Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Claude Aveline

Dialogue de prison. EUROPE N°5 -mai 1946

DIALOGUE DE LA PRISON

24.I0.41.

Cette nuit, réflexions sur la mort. C'est une espèce de dialogue intérieur se déroulant entre les deux moi, authentiques l'un et l'autre. Il est malaisé de les définir avec précision, aussi je les désigne tout simplement par "moi 1" et "moi 2".

M1. - Alors, cher ami, il faudrait envisager sérieusement l'éventualité d'une condamnation à mort.

M2. - Non, non, je ne veux pas. Tout mon corps proteste, il veut vivre. Démerdons-nous, défendons-nous, tentons une évasion, mais pas la mort.

M1. - Voyons, tu ne parles pas sérieusement, est-ce que vraiment tu attaches un tel prix à la vie?

M2. - Et toi ? Sincèrement ?

M1. - L'instinct est fort, mais je sais raisonner, et j'impose ma volonté à ma nature animale.

M2. - Nature animale? Depuis quand donc traites-tu cette nature avec un tel mépris? Dis, cela ne te fait pas plaisir un bon dîner; par exemple? Penses-y un peu: pour commencer une douzaine de marennes avec un Pouilly bien glacé, admirablement sec et âpre, un vin de précision, si je peux m'exprimer ainsi. Ensuite une truite au bleu à la chair tel1ement tendre qu'on est obligé de penser malgré soi à la loi de détournement des mineures. Ou veux-tu un beau merlan doré comme un rayon de soleil tombé à l'eau? Ou peut-être une bouillabaisse, une vraie, sais-tu, une de celles que tu avais mangées dans le Vieux Port de Marseil1e, qui sent en plein la mer, les algues, la barque, et encore la mer, source première de la vie? Hein? Ensuite, monsieur, que commandez-vous? Une viande saignante, morceau de chair cru, fort, rouge, raffiné dans sa grossièreté'? Ou un honnête et bourgeois lapin à la moutarde? Peut-être un poulet demi-deuil, spécialité lyonnaise qu'on mange chez la mère Filloux, tu te rappel1es ? Et pour arroser cela, nous demandons de nous bien chauffer un vieux Chambertin 1916 (celui ,qu'on peut encore avoir chez Huter, à Carcassonne), ou un Nuits-Cailles, ou un classique Pommard I926, bref un de ces vins faits avec le sang même du soleil, qui vous chauffent, vous soulèvent peu à peu dans la zone solaire du bien-être, de la sécurité, de la bienveillance, qui vous remplissent de reconnaissance envers la vie et le monde. Nous boirons le reste avec quelques fromages merveilleusement fins et pourris comme la prose d'Oscar Wilde (pardon pour cette ineptie). Pas de dessert ? Soit. Mais un vrai café fort et amer avec cet arôme exotique qui fait penser aux caravanes bédouines, aux vers de Goumiteff et à ta jeunesse, à Berlin... le seul luxe des pauvres intellectuels pleins de rêves, avides de la vie et heureux malgré la misère et les Weltschmerzen... Et, bien entendu, un verre de cognac-biscuit I870 (ou était-ce I878 1) servi dans un verre large de cul et étroit de la gorge - on le prend entre les deux paumes, on le chauffe, on le hume, on éprouve un fin, fin vertige, on le regarde contre le jour: c'est du soleil liquide et concentré. Veux-tu une égyptienne Abdullah ? ou, par un raffinement de superculture, une gauloise ? Du feu ? Tiens. C'est une chose si simple qu'une allumette, et combien merveilleuse... Tu aimes ce rite de fumer, n'est-ce pas ? Et la fumée qui en jouant s'enroule en spirales, se déroule, monte et disparaît sans laisser de trace, éphémère comme la vie, comme tu aimais à dire.

25.10.

M1. - Mon pauvre ami. Tu trouves des accents poétiques, d'un goût fort médiocre d'ailleurs, pour peindre les plaisirs de la table. C'est une déformation d'esprit due aux sept mois de privations. Mais ce sont de bonnes choses, je le confesse. Et même tu n'avais pas besoin de me servir un bon gueuleton, même la soupe de la prison procure un grand plaisir quand on a faim. Certes il fait bon manger et boire. Mais quand même n'exagérons pas. Oui, j'aimais les vins généreux et les mets succulents, mais pas au point d'en faire le pivot de mes pensées. J'y pensais au moment de me mettre à table et je l'oubliais ensuite. Non, ce n'est pas cela que je regretterai. D'ailleurs j'en ai eu ma part. Si on en abuse, on acquiert une maladie d'estomac et la goutte. C'est d'ici, de la prison, affamé comme tu es, que tu y. penses avec une telle intensité. Et même le tabac, il me manque, mais n'y attachons pas une importance vitale tout de même.

M2.- Mais est-ce que tu renonces aussi aisément aux joies intellectuelles ? Penses donc aux livres que tu voudrais lire et que tu ne liras jamais, aux voyages que tu ne feras jamais plus, aux découvertes linguistiques que tu aurais pu faire peut-être, aux tableaux que tu ne reverras jamais (et tu te rappelles
quelle révélation fut pour toi la peinture à l'exposition d'art italien); tu ne verras jamais plus ni la Vénus de Botticelli, ni le soleil de Gauguin, ni l'humanité de Rodin.

26.10.

M1. - Oui, ce sont de belles choses, et tu oublies encore la plus belle: la musique. Oh, je sais bien que je n'ycomprends rien, mais cela ne m'empêche pas de l'aimer. Pas tout, mais il y ,a des morceaux qui ont le pouvoir de me bouleverser, de me faire vibrer, qui entr'ouvrent pour moi le domaine de la réalité irrationnelle. Je pense à Mozart, à Beethoven, et puis à ce prélude de Khovantchina de Moussorgsky, d'une infinie douceur et lucidité qui tout admet, tout absout, même la mort, et se perd dans le Nirvâna sans regrets, en triomphant. C'est l'art le plus immatériel et indéfinissable qui crée non des sensations mais des états d'âme. Au fond ce que j'aime dans la musique c'est l'initiation à la mort. Mais ne suis-je pas déjà suffisamment initié? Alors?

Les voyages? Oui, si je pouvais encore une fois avoir devant moi l'espace infini de la mer, entendre le bruit des vagues, me coucher dans la forêt et regarder les nuages à travers les branches, escalader le sommet d'une montagne et voir de sa pure solitude en face de moi des pics neigeux et des vallées sombres avec au loin une verte plaine où se devinent des êtres humaine... C'est dur, c'est très dur de renoncer à cela. Pas aux voyages, mais à la nature. Mais j'ai eu ma part. Tu te rappelles au-dessus de Grasse, je contemplais le paysage riant avec les beaux villages paisibles aux toits de brique (et les mimosas qui étaient en fleurs 1) et le golfe de Cannes d'un bleu mauve et chaud au début de la soirée. Et je me disais: peut-être je ne reverrai jamais cela mais je me souviendrai toujours de cette beauté et de ce que je pense. Et je ne l'ai pas oublié. Non plus que les dunes du Pyla ou les rochers roses de l'île de Bréhat, ou l'à-pic de la Dent d'Orlu, ou le vent dans les voiles sur le lac Peipus... Et j'espère que si je suis fusillé, ce ne sera pas dans une cave, mais en plein air, dans un grand' champ, à la rose lumière de l'aube. Et je' sais que cette dernière sensation de la nature vaudra par son intensité de longues années et de lointains voyages.

Les livres que j'aurais pu lire? Soyons sincère: à mesure ,qu'on vieillit, le choix des lectures se rétrécit de plus en plus, en dehors des livres de jeu (et j'y range tous les ouvrages scientifiques).

Quelques chapitres de saint Mathieu, quelques pensées de Pascal, des fragments de Nietzsche, quelques pages de Tolstoï, de Gide, ,deux ou trois poésies: tel est le bilan de mes lectures, si je veux parler avec la dernière franchise. Bien sûr, il y a pas mal de choses que j'aimerais bien à lire ou à relire, mais pourquoi faut-il boire la coupe jusqu'à la dernière goutte? Ou crois-tu sérieusement que j'y trouverais une révélation?

Crois-tu que ma vérité à moi soit cachée dans' le livre d'autrui?

M2. - Et les livres que tu aurais pu écrire, toi?

M1. - La belle affaire. J'avais un peu de talent dans ma jeunesse, mais je manquais de naïveté pour recréer le monde et je n'avais pas assez de profondeur pour l'expliquer. Et même si je trouvais maintenant quelque chose à dire, pourquoi? Je n'ai pas d'ambition (peut-être parce que j'ai trop d'orgueil) et ne cherche pas la gloire. Et que veux-tu que je dise aux hommes, quelle vérité nouvelle qui en vaille la peine? Les hommes n'ont pas besoin de ma vérité. ,

M2. - Oui, parlons des hommes. Tu t'en fiches aussi, hein? Et des amis, des parents? Et de la France? Pardonne-moi si ma question te paraît ridicule, mais puisqu'il y aura certainement des gens qui vont accoler à ton nom: mort pour la France.

27.10.

M1. - Nullement ridicule. Il n'y a pas de raison peut-être, mais j'aime la France. J'aime ce beau pays, et j'aime son peuple. Oui je sais bien combien il est mesquin, égoïste, pourri de politique et victime de son ancienne gloire, mais dans tous ses défauts il reste infiniment humain et ne voulant à aucun prix sacrifier sa grandeur et sa misère d'homme. Pas la peine, d'ailleurs, que je cherche des explications, admettons que mon amour pour la France est de ce que Gœthe appelle « die Wahlverwandtschaft ». Et je ne crois pas à sa décadence complète, bien que je prévoie de longues années d'égarements, de mensonge, de lâcheté. Et pour que la vraie France puisse un jour revivre, il faut des sacrifices. Crois-moi, il n'y a pas de sacrifices inutiles.

J'ai des parents, pour qui j'ai une affection profonde, et j'ai des amis. C'est pourquoi je resterai encore longtemps vivant dans leur mémoire. Ou veux-tu survivre aux êtres chers et les voir partir l'un après l'autre? Et chaque fois c'est aussi un peu ta mort à toi. Histoire du chien à qui son propriétaire coupait chaque jour un petit morceau de la queue, par miséricorde!

Non, je ne m'en fous pas des hommes. Oh ! ç'a été long, mais j'ai appris à les aimer. Souvent je les méprise, je n'y peux rien mais tout en méprisant je les aime quand même. Et je . n'ai jamais agi par haine (et c'est dommage, cette expérience humaine me manque) mais j'en suis complètement incapable; peut-être cela tient-il au mépris. Mais, pour être sincère, je me passe très bien des hommes. La solitude ne m'a jamais pesé. Et puis tu le sais: on vient au monde et l'on meurt toujours seul.

M2. - Et ta femme ?

28.10.

M1. - Oui, c'est un coup qui porte... Je sais qu'il m'est impossible de m'en détacher. Tu ne penses quand même pas que cet amour va disparaître avec la vie'? Si c'était vrai, la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais rassure-toi: l'amour c'est la seule réalité que nous. connaissions ici-bas, plus réel que la vie et la mort.

M2. - J'avoue que tu ne manques pas de réponses et d'arguments ingénieux. Ainsi tu prétends pouvoir quitter cette terre que tu aimes pourtant, sans trop de regrets et tu veux même y trouver ton avantage ? Tu me persuades mais tu ne me convaincs point. Je sais .ce que je perds, mais ne vois pas ce que je gagne. Je ne veux pas soupçonner ta sincérité, mais ne fais-tu point une vertu d'un défaut ?

M1. - Et même si c'était vrai ? Il faut savoir porter son destin comme une couronne. Mais détrompe-toi. C'est mon tour maintenant de passer à l'offensive. Il faut que je te rappelle à toi-même. Écoute-moi bien..

29.10.

Il commence à faire froid et humide. Les jours sont courts et on ne nous donne pas de lumière. j'apprends à dormir douze heures et davantage. Beaucoup de rêves. Caractère synthétique des personnes que je vois en rêve. Reçu hier les mémoires de Mme de Lafayette. Cela me change. Depuis quatre jours, j'écris péniblement mon dialogue. Péniblement, parce que j'ai froid aux mains et que je dois économiser le papier, et parce que je n'ai pas de cigarettes, et surtout parce qu'il est difficile de ne pas donner dans la littérature. Je n'ai pas pu résister à la tentation au début. Il ne faut pas que j'écrive beaucoup de suite et me laisse emporter. Et pourtant, je vois parfaitement clair ce que je veux traduire en paroles, c'est fort simple malgré la contradiction des sentiments.

J'ai lu ces jours-ci le livre de papa et admiré sa verve et sa simplicité. Mais il abuse un peu trop des détails et des noms propres dans la partie narrative (esprit chartiste ?). Je comprends que l'étude de l' histoire puisse être passionnante. Il est difficile pour un historien d'être optimiste.

30.10.

Froid. Sombre. Un bon vent d'automne souffle dehors - un de ces vents que j'ai tant aimés (pourquoi: j'ai aimés?.. que j'aime toujours. Je parle de moi comme d'un mort, c'est prématuré). Quelque part - je crois que c'est au-dessous de moi - quelqu'un sanglote longuement, désespérément. Quelqu'un de très jeune d'après la voix, mais je ne l'entends que sourdement. La prison est une chose terrible (pas pour moi, mais néanmoins je comprends). Sans justification.

Achevé aujourd'hui les deux livres de grec (grammaire et exercices). Quelle belle langue. Mon vocabulaire est encore bien pauvre, mais je crois avoir saisi l'esprit de la langue et pouvoir (avec un.dictionnaire) venir à bout de n'importe quel texte. J'y ai mis exactement huit semaines en travaillant en moyenne deux heures et demie trois heures par jour. Et j'en éprouve. une satisfaction d'amour-propre. Vanité. La même qui me pousse à résoudre des problèmes d'échecs et de bridge dans la Gerbe (mais j'échoue le plus souvent avec les mots croisés), pour m'assurer que les cellules grises travaillent toujours bien. L'esprit géométrique...

M1.

Tu as trente-trois ans. C'est un bel âge pour mourir. Jésus est mort à cet âge et Alexandre le Grand. Pouchkine fut tué à trente-six, Essénine se suicida à trente. Ce n'est pas que je veuille te comparer à ces personnages, mais pour te faire voir que d'autres avaient accompli leur vie à ton âge, achevé leur mission. Tu n'as pas eu de mission, mais tu avais toi aussi à accomplir ta vie, à en réaliser le sens. Et je prétends que tu l'as fait et qu'il ne te reste rien à ajouter à ta vie. Sais-tu le sens de ta vie? Fais une rétrospective de ton devenir et tu verras que cela était ton humanisation.

Cela t'étonne? Je vais alors te rappeler un peu ton passé. Tu étais un garçon trop intelligent, trop intrépide et trop sensible. Avec ces qualités on ne s'arrête jamais à mi-chemin. Tu aurais pu te suicider comme ton ami Kutt ou Orloff, ou entrer au couvent comme Irtel. Ou encore devenir alcoolique comme Kaugus. Mais tU as trouvé une quatrième solution: celle de devenir un monstre. A 17 ans tu arrives à t'enfermer dans ta splendide indifférence. Tu gardes encore de la curiosité pour la vie, tu t'amuses, mais tout cela est superficiel, tu n'aimes ni personne, ni la vie, ni toi-même, et tu ne prends rien au sérieux. Tu considères le monde et la vie comme un jeu assez amusant, il est vrai, mais pas plus. Et ce n'est pas une pose, tu es sincère. Tu te souviens de I927 ? Tu as.failli périr dans une tempête sur le lac Peipus, seul dans la nuit, dans cette petite barque de plaisance. Tu te croyais perdu et tu t'amusais royalement et, tout en te débattant au milieu des vagues, tu riais de te sentir supérieur à la tempête et de défier la mort. Tu t'étais juré de faire de ta vie un jeu amusant, capricieux, dangereux difficile. Oui, tu étais un monstre presque parfait dans son indifférence, et, sinon heureux, du moins invulnérable.

3I.10.

- Cette nuit, j'ai rêvé que je visitais le champ de bataille entre Maiche et Charquemont, là où nous avons enterré Dewailly, Gastine, Kohl. Je n'ai trouvé que deux croix en planches de caisse à obus. Sur l'une, j'ai lu : Michaël Devail (pourquoi, au lieu de Michel Dewailly '?) sur l'autre, j'ai lu mon nom, sans trop de surprise d'ailleurs.

Michel avait vingt-huit ans. C'était un garçon beau, gai, plein de vie et agréable comme camarade. Quand il avait bu, il chantait, et assez bien, des airs 'd'opérette et d'opéra, surtout: Figaro-ci, Figaro-là... Nous avons voyagé ensemble à l'aller et au retour de la dernière permission. En partant de Paris, j'ai fait connaissance de ses parents dont il était le fils unique et de sa jeune et jolie femme venue à la gare. La femme tenait dans ses bras leur bébé. Pendant longtemps elle a agité son mouchoir au milieu de tant d'autres abandonnées sur le quai gris de la gare. Je me souviens de la phrase qu'il avait prononcée en s'arrachant de la fenêtre: « Alors, on a pris une provision de bonheur pour trois nouveaux mois ? » Mais ce n'était pas pour trois mois, mon pauvre Michel, c'était à jamais. Il est mort heureux, instantanément: une balle dans le coeur, une autre dans la tête..

Reçu aujourd'hui les poésies de Valéry et Das Wesen des Christianismus de Harnack. Une paire de gants chauds, un peu râpés mais encore bons, ils ont fait avec moi toute la campagne de 39-40. Que de souvenirs. Et l'écharpe qui provient d'une maison abandonnée du petit village des Sommettes, à 4 kilomètres de Pierrefontaine. Fidèle compagne , elle aussi..

Hier, on a changé les livres (on ne l'avait pas fait depuis six semaines environ). J'ai pris un roman canadien, Les White oaks de Jalna, de Mazo de la Roche. Ce n'est pas un chef-d'œuvre, mais je trouve un grand plaisir à ce genre de roman de bonne qualité, de marque anglo-saxonne. Un réalisme poétique, mais qui a du sang et de la chair La littérature française est, à quelques exceptions près, de veine trop littéraire. Un art d'un raffinement splendide (tel Giraudoux que j'admire beaucoup), mais qui a perdu la simplicité. pour l'élite.

Et j'ai vu un charcutier pleurant sur la mort de Manon Lescaut, de même que La Guerre et la Paix est accessible à un simple moujik. Mais non Claudel, ni Malraux, ni Montherlant, ni même Giono. Mais ce n'est pas un reproche. La civilisation ne touche jamais qu'une couche infiniment mince; en devenant le bien de la masse elle s'avilit.
Trop 'sombre pour continuer...

01.11

M1. - Au cours des années suivantes, tu as appris deux choses nouvelles: éternité et amitié. Les instants rares et brefs - un éclair - où tu connaissais la « vie éternelle» (j'emploie ton expression à défaut des mots appropriés) ne firent que fortifier ton indifférence envers la vie terrestre. Le jeu même a perdu un peu de son léger attrait. L'amitié ne faisait qu'accroître la solitude, tes amis (je pense à Alf, à Werner) étaient des compagnons de route avec lesquels on fait ensemble un bout de chemin jusqu'au prochain tournant, après lequel on ne reste que plus seul. D'ailleurs tu étais trop rond, trop invulnérable pour tes amis. Il n'y a rien de plus clair et de plus parfait que l'indifférence. Te reconnais-tu dans ce monstre ?

M2.- Je n'aime pas beaucoup le mot « monstre. N'exagérons pas. Et surtout pourquoi ne pas reconnaître la valeur de cette indifférence ?. Si elle ne me donnait pas le bonheur, du moins m'évitait-elle les souffrances. Je n'attachais pas trop de prix à la vie, c'est pourquoi je pouvais jouir facilement et légèrement de toutes choses. Il m'arrive parfois de regretter cet état.

M1. - Pas à moi. D'ailleurs, ces regrets ne servent à rien. Un beau jour, le magnifique édifice de ton indifférence a craqué. Ç'a commencé par ta rencontre avec ta femme. D'abord tu ne te rendais pas compte du danger, ensuite tu as voulu revenir en arrière, mais il était déjà trop tard, la brèche était trop large. Pourtant tu as lutté pendant des années encore avant d'accepter la défaite. Et c'est seulement tout récemment que tu as compris que cette défaite était une victoire.

M2. Oui..J'avais le sentiment de m'être trahi moi-même en réunissant nos deux vies; je perdais mon avenir sauvage et solitaire Mais c'était plus fort que moi ,: désormais je sentais en moi l'âme d'un être humain.

01.11

M1. - Justement, et c'est l'essentiel de ta transformation. Je n'insiste pas sur les détails: tu sais comment peu à peu tous les sentiments humains se sont infiltrés dans ton âme. Tu as connu la honte, le regret, l'amour-propre... Et surtout, tu as connu l'amour. Tu ne te rendais pas compte toi-même comment peu à peu tu t'attachais aux hommes, à la vie: tu les aimais.

M2. - Non, je ne me rendais pas compte. Souvent j'en ai été surpris moi-même. Quand j'ai vu les soldats allemands à Paris la première fois après mon retour, c'est une douleur physique aiguë au cœur qui m'a appris combien j'aimais Paris et la France. Mais c'est surtout maintenant en prison que j'ai pu voir un peu plus clair en moi-même. Et découvrir cet amour dont tu parles.

M1. - Tu te rappelles les mots que tu avais dit à l'enterrement des camarades tués là-bas près de Maiche : Un jour, peut-être, nous allons envier leur mort. » Eh bien, les envies-tu ? Voudrais-tu avoir été mort comme eux sans avoir eu le temps ni de souffrir, ni d'avoir peur ? Réponds-moi franchement.

M2. - Non, je ne voudrais à aucun prix en avoir été privé. J'ai compris ce que peut être l'amour. Il est vrai que j'ai souffert de la prison, mais enfin je me plaisais toujours à chercher le plus difficile. Pourquoi vouloir une mort facile 1 Je suis assez orgueilleux.

M1. - Voilà où nous sommes bien d'accord. Tu as compris l'amour et tu aimes. Oh, ton amour est encore bien pauvre et misérable, mais néanmoins il est de la même essence divine que l'amour parfait qui ne se trouve que dans la mort. Et crois-tu pouvoir apprendre quelque chose de plus ? même si tu vis encore cinquante ans ? Tu ne seras jamais plus riche et plus libre que maintenant. Et reconnais-tu le sens des choses ? Plus d'une fois tu aurais pu mourir, les occasions n'y manquaient pas. Mais cela eût été une mort trop facile. L'indifférent n'a aucune peine à quitter ce monde. Mais toi tu préfères lutter, vaincre ou être vaincu. Eh bien, c'est le meilleur moment à ce qu'il me semble. Tu es en pleine force et tu aimes cette vie avec toute l'ardeur d'un nouveau converti, avec toute la fraîcheur de l'avidité de la jeunesse. Ou bien penses-tu pouvoir garder toujours intact ton amour ?….Voudrais-tu assister à ton propre appauvrissement, partir lentement et insensiblement et n'avoir plus rien à regretter, au dernier moment t'apercevant que tu es mort depuis longtemps 1

M2. - Tout de même, tu es un peu paradoxal. Pourquoi alors vouloir me persuader d'accepter la mort si tu trouvais bon précisément que je m'attache à la vie'? Cherches-tu malgré tout à rendre la mort facile '?

M1. - Oh, sur ce point je suis sans inquiétude. Si tu m'écoutes et acceptes volontiers la fin, alors c'est moi qui protesterai. Parce que, enfin, moi c'est toi, et toi c'est moi. Et plus je trouve de raisons en faveur de la mort, plus je m'attache à la vie, et de là mon orgueil tire une nouvelle satisfaction qui me pousse de. nouveau vers la mort.
Si j'étais chrétien et avais la foi... Mais cela eût été trop facile. Moi je ne sais rien sur l'au-delà. Je n'ai que des doutes. Pourtant, la vie éternelle existe. Ou est-ce ma peur devant le néant qui me fait croire à l'éternité? Mais le néant n'est pas. Qu'en penses-tu ?

M2. - Moi, je ne sais qu'une chose: j'aime la vie.

M1. - Donc l'amour existe. Le reste importe peu. Si la mort existe elle ne peut être que l'amour.

BORIS VILDÉ.

Claude Aveline

Moi.1 et moi.2 sont une seule et même personne. Au cours des longs mois de prison qui ont précédé le procès et la condamnation à mort par un Tribunal allemand, Boris Vildé entretient cet étrange dialogue avec lui-même, entre "Moi 1" et "Moi 2"

Il semble extraordinaire aujourd'hui que le mot résistance ait pu paraître en un temps assez neuf pour être choisi comme titre d'un groupe clandestin et d'une publication. Je relis les premières lignes du n° l de Résistance, 15 décembre 1940, qui étaient signées: Le Comité National de Salut Public: « Résister! C'est le cri qui sort de votre cœur à tous, dans la détresse où vous a laissé le désastre de la Patrie. C'est le cri de vous tous qui ne vous résignez pas, de vous tous qui voulez faire votre devoir..» Et la profession de foi s'achevait ainsi: « En acceptant d'être vos chefs, nous avons fait le serment de tout sacrifier à cette mission, avec dureté, impitoyablement. Inconnus les uns des autres hier, et dont aucun n'a jamais participé aux querelles des partis d'autrefois, aux Assemblées ni aux Gouvernements, indépendants, Français seulement, choisis pour l'action que nous promettons, nous n'avons qu'une ambition, qu'une passion, qu'une volonté: faire renaître une France pure et libre »

L'auteur était Vildé. Bien peu d'entre nous le savaient. Il ne disait que les choses nécessaires. Je n'ai jamais connu d'homme qui parût plus maître de lui, et il lui fallait une singulière maîtrise, assurément, avec un regard comme le sien, où se lisait la flamme intérieure. Il avait l'aspect d'un dieu nordique: il était beau. Quelques notes familiales me permettront d'évoquer ici sa vie brève. (Vildé a eu trente-deux ans le jour même du honteux armistice, il est mort à moins de trente-quatre) .

Il est né à Saint-Pétersbourg le 25 juin 1908, ses parents possédaient de vastes terres aux environs. Son nom s'orthographiait sans accent, et, le russe ne possédant qu'un signe pour le V et le W, remontait sans doute à une famille allemande de Wilde, établie en pays baltique. Mais il tenait absolument à la légende d'une lointaine origine française, il citait des noms de localités comme Vildé, dans les Côtes-du-Nord - qui n'est qu'une forme dialectale de Villedieu - et il s'empressera d'accentuer le é dès son arrivée en France.

Ayant perdu son père de bonne heure, il fut élevé jusqu'à la Révolution dans la propriété d'un de, ses oncles maternels. Enfance religieuse (orthodoxe) et même mystique. A sept ans, il eut des visions de saint Michel et de saint Georges. La mort d'une grand' mère, la veillée funèbre qui la suivit lui firent une impression profonde. Puis, vers sa douzième année, il perdit la foi sans retour.

En 1919, sa famille se réfugia en Estonie, où un autre oncle maternel dirigeait une exploitation forestière. Elle s'installa à Reval, qui deviendra Tartu. Le petit Boris entra au gymnase russe. En même temps, il donnait - dès l'âge de douze ans ! - des leçons particulières; l'été, durant les vacances, il s'employait aux travaux forestiers. Il était aussi doué qu'indocile et faisait l'orgueil et le désespoir de ses maîtres. Il écrivit des poèmes, rédigea un journal du lycée, en vers, qui lui donna une manière dé célébrité parmi les collégiens russes du pays et dont il recueillit encore les échos, dix ans plus tard, quand il revint en mission en Estonie. Peu après, sous le pseudonyme de Dikoi - le Sauvage - il ,écrivit deux nouvelles qui enchantèrent ses amis et qu'il ne publia pas. Il parlait peu de ces tentatives, avec une sorte de renoncement détaché. Le sacrifice de son ambition littéraire fut pourtant l'un des drames silencieux de son acclimatation en France.

Au gymnase toujours, il remporte ses premiers succès féminins. Des flirts avec les camarades-filles, dépourvus de sentimentalité, du moins pour sa part, et qui ne font courir aucun danger aux solides amitiés masculines. Il éprouve le besoin de s'affirmer par tous les moyens, il a le goût du jeu, l'amour du sport: le ballon, la nage, le bateau, le cheval. Il a la passion des chevaux. Il se rappelait comment, à l'âge de dix ans, il les menait baigner dans la Baltique par les jours de tempête. Il a la passion du jeu d'échecs. A Paris même, il participera à plusieurs championnats. Il pratique le jiu-jitsu; d'ailleurs, tout ce qui vient de l'Extrême-Orient l'attire.

A l'Université, ses études n'occupèrent qu'une faible partie de son temps. Il dut continuer à gagner sa vie en donnant des leçons, en travaillant à l'usine. Ce fut le moment des premières activités révolutionnaires. Poussé par son goût de l'aventure, voire de la mystification, il inventa un soi-disant mouvement séparatiste en faveur d'une autonomie des Lives, les habitants de la province de Livonie. Il y gagna de la prison, puis un exil en Lettonie, d'où il partit pour l'Allemagne. 1930 : il avait vingt-deux ans.

A Berlin, il mena une vie difficile et exaltante. Il fréquenta tout ce qui pensait bien de la jeunesse intellectuelle allemande, tint des conférences aux Universités populaires de Iéna et de Hambourg. Et tandis que paraissait Mein Kampf, que l'hitlérisme récoltait les premiers fruits de ses déjà vieilles semailles, il poursuivait une activité communisante, dont on sait seulement qu'elle aboutit à une incarcération.

C'est en Allemagne qu'il entendit un soir parler André Gide et qu'il lui fut présenté. Gide, frappé par la nature exceptionnelle de cet inconnu pauvre et fier, lui offrit de l'héberger à Paris. Vildé y débarqua en septembre 32 avec, pour tout bagage, un article en russe sur la jeune littérature allemande et quelques mots de français. Il séjourna de longs mois dans la petite chambre que Gide avait mise à sa disposition, témoignant d'une discrétion, d'une « distance » qui était la forme de sa timidité. Il travaillait beaucoup. Quelles raisons allaient l'orienter vers la recherche scientifique et l'ethnologie? Peut-être le simple fait qu'il fut un jour mis en rapport avec le professeur Rivet, directeur du Musée de l'Homme. Peut-être aussi le désir de se fixer, que déterminèrent ses fiançailles et son mariage, au cours de l'été 1934, avec une des filles de l'historien Ferdinand Lot. Car il avait eu tout d'abord l'intention de poursuivre sa course européenne et de gagner l'Espagne, où le conviaient des amis politiques. Il renonça progressivement, au prix de luttes qu'il est aisé d'imaginer, à la vie d'action et d'aventure pour laquelle il se sentait fait (il songea encore, en 36, à rejoindre les républicains espagnols), et il accepta l'embourgeoisement d'une existence régulière. Entre 1934 et 1937, il devint licencié d'allemand, diplômé de japonais de l'École des Langues orientales et passa un certificat de licence d'ethnologie, condition posée par le professeur Rivet à son entrée au Musée de l'Homme.

En septembre 1936, Boris Vildé acquit la nationalité française. Après l'année rituelle du service militaire, il partit en mission pour l'Estonie, où il établit des échanges entre le Musée de l’Homme et le Musée ethnologique de Tartu, et d'ou il rapporta les résultats d'une enquête sur une population estonienne des alentours du lac Peipus, les Setu, ainsi que des matériaux pour un diplôme de l'École des Hautes Études sur certaines survivances du paganisme chez les Setu : il n'eut pas le temps d'en rédiger le texte.

Au Musée de l'Homme, il était chargé du département des civilisations arctiques. Une seconde mission, l'été suivant 1938, celle-ci en Finlande, lui permit d'apprendre le finnois, langue apparentée à l'estonien, de nouer de fructueuses relations avec le Musée d'Helsinki et la Société finno-ougrienne qui le reçut comme membre. Il décida de s'orienter plus spécialement vers la linguistique finno-ougrienne. Rentré en France, il poursuivit son étude et envisagea avec M. Sauvageot, grand spécialiste en la matière, de fonder à Paris un Institut finno-ougrien.

Parallèlement, il continuait le japonais, commençait le chinois, rêvait d'une mission en Extrême-Orient et d'un travail sur les Aïnos. Sans cesse plus passionné pour les problèmes du langage, il faisait une communication remarquée, à la Société de Linguistique, sur les créations artificielles de mots en estonien. Il publiait également un article dans la revue Races et racisme, et traduisait des nouvelles pour une anthologie de conteurs estoniens.

Survint la guerre. Mobilisé dans l'artillerie comme brigadier, puis comme maréchal des logis, Vildé passa l'hiver 39-40 dans un poste de D.C.A. cantonné près de Altkirch. Replié sur le Jura, le 16 juin 40 il fut fait prisonnier avec son unité après un bref combat. Il s'échappa presque aussitôt et, le 6 juillet, il était de retour à Paris. Quelques semaines plus tard, il fondait Résistance.

J'ai évoqué ailleurs - trop succinctement et de façon incomplète, mais c'était encore la guerre - l'action de Résistance. D'autres l'ont fait comme moi. Personne n'ignore plus le Boris Vildé clandestin, ses multiples entreprises, son ascendant, sa témérité tranquille. Ni sa disparition, à laquelle chacun de nous trouvait tout naturellement des motifs étrangers, sensationnels. Car nous avions fini par le croire invulnérable.

Il était au secret depuis des mois, traité d'ailleurs avec des semblants d'égards - il pouvait écrire, recevoir des livres, et il ne fut jamais réellement torturé, comme Lewitsky et Jubineau par exemple, ou notre pauvre petit agent de liaison, Sénéchal, dit le Gosse - quand, un jour, le procureur Gottlob, Alsacien nazi 100 %, lui rendit visite. Vildé nota dans son journal:

« 21.10. - Le procureur est venu faire ma connaissance. Il m'a promis de demander et d'obtenir ma tête. Cela ne m'a pas impressionné. Plus tard, en y réfléchissant, je fus impressionné par mon impassibilité. Non que j'aie des doutes sur le sérieux de ses paroles. Bien au contraire. Mais cela ne me paraît pas avoir une telle importance. Et pourtant, j'aime la vie. Dieu, que je l'aime! Mais je n'ai pas peur de mourir. Etre fusillé, ce sera en quelque sorte un aboutissement logique de ma vie. Finir en beauté. Chacun se suicide à sa propre façon. « I.. m'a pris un avocat. Je ne crois pas à son utilité. Mais cela m'amusera. »

L'idée de la mort fit son chemin dans l'esprit de Vildé au cours des trois journées qui suivirent. Le 24 octobre, il commença le dialogue qu'on lira maintenant et qu'il termina le 2 novembre. Le 4, il notait : «Avant-hier, achevé mon « dialogue ». Sans relire, je sais que c'est très peu ça. Trop dramatisé. Mais l'essentiel y est: une sorte de credo et d'autobiographie spirituelle».

Le procès de Résistance eut lieu à Fresnes du 6 janvier au I7 février I942. Le 23, à cinq heures du soir, Vildé, Lewitsky, Walter, Andrieux, Nordmann, Ithier, le petit Sénéchal furent conduits au mont Valérien. Comme il n'y avait pas la place de les fusiller ensemble, Vildé, avec Lewitsky et Walter, voulut mourir le dernier. CLAUDE AVELINE.