Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre l'occupation allemande

Tatiana Benfoughal
De Saint-Pétersbourg au Mont Valérien
Biographie de Boris Vildé, ethnologue des peuples finno-ougriens et résistant » in Bérose - Encyclopédie internationale des histoires de l’anthropologie, Paris, IIAC-LAHIC, UMR 8177.

Chef de l’un des premiers groupes de résistance de la zone occupée de la France pendant la Seconde Guerre mondiale, fusillé par les nazis à 33 ans, c’est seulement depuis les années 2010, grâce à quelques publications récentes (Benfoughal 2010, 2017a, b ; Benfoughal, Fishman, Valk 2017) et dans le cercle restreint des spécialistes, que Boris Vildé est connu comme ethnologue 1]. N’ayant à son actif que deux publications et deux missions de terrain, en 1937 et 1938, ce n’est pas pour le volume de ses productions scientifiques qu’il occupe une place certaine dans l’histoire de l’ethnologie française et européenne. La première raison est inhérente à la période et au lieu où il a exercé son métier d’ethnologue : dans les années 1930, au musée de l’Homme, berceau de l’ethnologie française. La deuxième est le choix du terrain de sa première investigation ethnologique : le Setomaa, région dite de « contact culturel », située à la frontière entre l’Estonie et le nord de la Russie.

De la Russie à la France

Boris Vildé est né dans la région de Saint-Pétersbourg en 1908 dans une famille russe et orthodoxe appartenant à la classe moyenne [2]. Son père est chef de gare et sa mère est issue d’une famille de petite noblesse possédant une propriété dans le village de Yastrebino, à 120 km à l’ouest de Saint-Pétersbourg. À la mort de son père, en 1913, sa mère quitte Saint-Pétersbourg et s’installe avec Boris et sa sœur cadette à Yastrebino. Ils y passeront 6 ans, subissant tous les soubresauts de la Grande Guerre, de la révolution et de la guerre civile. En 1919, alors que Boris a 11 ans, sa mère décide de quitter la Russie. Elle traverse la frontière avec l’Estonie toute proche et s’installe à Tartu, petite ville universitaire où Boris fera sa scolarité. Bien que suivant ses études au lycée russe, il apprend vite l’estonien et, ayant obtenu son diplôme de fin d’étude en 1926, il entre à l’université de Tartu, à la faculté de chimie. Il n’y passera que deux ans, faute de moyens financiers, et ce ne sont pas quelques bases de chimie et une attestation d’assiduité qui lui serviront dans son futur travail au musée de l’Homme. Il s’agit plutôt de sa maîtrise de l’allemand, les cours à l’université de Tartu étant aussi dispensés dans cette langue. Par ailleurs, ses études de chimie n’ont rien avoir avec ses ambitions de l’époque, faire une carrière littéraire. C’est dans l’espoir de se réaliser comme poète et écrivain, car il s’y exerce déjà, qu’en 1930 il quitte l’Estonie pour l’Allemagne, en passant par la Lettonie. Malgré des conditions de vie difficiles, sans titre de séjour ni moyens financiers, il tente de publier ses premiers essais littéraires dans une revue de langue russe et perfectionne son allemand. Mais, surtout, c’est en Allemagne qu’il forge ses convictions antinazies.

En 1933, nouveau changement de pays, cette fois-ci définitif. Il part pour la France, pays de Montaigne, de Bergson et de Baudelaire [3], pays où le mouvement antinazi prend de l’ampleur. Il est porté par l’espoir d’y trouver un terrain propice au développement de son talent littéraire et de se rendre utile. André Gide, rencontré en Allemagne lors d’une conférence, l’encourage à effectuer ce voyage décisif. En 1934, il épousera à Fontenay-aux-Roses Irène Lot, fille d’un historien français, Ferdinand Lot, et obtiendra la nationalité française en 1936. À Paris, il pousse, probablement en 1934, la porte du musée de l’Homme grâce à l’intervention d’André Gide qui veut aider ce jeune Russe. Gide connaît bien le professeur Paul Rivet, directeur du musée, et pense que c’est dans le formidable bouillonnement intellectuel du musée, dans ce début des années 1930, que Boris Vildé pourrait trouver sa place.

Au Musée de l’Homme

Les premiers renseignements pris, Boris Vildé est persuadé que le musée de l’Homme, qui porte encore le nom de Musée d’ethnographie du Trocadéro, serait l’institution scientifique qui lui conviendrait [4]. Tout lui plaît dans ce musée : son projet ambitieux, ses positions idéologiques humanistes et progressistes, son équipe motivée et soudée, son ambiance à la fois sérieuse et festive. Il est admiratif de son directeur, Paul Rivet, pour sa stature de grand scientifique, anthropologue et américaniste, pour ses engagements antifascistes et antiracistes [5]. Vildé, qui fréquente les cercles littéraires russes de Paris et la bohème de Montparnasse, apprécie aussi l’ouverture du musée aux avant-gardes artistiques.

Au moment où Boris Vildé arrive au vieux « Troca », celui-ci est déjà en ébullition et Paul Rivet commence à y réaliser le projet de sa vie : créer une nouvelle science de l’Homme, l’ethnologie, et doter la France d’un grand « musée-laboratoire », non seulement un musée populaire à vocation éducative mais aussi un lieu de production de connaissances. Grâce à Georges Henri Rivière, son sous-directeur, qui sait organiser avec éclat des expositions temporaires en invitant le Tout-Paris aux inaugurations, le « Troca » devient peu à peu le centre intellectuel de Paris et un lieu d’animation culturelle à la mode. Paul Rivet consacrera à son projet dix ans, de 1928, date de sa nomination à la tête du musée du Trocadéro, à 1938, l’année de l’inauguration du musée de l’Homme ; dix années qui seront considérées plus tard comme une période décisive et passionnante dans l’histoire de l’ethnologie en France (Delpuech, Laurière, Peltier-Caroff 2017).

L’ethnologie de Paul Rivet est une science unifiée de l’Homme regroupant les différentes disciplines telles que la linguistique, l’archéologie, la préhistoire, l’anthropologie physique et l’ethnographie (celle-ci dédiée spécifiquement à la description des faits matériels), appelées à étudier conjointement et dans leurs relations mutuelles, des peuples et des cultures. Sur le plan conceptuel, c’est la théorie diffusionniste portée en France, dès les années 1920, par Paul Rivet, qui constitue son marqueur épistémologique (Laurière 2008). Sur le plan méthodologique, ce sont des observations directes et des enquêtes de terrain qui deviennent la principale base de la recherche, en rupture avec l’« anthropologie de cabinet » qui s’appuyait jusque-là sur des informations de seconde main. Les missions ethnographiques commencent alors à être considérées comme une étape préalable et obligatoire à toute recherche ethnologique [6].

Pour mener à bien son projet scientifique, Paul Rivet doit disposer d’une importante équipe de collaborateurs et il est par conséquent attentif à toute nouvelle candidature. Lorsque Boris Vildé se présente devant lui, il a quelques atouts pour pouvoir postuler au musée de l’Homme. Il parle couramment quatre langues (le russe, l’allemand, le finnois et l’estonien)et possède à son actif une bonne connaissance de la culture des peuples finno-ougriens et baltes. De son côté, Paul Rivet décèle chez le jeune homme de grandes capacités intellectuelles ainsi que l’enthousiasme et l’anticonformisme nécessaires pour faire partie de son équipe. Le fait que Vildé soit d’origine russe favorise l’accueil qui lui est fait, car Paul Rivet s’intéresse à l’Europe et à l’URSS. D’une part, la situation politique l’exige et, d’autre part, le contact avec un ressortissant du nord de l’Europe peut s’avérer fructueux du point de vue scientifique. Dans les années 1920-1930, l’intérêt pour l’Europe, théâtre d’événements politiques inquiétants, va grandissant. Paul Rivet voit dans l’étude approfondie de l’histoire et de la culture des peuples européens un moyen de combattre efficacement les théories pseudo-scientifiques fascistes sur l’inégalité des races. Néanmoins, pour faire partie de l’équipe du musée de l’Homme, il faudra à Boris Vildé perfectionner son français et obtenir les diplômes requis. Il doit s’inscrire à l’université. Ce qu’il fait, mais dans trois institutions universitaires à la fois : à la Sorbonne, à l’Institut d’ethnologie et à l’École nationale des langues orientales vivantes. Il y obtiendra respectivement une licence de philologie et littérature allemande en 1937, un diplôme d’ethnologie en 1938 et un diplôme de langue japonaise en 1939. Sa motivation, ses capacités d’apprendre et son intelligence ne sont plus à démontrer.

Tout en poursuivant ses études et en faisant des petits boulots, comme en Allemagne, Boris Vildé s’insère de plus en plus étroitement à l’équipe du musée de l’Homme, d’abord en tant que bénévole, statut qui ne l’empêche ni de s’impliquer totalement dans les activités du musée ni même d’assumer des responsabilités [7]. Le bénévolat est de règle au musée car les moyens financiers manquent. Les quelques précisions que nous pouvons apporter à ce propos nous éclairent sur la position qu’occupe alors Boris Vildé. Même si le budget du musée est devenu un peu plus conséquent lors de son rattachement au Muséum en 1928, le personnel est en nombre réduit. Paul Rivet doit ainsi compter sur des collaborateurs bénévoles recrutés parfois dans les milieux aisés de la société parisienne, suffisamment instruits et motivés. Le Musée du Trocadéro voit affluer de nombreux « amateurs éclairés », souvent liés aux mouvements intellectuels, artistiques et littéraires d’avant-garde, notamment aux cercles surréalistes réunis autour d’André Breton. Certains chercheurs du musée publieront leurs textes dans des revues avant-gardistes comme Minotaure et Documents, cette dernière fondée par Georges Bataille, Carl Einstein et Georges Henri Rivière. Mais le musée n’attire pas que des riches Parisiens. Les intellectuels démunis qui ont de l’ambition et qui cherchent à faire carrière en ethnologie s’en rapprochent également. C’est ainsi que quelques immigrés russes se retrouvent au Musée du Trocadéro. Certains bénévoles obtiendront le statut convoité de salarié, ce qui sera le cas de Boris Vildé en mars 1940.

Dès son arrivée au musée, il est affecté au département « Europe » fraîchement créé, où il doit prendre en charge la recherche sur les peuples baltes [8]. Ce département fait alors partie d’un ensemble de dix départements scientifiques créés par Paul Rivet. Ils sont définis par disciplines, thèmes transversaux et aires géoculturelles : Anthropologie, Préhistoire, Afrique noire (avec une section Madagascar), Afrique blanche et Levant, Europe, Asie/URSS/Arctiques, Amérique (avec une section Eskimo), Océanie, Technologie comparée et Ethnologie musicale. Pour que chaque département ait un responsable et au moins un attaché, Paul Rivet y place, déplace et remplace, au gré des besoins et des urgences, le personnel dont il dispose en leur attribuant parfois de multiples fonctions et responsabilités. Boris Vildé est au contact de nombreux chercheurs, novices dans la recherche ethnologique pour certains, plus affirmés pour d’autres, mais devenus presque tous des références en ethnologie. Travaillent ainsi au département Afrique noire Michel Leiris, l’un des acteurs principaux de l’emblématique mission Dakar-Djibouti de 1931-1933, ainsi que Deborah Lifchitz et Denise Paulme, membres de la mission chez les Dogons au Mali en 1935 et de la mission Sahara-Soudan la même année. Il y a aussi son ami Anatole Lewitsky, un autre immigré russe, responsable du département Technologie comparée et spécialiste du chamanisme sibérien ; Thérèse Rivière, Germaine Tillion et Jacques Faublée du département d’Afrique blanche, qui reviennent périodiquement de leur terrain dans l’Aurès en Algérie entre 1935-1940 ; André Leroi-Gourhan, de la section Eskimo, qui se passionne pour la culture et la langue russes et qui part en mission au Japon en 1937 ; Paul-Émile Victor du département « Asie/URSS/Arctique » qui préparent ses grandes missions au Groenland [9].

C’est également au musée d’ethnographie du Trocadéro que Boris Vildé suit, entre 1935 et 1938, des cours de l’Institut d’ethnologie. Créé en 1925 par Paul Rivet, Lucien Lévy-Bruhl et Marcel Mauss, c’est alors la seule institution universitaire française à former des ethnologues. L’Institut est rattaché à l’Université de Paris avec une partie des travaux pratiques et cours dispensés dans les locaux du musée. Le cursus de trois ans débouche sur un certificat d’ethnologie. Les cours donnés par les grands spécialistes de l’époque, Paul Rivet lui-même, Marcel Mauss, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Cohen, Jaques Millot, Henri Breuil, Henri Labouret, etc., ont pour but de fournir aux étudiants les bases théoriques de l’ethnologie dans ses différentes composantes et de les former aux méthodes d’enquêtes de terrain. Boris Vildé est aussi en contact personnel avec Marcel Mauss, comme celui-ci le confirmera en 1939 : « Monsieur Vildé est parfaitement connu de moi, avec qui il a travaillé » [10]. Il a aussi des rapports privilégiés avec Paul Rivet et puis Jacques Soustelle, sous-directeur du musée depuis mai 1937, comme le démontre la nombreuse correspondance qu’il a échangée avec eux.

Boris Vildé fait partie de ces premiers ethnologues français qui expérimentent les méthodes et les structures scientifiques novatrices du musée définies par Paul Rivet comme un « rassemblement de toutes les institutions de recherche, d’enseignement et d’exposition s’appliquant aux sciences de l’homme. […] un vaste organisme où le chercheur et l’étudiant disposeront de collections scientifiques, d’une bibliothèque, d’une photothèque, d’une phonothèque, de salles de cours, de projections et de conférences… » (Bulletin du Musée d’ethnographie du Trocadéro, 1934-1935 : 3).Il réalise des photographies, avec le matériel du musée, lors de sa mission de terrain en Estonie en 1937. Il met en pratique les dernières normes muséographiques en installant des vitrines dans les galeries publiques du musée : probablement en 1935, pour l’exposition « Art populaire baltique. Estonie-Lettonie-Lituanie », et en 1938, lors de la mise en place de la galerie permanente d’Europe où il installera les vitrines présentant des objets setos et finnois. Il applique les principes de catalogage des objets élaborés par l’équipe de Georges Henri Rivière et Paul Rivet, notamment en établissant l’inventaire des collections d’objets rapportés de sa mission en Estonie en 1937 (collection 1937.48) et de celles reçues par le musée de l’Homme dans le cadre d’échanges avec le Musée d’ethnographie de Helsinki (collection 1938.171) et le Musée national estonien de Tartu (collection 1940.13) à l’arrivée desquelles il contribuera largement. Il expérimente les méthodes d’enquête sur le terrain lors de ses missions en Estonie et en Finlande. (page suivante)