Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Claude Bellanger

Presse clandestine 1940/1944
Editions Armand Colin – Paris 1961

RESISTANCE: Ceux qui voient, dans ce triste mois de décembre 1940, en lettres pâles à peine détachées par le tirage médiocre d'un stencil, ce mot merveilleux surgi de l'ombre, en ont les larmes aux yeux. Il ne s'agit que de deux pages multigraphiées recto et verso, de quatre pages d'un texte aussitôt lu, avidement, et relu en pleurant. Le sous-titre est orgueilleux et magique : «Bulletin officiel du Comité National de Salut Public» Que dit ce Comité secret de Salut Public ? "Résister" ! C'est le cri qui sort de votre cœur à tous, dans la détresse où vous a laissés le désastre de la Patrie. C'est le cri de vous tous qui ne vous résignez pas, de vous tous qui voulez faire votre devoir. Mais vous vous sentez isolés et désarmés, et dans le chaos des idées, des opinions et des systèmes, vous cherchez où est votre devoir. Résister, c'est déjà garder son cœur et son cerveau. Mais c'est surtout agir, faire quelque chose qui se traduise en faits positifs, en actes raisonnes et utiles. Beaucoup ont essayé, et souvent se sont découragés en se voyant impuissants. D'autres se sont groupés. Mais souvent leurs groupes se sont trouvés à leur tour isolés, et impuissants. Patiemment, difficilement, nous les avons cherchés et réunis. Ils sont déjà nombreux (plus d'une armée pour Paris seulement), les hommes ardents et résolus qui ont compris que l'organisation de leur effort était nécessaire, et qu'il leur fallait une méthode, une discipline, des chefs. La méthode ? Vous grouper dans vos foyers avec ceux que vous connaissez. Ceux que vous désignerez seront vos chefs. Vos chefs trouveront des hommes éprouvés qui orienteront leurs activités, et qui nous en rendront compte par différents échelons. Notre Comité, pour coordonner vos efforts avec ceux de la France non occupée et ceux qui combattent avec nos Alliés, commandera. Votre tâche immédiate est de vous organiser pour que vous puissiez, au jour où vous en recevrez l'ordre, reprendre le combat. Enrôlez avec discernement les hommes résolus, et encadrez-les des meilleurs. Réconfortez et décidez ceux qui doutent ou qui n'osent plus espérer. Recherchez et surveillez ceux qui ont renié la Patrie et qui la trahissent. Chaque jour réunissez et transmettez les informations et les observations utiles pour vos chefs. Pratiquez une discipline inflexible, une prudence constante, une discrétion absolue. Méfiez-vous des inconséquents, des bavards, des traîtres. Ne vous vantez jamais, ne vous confiez pas. Efforcez-vous de faire face à vos besoins propres. Nous vous donnerons plus tard des moyens d'action que nous travaillons à rassembler.  En acceptant d'être vos chefs, nous avons fait le serment de tout sacrifier à cette mission, avec dureté, impitoyablement. Inconnus les uns des autres hier, et dont aucun n'a jamais participé aux querelles des partis d'autrefois, aux Assemblées ni aux Gouvernements, indépendants, Français seulement, choisis pour l'action que nous promettons, nous n'avons qu'une ambition, qu'une passion, qu'une volonté : faire renaître une France pure et libre.


On regarde encore une fois la signature : «Le Comité National de Salut Public». Et la date: «15 décembre 1940». Bien sûr, il n'est pas vrai qu'il y ait déjà "une armée" de résistants! Mais quel langage! Les fondateurs sont Boris Vildé et Anatole Levitsky, deux jeunes savants du Musée de l'Homme, Léon-Maurice Nordmann, avocat à la Cour de Paris, ainsi que les écrivains Claude Aveline, Jean Cassou - qui, dès septembre, a rédigé un tract, tiré par les soins, déjà, de ce groupe du Musée de l'Homme à plusieurs milliers d'exemplaires et intitulé : «Vichy fait la guerre» - et Marcel Abraham, l'ancien directeur du Cabinet de Jean Zay au Ministère de l'Éducation Nationale. Le Directeur du Musée de l'Homme Paul Rivet - l'un des animateurs avec Victor Basch, Albert Bayet et Paul Langevin, du mouvement antimunichois de 1938-1939 «Paix et Démocratie» - aide le groupe. Jean Blanzat, Jean Paulhan s'y associent également. Les textes sont écrits, rassemblés dans l'appartement des Martin-Chauffier, avenue Henri Martin (Louis est à ce moment en zone Sud; c'est Simone qui reçoit), puis chez les éditeurs Albert et Robert Emile-Paul, rue de l'Abbaye, sous le couvert d'une association littéraire, le «Cercle Alain-Fournier»... Dactylographiés par Agnès Humbert, du Musée des Arts et Traditions Populaires, ils seront multigraphiés d'abord au Musée de l'Homme, ensuite chez Jean Paulhan, rue des Arènes.


Ce n° 1 contient encore une analyse de la «situation militaire», des nouvelles de France... et un couplet de la Marseillaise. Dès le 30 décembre 1940 paraît le n° 2. Il commence par un appel à la discipline : - Donc, pas d'actions dispersées, pas de gestes isolés. Faites confiance à vos chefs. Ne vous impatientez pas. Vous avez tous beaucoup à faire dans le cadre qui vous a été assigné. Suivent des commentaires sur les motifs d'espoir qu'apportent malgré tout les événements des six mois écoulés, un récit des journées au cours desquelles Pétain fut amené à écarter Laval du pouvoir, des informations consacrées à la politique, au pillage de la France par l’Allemagne, à l'antisémitisme, à l'Alsace où les jeunes hommes vont être incorporés de force dans l'armée allemande... Déjà, voici une «revue de presse» intitulée "Dans la presse illégale" avec une citation du n°4 de Pantagruel. Et le numéro, de six pages cette fois, s'achève sur un autre couplet de la Marseillaise !


Le n°4 qui sera, hélas ! le dernier, portera la date du 1er mars 1941. "Il faut nous le dire et nous le répéter sans cesse en nous-mêmes : la résistance du peuple français opprimé devient un facteur de plus en plus puissant dans la lutte mondiale de la liberté", lit-on dans l'article de tête. "L'Allemagne de plus en plus a besoin de la France. C'est-à-dire d'une France asservie et résignée à son asservissement, une France trahie et consentante à sa trahison, une France qui se renie volontairement, s'humilie et se complaît dans son reniement et humiliation, une France qui veut bien s'accepter allemande. C'est dans la sourde et muette attitude du peuple français qu'apparaît cette volonté"...Ici, ce qui est alors l'attitude de la plupart des Français en face des événements n'est pas surestimé. Nous n'en sommes qu'aux débuts de la lutte. Encore fallait-il que quelques-uns montrent l'exemple et que des voix s'élèvent du silence de l'oppression.  En janvier 1941, Nordmann est arrêté. Le Matin l'a annoncé en première page - «pour diffusion du tract Résistance». En février, c'est Levitzky et Yvonne Oddon, bibliothécaire du Musée de l'Homme, qui sont arrêtés à leur tour. Pour continuer la publication, appel est fait à Pierre Brossolette... D'autres arrestations, qui seront suivies de dix condamnations à mort et, le 23 février 1942, au Mont Valérien, de l'exécution des sept hommes condamnés, déciment le groupe. Ce fut ce qu’on appela dans le moment même «l’affaire du Musée de l’Homme». Des patriotes, parmi les premiers, disparaissaient tragiquement. La flamme de la Résistance, du moins, ne s’éteindrait pas.