Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

François Bédarida ....
Le journal où dans sa cellule, sept mois durant, jour après jour, Boris Vildé consigne ses pensées, ces «feuilles de Fresnes» comme il les appelle, ce sont les réflexions ultimes d'un homme, qui attend la mort. Ou plutôt que la mort attend: «je sais qu'elle m'attend», écrit-il dès la première page de ses notes. Car lui-même ne se fait guère d'illusion sur son sort. Si dans les premiers temps de sa captivité il lui arrive encore de croire envers et contre tout à une chance d'échapper à l'exécution, par exemple grâce à une déportation en Allemagne, en réalité il sait déjà, au plus intime de l'être, que les jeux sont faits. Au demeurant ne connaît-il point la gravité des charges qui pèsent contre lui ? Les données dont dispose la police allemande sur ses activités d'espionnage et d'aide aux ennemis du Reich? Aussi le balancement d'espérance entre la vie et la mort fait-il très vite place à la certitude d'être bientôt fusillé : «Je ne compte point vivre plus de quelques semaines. » C'est même depuis son entrée en résistance que le pressentiment de sa fin l'accompagne : « Beaucoup d'entre nous seront fusillés, et tous nous irons en prison», a-t-il confié en septembre 1940 à l'une de ses camarades du réseau du musée de l'Homme.

De là cette méditation qu'il poursuit devant le mystère de la destinée humaine. Une méditation tantôt inquiète tantôt apaisée, parfois bouleversante, mais toujours sincère. «Une fois qu'on a admis l'inévitable et qu'on l'a regardé en face, on obtient sûrement la sérénité d'esprit et le calme courage d'affronter la mort sans trouble. » Pour lui, en effet, il s'agit d'une mort acceptée et assumée, «en pleine possession de toutes ses facultés spirituelles », et par conséquent « infiniment plus riche que celle d'un simple accident ou d'un champ de bataille », comme ce fut le cas pour ses camarades tombés au combat en juin r 940 dont un passage évoque le sacrifice. Dans son âme se mêlent une pointe de fatalisme («trente-trois ans, c'est un bel âge pour mourir ») et surtout le sens d'une logique du destin : « Etre fusillé, ce sera en quelque sorte un aboutissement logique de ma vie. Finir en beauté» Bref une issue qui procurera le sens faisant jusque-là défaut à son existence.

C'est pourquoi le journal, bilan de «l’année de ma misère », sert d'abord à Vildé à voir clair en lui-même. «Ce sont des points de repère jetés en hâte de ma lente et laborieuse méditation [...]. C'est à la Santé que j'ai commencé à réfléchir sur "le plus important" et sur moi-même. Tout d'un coup je me suis aperçu que moi, homme pensant, je n'ai aucune idée sûre ni sur l'âme ni sur la mort ni sur Dieu...» Ainsi commence la méditation, avec ses interrogations, sa quête de certitude, sa progression malaisée vers la sérénité et la paix intérieure. « La solitude et le calme de la prison me font repenser à toute ma vie. » De là une véritable gratitude à l'endroit de son enfermement: «Je retrouve en moi les ressources d'une vie intérieure intense [...] Je reviens à mes sources...» Car «la prison agit sur moi [...] comme le révélateur sur la pellicule». Face à ce challenge, l'intellectuel Vildé, habitué à dévorer la vie à belles dents, se sent défié, stimulé, sublimé : «C'est dans la cellule solitaire que l'homme donne toute sa mesure.» On songe ici à Camus décrivant au lendemain des années sombres la dialectique de la solitude et de la solidarité chez les résistants : «Tout solitaire se savait solidaire d'autres solitudes.»

Le journal commence avec l'arrivée de Boris Vildé à Fresnes en juin 1941. Au départ l'on y trouve des aphorismes, des notations à la volée, des constellations de pensées élaborées durant les semaines passées à la prison de la Santé. Puis, à partir de juillet 1941, le journal prend son rythme, au fil des réflexions quotidiennes et des lectures, porté par une exigence toujours plus vive de lucidité : c'est «ma vérité à moi», écrit Vildé. Le texte s'arrête à la date du 6 janvier 1942, avant-veille de l'ouverture du procès du réseau du musée de l'Homme. Durant le procès (8 janvier-17 février 1942), Boris Vildé ne note plus rien. Rien, jusqu'à la dernière lettre à sa femme, quelques heures avant d'être fusillé le lundi 23 février 1942. Lettre bouleversante de maîtrise de soi, de paix intérieure, de sérénité suprême. Lettre traversée d'éclairs fulgurants, irradiante d'amour, «la lumière qui éclaire la mort ». Ces pages de journal, que Boris Vildé déclare écrites uniquement pour lui-même, il avoue avoir voulu à la fin les détruire. Non point parce qu'elles témoignent des «faiblesses » et des «misères » de leur auteur. Mais parce que leur objectif purificateur est atteint. La catharsis a réussi. La sérénité et la paix intérieure. « La solitude et le calme de la prison me font repenser à toute ma vie. » De là une véritable gratitude à l'endroit de son enfermement: «Je retrouve en moi les ressources d'une vie intérieure intense [...] Je reviens à mes sources...» Car «la prison agit sur moi [...] comme le révélateur sur la pellicule». Face à ce challenge, l'intellectuel Vildé, habitué à dévorer la vie à belles dents, se sent défié, stimulé, sublimé : « C'est dans la cellule solitaire que l'homme donne toute sa mesure. » On songe ici à Camus décrivant au lendemain des années sombres la dialectique de la solitude et de la solidarité chez les résistants : «Tout solitaire se savait solidaire d'autres solitudes.»

Itinéraire spirituel, le journal témoigne d'une montée graduelle du prisonnier vers la communion et le sacrifice. Non sans de vives luttes intérieures et au prix d'une lente conquête sur soi. Mais au fil des semaines l'on note la progression, consacrée en fin de compte par la certitude de la victoire sur la mort et du triomphe de l'amour. Autrement dit, c'est le journal d'une ascèse. Une ascèse au terme de laquelle Vildé peut écrire : «Tout est devenu si clair et si juste. » D'où le sentiment de pacification intérieure, de libération de l'esclavage du moi, d'accomplissement de la destinée : « II n'y a pas de sacrifices inutiles.» Dans ce processus d'«humanisation », («je suis redevenu humain : cette défaite est ma grande victoire»), le point culminant est atteint avec l'admirable dialogue des «deux moi » - entre le 24 octobre et le 2 novembre 1941 - que Vildé qualifie «de credo et d'autobiographie spirituelle ». A travers des pans entiers de confession, et à l'issue d'un violent combat solitaire , l'on y trouve une poignante dialectique de l'attachement et du détachement, de la finitude et de l'infini, de la conscience terrestre et de la conscience d'éternité. Ce que Vildé appelle ailleurs «le mystère du sang et de l'instinct d'un côté, celui de l'esprit et de l'âme de l'autre».

A chaque page du journal l'on sent passer le souffle d'un personnage hors du commun. Plus l'homme Vildé s'y dévoile, mieux l'on mesure la profonde impression produite sur tous ceux qui l'ont approché, à commencer par ses camarades de résistance. Tout y contribue : sa prestance physique, son magnétisme personnel, son autorité naturelle de leader. Ecoutons par exemple Claude Aveline : « Vildé était blond, robuste et froid, un athlète maître de lui, un dieu nordique. » Ailleurs il évoque «son ascendant, sa témérité tranquille», et poursuit: «Je n'ai jamais connu d'homme qui parût plus maître de lui, et il lui fallait une singulière maîtrise, avec un regard comme le sien où se lisait la flamme intérieure» C'est le même souvenir que garde Simone Martin-Chauffier, qui pourtant n'a rencontré Vildé qu'une seule fois, à une réunion clandestine la veille de son arrestation : «Il était là, tellement présent et, en même temps, aussi absent qu'un dieu, un savant, un enfant perdu»

D'autres résistants du réseau du musée de l'Homme préfèrent, comme Agnès Humbert, mettre l'accent sur «sa froide et lumineuse intelligence, sa personnalité exceptionnelle » ainsi que «ses hautes qualités morales». De même Jean Cassou, qui se remémore un jeune savant «à l'œil clair dans un visage aigu et sarcastique». Pour sa part, Jacques Soustelle qui, en tant que sous-directeur du musée de l'Homme, l'avait bien connu dans les années d'avant guerre a évoqué ce collègue du même âge que lui, «solide, concentré, riche de vie intérieure », en ces termes : « Je revois encore Vildé, de taille moyenne, trapu, quelque chose d'auguste dans le visage aux traits durs, les yeux très clairs, les cheveux blonds. J'entends sa voix sourde, une façon particulière qu'il avait de dire "Bon!" - un monosyllabe lourd comme un coup de marteau - lorsqu'on lui avait exposé quelque problème ou défini quelque tâche»

De fait Boris Vildé, personnage séduisant et romantique, avec ses yeux gris-bleu, sa chevelure blonde, son air d'aventurier mystérieux, passait difficilement inaperçu. Paul Rivet, son patron au musée de l'Homme, l'imaginait quant à lui, non sans quelque exagération, en héritier de l'impétuosité dévorante des révolutionnaires russes : «Vildé, disait-il, est fils de la Révolution, il a la Révolution en lui» C'est d'ailleurs sans doute cette réputation d'être d'élite, jointe à sa notoriété scientifique, qui explique que tant de hautes personnalités soient intervenues, après sa condamnation à mort, pour tenter d'obtenir sa grâce: ainsi François Mauriac, Paul Valéry, Georges Duhamel. Il n'est pas jusqu'à Fernand de Brinon qui n'ait tenté une démarche en sa faveur.

Mais ce meneur d'hommes est en même temps un être épris d'intériorité, un spirituel autant qu'un intellectuel, hanté par les interrogations fondamentales de l'existence, pressé de découvrir les réponses à l'approche du terme qu'il sait inéluctable. Personnage tumultueux et batailleur, marqué par le goût du risque et de la provocation (ce n'est point un hasard si jadis en Estonie il a choisi pour ses premiers écrits littéraires le pseudonyme de Dikoï, c'est-à-dire «le sauvage»), cet être à la fois passionné et ironique, impétueux et moqueur, aime la dépense physique, les joies de la nature et tous les plaisirs de la vie. Lui qu'exaltaient le vent dans la taïga, les cavalcades au galop sur un cheval sauvage, une tempête sur le lac Peïpous, c'est peu à peu qu'il s'assagit - non sans ruades ni écarts -, jusqu'à découvrir en prison la patience, le renoncement, la paix de l'âme.

Ainsi prend peu à peu sens et cohérence l'existence aventureuse qu'il a menée. Sa vie, explique Agnès Hum-bert, «n'a été qu'une prodigieuse aventure». «Il avait foi en son étoile», précise Claude Aveline. Lui-même était tout à fait conscient de ce trait de sa personnalité : «Si je veux être franc, note-t-il, je dois avouer que je suis et reste un aventurier-né» Aventurier par nature et par vocation, Vildé a donc trouvé dans la Résistance un destin à sa mesure. La vie clandestine, prodigieuse aventure par elle-même, a constitué pour lui une chance singulière. La chance d'un accomplissement. En côtoyant journellement le danger. En risquant le tout pour le tout dans le bon combat - le combat pour une cause sacrée. «Le danger, écrit-il, est une épice qui relève le goût de la vie la plus fade. » Et cela jusqu'aux gestes flamboyants, comme dans cet épisode de l'été 1940 où Vildé, se faisant passer pour un officiel allemand de haut rang, récupère de sa propre autorité des meubles du musée de l'Homme dans un foyer de soldats allemands au milieu des militaires ébahis.

Par penchant romantique il se complaît dans le secret, dans le mystère - tel ce flacon d'encre sympathique avec lequel il escomptait correspondre avec Londres, comme le rapporte André Weil-Curiel. Dans cette attitude il y a sans nul doute, il faut l'avouer, un peu de la passion du joueur. Ce que Boris Vildé est du reste le premier à reconnaître : « C'est merveilleux d'être arrivé à un point d'où seul un miracle peut vous sauver (surtout quand on n'est pas toujours sûr que le miracle survienne). Et il poursuit : « Je joue avec tout ce qu'il y a de plus sacré ? Soit, mais le monde tout entier n'est-il pas un simple jouet des dieux ?» A la limite, l'on en arrive - Vildé le dit lui-même - à une forme de suicide, thème obsessionnel qui revient continuellement dans ses pensées. Pourtant, soutient Jean Cassou, si le chef du réseau du musée de l'Homme peut être qualifié d'aventurier, c'est un aventurier d'un type particulier, au bon sens du terme : «Tout lui paraissait facile à penser et à faire, et par conséquent il était un aventurier - un aventurier selon l'authentique génie de l'aventure», c'est-à-dire non pas le jeu pour le jeu, mais «un risque pour la finalité de ce risque, laquelle est forcément pure - et haute » : finalité d'un prix singulier, dans la liberté et dans la joie, jusqu'à la marche à la mort.

De fait, en prison, Boris Vildé éprouve intensément le sentiment de poursuivre sa destinée aventureuse: «Je crois vivre enfin ma grande aventure, la mienne, telle une épreuve en vue de laquelle toute ma vie précédente était préparation. » Dure épreuve, mais «même si j'échoue, j'y fus quand même admissible. Dans cette trajectoire l'on peut donc discerner une logique : «comme une flèche lancée ». A l'occasion jaillit un cri, un appel : « Rimbaud, cher frère, lointain camarade»... Quant à l'ultime aventure, elle se jouera devant le peloton d'exécution, ce qui fait écrire à Vildé dans sa dernière lettre cette phrase sublime où la mort est assimilée à une autre vie : «J'entre dans la vie en souriant, comme dans une nouvelle aventure.»A lire le journal il est un point sur lequel on est en droit à première vue de s'étonner : la quasi-absence du monde extérieur, de la grande houle de l'histoire. Et cela au moment où est en train de se dérouler une lutte gigantesque pour l'avenir de l'Europe, alors que Vildé est lui-même l'un des acteurs de cette histoire en plein bouillonnement. A cela on peut répondre que le prisonnier se sent d'abord et avant tout concerné par son être intérieur, qu'il cherche par priorité à percer le mystère de la destinée - mort et immortalité associées. Néanmoins, au détour des pages, l'on note des échappées sur les événements du jour : les grandes batailles sur le front de l'Est avec leurs millions de victimes, l'entrée en guerre des Etats-Unis, etc.

Plus significatifs cependant, parce que révélateurs de la psychologie des premiers résistants, sont les aperçus sur l'état de la France après la défaite et sur le caractère inéluctable, pour un temps au moins, de l'hégémonie allemande. Depuis cette notation étrange du printemps 1941 («Ah! si les Allemands pouvaient être un peu plus psychologues et les Français un peu plus dignes ! ») jusqu'aux affirmations sur la «décadence française» et l'Europe allemande : une décadence produite par un super-intellectualisme générateur de scepticisme et de dérision et par un égoïsme généralisé - deux ferments de dissolution d'un pays. Dès lors c'en est fini de la France comme grande nation. Elle va se trouver réduite au rôle de salon littéraire et artistique et de productrice d'articles de luxe dans une Europe dominée par la puissance germanique, forte de son armée, de son industrie et de son espace vital conquis à l'Est. Bien que Vildé, dans son combat clandestin, ait été un ennemi farouche de l'Allemagne nazie, il n'éprouve ni hostilité ni aversion pour les Allemands : «Je n'ai jamais agi par haine», note-t-il. Non seulement il ne manifeste aucune antipathie envers les Allemands, mais il est un ami et admirateur de l'authentique Allemagne, aujourd'hui dénaturée et corrompue par le poison du national-socialisme. Car sa révolte l'oppose d'abord à une idéologie, à un régime négateur de tous les principes de base de l'humanisme. Nul n'est plus étranger que lui au nationalisme chauvin : «Etre homme avant d'être Allemand, soldat, juge...» Pour bien montrer son respect des hommes derrière leur uniforme, Boris Vildé n'hésite pas, après la lecture du verdict le condamnant à mort, à aller serrer la main du président, le capitaine Roskothen, ainsi que du greffier du tribunal militaire allemand. D'une netteté, d'une pureté admirable à cet égard est sa dernière lettre à sa femme, quelques heures avant d'être fusillé : « II ne faut pas que notre mort soit un prétexte pour une haine contre l'Allemagne. J'avais agi pour la France, mais non contre les Allemands. Ils font leur devoir comme nous avons fait le nôtre. »

Autre trait marquant de la personnalité et du journal de Vildé : son amour pour la France. Arrivé à Paris en 1932, naturalisé en 1936, il s'est attaché avec passion à sa patrie d'adoption. Au point d'éprouver un terrible choc, comme «une douleur physique aiguë», en voyant les soldats allemands dans la capitale, lorsqu'il est revenu prendre son poste au musée de l'Homme en juillet 1940. Témoignent aussi de ce patriotisme neuf et intense de petits détails significatifs : l'obstination mise à écrire avec un accent aigu le e de son nom (Vilde étant une forme francisée de Vilde ou Wilde, nom germano-balte); le pseudonyme de résistance, «Maurice », francisation plus ou moins apparente de «Boris», etc. A son procès, lorsque Vildé s'entendra reprocher d'avoir combattu les Allemands, lui qui n'est pas Français de naissance, il ripostera en citant Goethe : «Tout homme a deux patries : la sienne et puis la France.» Dans le dialogue entre les «deux moi», le prisonnier s'explique sur la nature de son patriotisme: «J'aime la France. J'aime ce beau pays et son peuple. » Ce n'est point qu'il soit aveugle devant les défauts des Français, leur vanité, leur égoïsme, leur goût pervers pour les querelles politiciennes. Mais le peuple français reste «infiniment humain». Et «pour que la vraie France puisse un jour revivre, il faut des sacrifices». Aussi exprime-t-il avec affection sa reconnaissance envers la famille Lot. Celle-ci ne l'a pas seulement adopté, elle lui a appris à connaître et aimer la France : «ma France », comme il dit magnifiquement avant de mourir.

Une occupation primordiale du prisonnier dans la solitude de sa cellule, c'est la lecture. C'est pourquoi de larges fragments du journal sont composés de commentaires, de jugements, de réflexions sur les ouvrages que la famille Lot lui fait parvenir et qu'il dévore à une vitesse stupéfiante. Des lectures dénotant à la fois une extraordinaire curiosité d'esprit et un appétit insatiable. «Quel livre aurai-je demain» se demande-t-il avec anxiété, en remarquant que là réside l'imprévu de son existence. En lui l'ethnologue est de plus en plus attiré par la philosophie, l'histoire des religions, la linguistique - la méditation s'articulant autour de deux thèmes majeurs : le temps et l'éternité d'une part, le langage et la pensée de l'autre. A chaque page éclatent la prodigieuse culture de Vildé, son inquiétude spirituelle qui n'a d'égale que la vigueur de sa réflexion, sa connaissance encyclopédique des langues, des littératures, des civilisations. Tous les grands philosophes, passés et présents, sont là au rendez-vous, mais aussi les romanciers et les poètes : Bergson et saint Augustin, Platon et Nietzsche, Spinoza et Claudel, Pascal et Goethe, Montaigne et Tolstoï, Dostoïevski et Rimbaud, mais aussi les mystiques allemands ou encore Adolf von Hamack, Albert Schweitzer, Charles Seignobos, Léon Chestov, Rainer Maria Rilke. Et ce Charles Morgan, auteur aujourd'hui assez oublié, mais alors très en vogue et dont Vildé lit et relit avec passion Sparkenbroke, encore que la trinité maîtresse de l'oeuvre de Morgan - l'art, l'amour et la mort - ne coïncide qu'en partie avec la troïka centrale de Vildé - le moi, l'amour et la mort. Parfois un doute saisit le prisonnier, une anxiété qui l'amène à s'interpeller lui-même : «Crois-tu que ma vérité à moi soit cachée dans le livre d'autrui ? »

Les ouvrages qu'il réclame, comme il l'indique dans une lettre à sa femme où il énumère ses préférences, ce sont des ouvrages centrés sur la philosophie, l'histoire, la psychologie, les civilisations de la Méditerranée, de l'Orient, de l'Asie, en particulier dans la collection «L'Evolution de l'humanité ». D'où les livres de Léon Robin sur la philosophie grecque, de Marcel Granet sur la pensée chinoise, d'autres encore sur l'Egypte, la Mésopotamie, la Perse. Mais l'attirance suprême, c'est celle que Vildé éprouve à l'endroit des philosophies orientales, de l'Inde surtout, dont il proclame la supériorité. Car il y a là une vision du monde qui nourrit son goût mystique de la transmigration des âmes et du nirvana paix intérieure et moyen de communication entre les êtres à travers la mort. Au milieu de cela s'entremêlent quelques lectures faciles d'ouvrages empruntés à la bibliothèque de la prison : simples passe-temps qui intéressent beaucoup moins le détenu et parfois le laissent carrément déçu.

Quant à la relation que Vildé entretient avec le christianisme, elle s'avère fort complexe. Bien qu'il ait perdu la foi très jeune, sa familiarité avec lui est indiscutable. Davantage d'ailleurs avec la version orthodoxe du christianisme, dans laquelle a baigné son enfance fervente et dont il garde l'imprégnation mystique ou avec la version protestante (tant il connaît bien le protestantisme libéral allemand du XIXe et du début du XXe siècle) qu'avec la version catholique. Mais s'il y a très clairement chez Vildé la perception d'une dimension fondamentale du christianisme -la vision de la mort comme nouvelle naissance («si le grain ne meurt»), ce qui permet de surmonter l'angoisse de la disparition à jamais dans le néant - en revanche il est une autre dimension encore plus fondamentale de la foi chrétienne qui lui fait défaut : la dimension de l'incarnation, de la relation personnelle de chaque être avec la personne du Christ, de l'amour personnel et infini de Dieu pour chacune de ses créatures. Ainsi, même si le mystère de la mort est maîtrisé et vaincu, l'eschatologie de Vildé débouche sur la fusion dans un grand Tout, assurant la communion des âmes (apparemment pour' l'éternité), mais où s'efface la destinée personnelle de chacun.  Cependant, parmi les auteurs dont se nourrit Vildé, on ne peut pas ne pas relever deux absents de marque : Gide et Malraux - deux maîtres à penser alors étincelant au firmament intellectuel (avec cette réserve toutefois que Gide est mentionné élogieusement dans le dialogue des «deux moi»).

Pour ce qui est d'André Malraux, nous savons que Vildé le connaissait personnellement, sans doute à la suite d'activités communes avant la guerre. Peut-être le silence observé à son sujet dans le journal résulte-t-il de la déception éprouvée devant le refus de l'écrivain de s'engager dans la Résistance. Vildé, en effet, durant son séjour en zone non occupée entre janvier et mars 1941, était allé rendre visite à Malraux sur la Côte d'Azur pour le convaincre de se joindre à son groupe de résistance, aux côtés de ses amis Jean Cassou, Claude Aveline, Marcel Abraham, Jean Paulhan, Pierre Bertaux, etc. Or, rapporte Cassou, à qui Vildé a raconté l'entretien à son retour à Paris, la réponse de Malraux avait été une fin de non-recevoir : «Soyons sérieux. Avez-vous des armes ?» lui avait-il dit. De fait - et ici plusieurs témoignages concordent -Malraux, pour participer à l'action, attendait des armes... et les Américains.  En ce qui concerne Gide, il en va assez différemment. Non seulement Vildé lui garde admiration et affection, mais le journal témoigne de l'empreinte, directe ou indirecte, de ses livres. Vildé lui a également rendu visite dans le Midi (son passage à Cabris peut être daté du 16 février 1941). Mais là il a trouvé un accueil chaleureux et encourageant. Tout en restant très discret sur sa propre activité clandestine, il a parlé des noyaux de résistance organisés en zone occupée, des feuilles clandestines en train de circuler, etc., au point que Gide a tenu sur-le-champ à le mettre en rapport avec Pierre Viénot de passage chez lui.

Le moi, l'amour, la mort... Aucun savoir livresque ne parvient à satisfaire l'esprit du prisonnier avide de certitudes. Au départ trop de questions demeurent sans réponse, dans le cliquetis dialectique de l'existence terrestre et de l'au-delà, du temps et de l'éternité, de l'immanence et de la transcendance. Mais peu à peu la lumière vient éclairer le détenu enfermé dans sa cellule. D'abord parce que pour lui «la raison n'est pas la seule source de connaissance». Boris Vildé critique même sévèrement la sécheresse et la pauvreté du rationalisme pur. L'illumination vient de l'expérience, de l'intuition et plus encore de l'amour, «la source miraculeuse d'une connaissance parfaite». En d'autres termes, pour l'anthropologue Vildé il est impératif de faire entrer l'irrationnel dans la démarche intellectuelle, de l'intégrer à la philosophie, car l'expérience irrationnelle, religieuse ou mystique, constitue une composante fondamentale de l'homme.  Non seulement en effet toutes les expériences mystiques se ressemblent, des saints chrétiens ou des chamanes à l'extase dans l'amour physique, mais «l'âme est inséparable du corps, la matière est spirituelle ». Qu'il s'agisse du sublime spirituel ou du sublime charnel, dans les deux cas c'est une libération : la libération de la prison du moi. De là un syncrétisme mi-philosophique mi-religieux unissant dans un même tout Bouddha et le Christ, Plotin et saint Augustin, Luther et Nietzsche, mysticisme chrétien et pensée hindoue.  Mais avant d'accéder au détachement nécessaire, il y a d'abord l'attachement aux choses terrestres, à la vie, «cet accident merveilleux». «J'aime la vie. Dieu, que je l'aime ! » s'exclame Vildé. Or, à ses yeux, c'est une erreur d'opposer la vie à la mort. Entre ces «deux grandeurs incommensurables », «il n'y a pas d'opposition. L'une accomplit l'autre, la prolonge, la complète. C'est pourquoi «on peut aimer la vie tellement qu'on accepte la mort en souriant. C'est le sourire de Bouddha». Ainsi, bien qu'il n'y ait pas de survie personnelle, chaque être participe à la vie éternelle. Telle est la conclusion eschatologique à laquelle parvient Vildé au terme du dialogue entre les «deux moi»: «Je ne sais rien sur l'au-delà. Je n'ai que des doutes. Mais la vie éternelle existe.» La partie indestructible de l'être, c'est l'immortalité de l'âme.

On mesure donc par là le rôle central de ce grand affrontement intérieur que constitue le débat entre les «deux moi». «Dialogue socratique», comme le dit Yves Lelong, il oppose d'un côté le «moi 1», moi raisonné et raisonneur, conscience réfléchie et réflexive, être spirituel résolu à dominer le destin par l'élévation et le détachement en maîtrisant d'un même mouvement la vie et la mort, de l'autre côté le «moi 2 », moi charnel, instinctif, vital, englué dans le temporel, baigné de l'amour de la vie et des plaisirs - plaisirs intellectuels autant que plaisirs terrestres, ce qui nous vaut de savoureuses et talentueuses descriptions. A la conquête de la sérénité le «moi 1» gagne peu à peu du terrain sur le «moi 2 ». Ascension spirituelle à l'issue de laquelle le prisonnier apprend à accepter la mort : «Tu as compris l'amour et tu aimes.» Car «tout amour, fût-il le plus misérable, porte en lui une parcelle de divinité». Dès lors, le vertige devant la mort est surmonté. « L'amour absolu doit aimer la mort », puisque celle-ci libère la parcelle divine appelée «âme» ou «esprit». Du même coup s'établit une identification mystérieuse entre l'amour et la mort : «L'amour ressemble à la mort ». De là la dernière phrase du journal : «La mort. Je n'ai ni peur ni mépris [...]. Vaincre la mort, c'est l'aimer». De là aussi la dernière lettre de Vildé à sa femme : «La mort est pour moi la réalisation du Grand Amour, l'entrée dans la vraie Réalité.»

Comment ici ne pas songer à une œuvre contemporaine du journal de Vildé, l'oeuvre d'un autre intellectuel combattant - mais de l'autre côté de la Manche -, l'un des écrivains les plus doués de sa génération (bien que de dix ans le cadet de Boris Vildé), le pilote de la R.A.F. Richard Hillary, auteur de Thé Last Enemy, lui-même tombé en janvier 1943 dans le ciel d'Angleterre ? Dans les dernières pages, le livre, écrit en 1941, paru à Londres en 1942, traite pareillement de la mort et de l'éternité, de la démarche rationnelle et de l'expérience mystique, de l'épreuve de la souffrance et de la communion mystérieuse entre les êtres, de l'amour plus fort que la mort, à la lumière de l'expérience d'un ami de Hillary, l'aviateur Péter Pease, tué au combat en 1940, et de sa fiancée Denise. Chez Hillary comme chez Vildé on retrouve, sur le même mode poignant, la même quête des promesses d'éternité, la même certitude de la présence des êtres chers par-delà la mort...

Qui se souviendra de Boris Vildé et de ses compagnons, s'était demandé avec angoisse sa jeune belle-sœur après le drame ? Par avance, trois mois avant sa mort, le condamné avait répondu, plein de confiance en ses amis: «Je resterai encore longtemps vivant dans leur mémoire. » Aujourd'hui, si en apparence «l'affaire Vildé» a laissé peu de traces - une rue Boris Vildé à Fontenay-aux-Roses (mais rien à Paris), une très modeste plaque au musée de l'Homme - le journal demeure, «un journal d'une lucidité aiguë, chirurgicale, l'œuvre d'un savant qui aux portes de la mort, s'observe lui-même sans faiblir ». A Boris Vildé, y rappelant obstinément : «Si le grain ne meurt», deux événements symboliques sont venus dès ce moment-là donner raison. D'abord, sitôt la tête du réseau démantelée, une autre grande figure a pris la relève, puisque c'est Pierre Brossolette qui a rédigé et publié le cinquième et dernier numéro de Résistance, sorti le 5 mars 1941. D'autre part, trois jours avant l'exécution de Boris Vildé, le 20 février 1942, était achevé d'imprimer Le Silence de la mer sur les presses qui allaient devenir celles des Editions de Minuit. Non, décidément, «il n'y a pas de sacrifices inutiles ». François BÉDARIDA