutiers et Argentan, où il a été arrêté en novembre 1945. Le 05/11/1949, Gaveau a été condamné aux "travaux forcés à perpétuité" par la Cour de Justice de la Seine et écroué à la maison centrale de Clairvaux. Cependant, on sait moins que, par un décret du 23/11/1953, cette peine a été commuée en 20 ans de travaux forcés. Gaveau a donc pu retrouver la liberté en 1965. (Archives nationales – 60, rue des Francs-Bourgeois -75003 Paris. Références: Z6/810. Dossier 5677). Dossier consultable sur dérogation.

Nationalité de naissance de Boris Vildé :

A ce propos, certains auteurs en France ont formulé des hypothèses plus ou moins étayées en considération de la consonance du patronyme de son père «Vladimir-Joseph Vildé ».

Les documents se trouvant dans les Archives historiques de Tartu établissent que Boris Vildé, arrivé de Russie en Estonie en 1919 avec sa mère veuve, ne possédait pas et n’a jamais possédé par la suite la nationalité estonienne. (Voir le certificat établi par le Ministère de l’Intérieur à Tallin le 12 mai 1924. Voir également lettre de Boris au Ministre de l’Instruction publique le 18/08/1926. Archives historiques de Tartu, références 2100-1-18317).

Mentionnons également, sans que cela soit une preuve absolue que, lors du baptême de Boris Vildé le 16 septembre 1911 en l’église Saint-Michel Tchernigovitch à Saint-Pétersbourg, ses parents (père Vladimir-Joseph Vildé et sa femme Maria Vassileva Goloubeva) se réclamaient de la religion orthodoxe (Voir copie du certificat de baptême. Archives historiques de Tartu, références 2100-1-18317).

On peut également se référer au livre de Raït Kovaleva, (malheureusement aujourd’hui introuvable – excepté dans le Musée Boris Vildé à Yastrebino) – «L’Homme du Musée de l’Homme » - dans lequel est relaté un entretien entre B.V Plouganov et Maria Goloubeva, mère de Boris Vildé. Elle y déclare : «La famille de mon mari était russe, de religion orthodoxe, mais venant peut-être de Lituanie (avant notre mariage, il est s'est rendu à Kaunas pour y chercher des documents). La mère de mon mari parlait polonais".

L’historien sourcilleux pourra probablement arguer, que ces éléments concordants ne sont pas des preuves absolues. Mais l’acquisition de la nationalité française de Boris Vildé ayant été publiée au Journal Officiel du 05 septembre 1936, il suffira alors d’accéder prochainement aux archives du dit J.O afin d’examiner les documents produits lors de la constitution du dossier de naturalisation. Cela fera l’objet d’une ultérieure communication.

Journal de prison : dernière heure ( année 2007).

Après son exécution au Mont-Valérien (commune de Suresnes à côté de Paris), le manuscrit « Journal de prison » de Boris Vildé avait été restitué par les Allemands à sa femme Irène Lot. Après le décès de celle-ci en 1987, ce document circula en diverses mains puis disparut durant plusieurs années. Or, tout récemment, après de longues recherches, le détenteur de ce document a pu être identifié et mis en demeure de le déposer auprès des Archives nationales à Paris. Le manuscrit original « Journal et lettres de prison » de Boris Vildé est dorénavant accessible aux chercheurs. (Bibliothèque Nationale – site Richelieu –sous la référence «manuscrits français 28118 »)

En conclusion.

A travers l’exemple – oh combien actuel - que nous donne Boris Vildé, il est important de considérer que ce Russe de naissance, cet Estonien de par sa culture, ce Français amoureux de la liberté, a été précurseur, bien avant juin 1941, de la lutte contre le fascisme allemand. Il symbolise les valeurs sur lesquelles l’Europe unie et démocratique, débarrassée des servitudes nazies et communistes, continue à se construire aujourd’hui.

Six années après le discours du Président de la République estonienne devant le Sénat français à Paris le 30 août 2001, on ne peut pas oublier le sacrifice de Boris Vildé et de ses camarades du Musée de l’Homme. Les peuples d’Europe leur doivent tant. (extraits du discours)

Le combat pour la liberté et le respect des Droits de l’Homme guidait les pensées et les actions de Boris Vildé. Plutôt mourir en combattant que de vivre sous le joug de l’oppression : telle était sa philosophie. Il l’avait prédit à ses camarades de résistance : « Nous serons tous fusillés ».

Quelques heures avant la mort au Mont Valérien devant un peloton d’exécution allemand, dans une lettre à sa femme Irène, Boris Vildé écrivait crânement comme pour défier ses bourreaux :

« Comme toujours impassible,
Et courageux (inutilement)
Je servirai de cible
Aux douze fusils allemands ».

NB : Les juges du Tribunal qui ont condamné à mort Boris Vildé et ses camarades du Réseau du Musée de l’Homme étaient allemands. Le procureur qui a réclamé la peine de mort était français !