Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

Claude Aveline

L’affaire du Musée de l'Homme
Les Lettres françaises - 24 février 1945

Combien étions-nous à le connaitre ?

Combien étions-nous à les connaître de notre groupe ? Trois: Cassou, moi, notre amie A... Combien en connaissions-nous ? Deux : Vildé et Lewitzky (Je parle des premiers temps jusqu’au début du drame). Nous soupçonnions bien Paul Rivet d’être avec eux : ils appartenaient à son musée de l’Homme. Or, si Rivet soutenait Vildé, il ne se doutait pas, il vient de me l’apprendre, que Lewitzky “était dans le coup”. Nous cultivions tous le secret; nous avions raison. Mais, vraiment, ceux d’entre nous qui ont échappé à la mort ou au bagne des nazis, est-ce la prudence qui les a sauvés ?

Nous savons aujourd’hui ce que veut dire le hasard – non pas le destin. “Il aurait dû...Il n’aurait pas dû...” Quelle sottise ! Il fallait que le 23 février 1942, Andrieux, Nordman, Ithier, le petit Sénéchal, puis Vildé, Lewitzky, Walter descendissent le chemin qui menait dans la chapelle vide où l’on attendait la mort, jusqu’au talus, jusqu’aux traversex fichées en terre, où elle venait vous frapper d’une rafale. Il fallait que, trois ans plus tard, un de leurs camarades, qui n’en avait fait ni plus ni moins, parcourût le même chemin en visiteur, triste à mourir, mais vivant ! Il avait le droit, celui-là, de passer. De pleurer aussi. On ne pouvait pas pleurer devant les allemands. Ils auraient cru qu’on pleurait sur soi. Le camarade qui descendait le chemin, l’autre jour, sous le vent et la pluie – au 23 février 1942, le chemin était couvert de glace : est-ce que personne n’avait glissé, perdu l’équilibre, ressenti l’abominable amertune de mouvements désordonnés désordonnés et ridicules, quand ce n’était pas trop, pour aller si près, si loin, de deux pieds posés bien à plat, de deux jambes tendues et dures, de deux coudes pressant les flancs comme des support ? – le camarade qui passait l’autre jour renouvelait du moins à ses fantômes plusieurs engagements solennels. Le premier : dire toutes choses comme elles furent.

Ce n’est pas encore possible. Il faut mener à son terme, parmi les souvenirs des survivants et des morts, une prospection minitieuse. Attendre donc le retour de certains absents. Disposer de la place que réclame une affaire de cette gravité, de cette grandeur, et la premièere en date. Car cela se passait du temps que le mot “Résistance” commençait à peine de servir; nous l’avions adopté come un titre original, personnel. Qui l’a trouvé? Vildé je crois. Je nous revois groupés, discutant... Voilà une première preuve de la fragilité des souvenirs. D’autres se souviendront. Ce que je ne suis pas près d’oublier, ce sont nos réunions du samedi, en 1940 et au début de 41, quand Vildé ou Liwitzky, ou les deux ensemble, venaient m’apporter ensemble des documents nécessaire nécessaires à l’élaboration du bulletin.

Nous travaillions comme des bienheureux, Cassou et moi, souvent aidés par Marcel Abraham. A ...tapait les textes avec sa bonne humeur exaltée. Puis la copie partait nous ne savions où. Nous le savons aujourd’hui. Les deux pemiers numéros de “RESISTANCE” ont été ronéotypés au Musée de l’Homme, sur une magnifique machine que Mme Vacher, la collaboratrice de Paul Rivet, avait empruntée aux locaux de Paix et Démocratie. Les suivants chez Jean Paulhan, second refuge de la ronéo (elle devait s’émietter au fond de la Seine après l’arrestation de Lewitzky, ce qui n’a pas empêché Paulhan, lui aussi, de connaître la prison).

Vildé était blond, robuste et froid, un athlète maître de lui, un dieu nordique. Lewitzky était brun, grand nerveux, toujours un peu penché en avant, d’une timidité qui n’excluait ni la colère ni l’enthousiasme. Ils se ressemblaient davantage au fond. Deux jeunes savants parallèles, l’un se consacrant aux peuples artiques de l’Europe, l’autre à l’Océanie. Deux étrangers naturalisés Français, pétris de la même passion pour la France. Et quand la France partit en guerre, ils allèrent se battre avec elle. Quand elle fut écrasée, finie, ils continuèrent.

Il n’y eut pas seulement le bulletin. De Londres, la France libre réclamait des mécaniciens, des aviateurs. Résistance monta une véritable entreprise d’évasion. Vildé organisa des services de passages le long de la ligne, à la frontière d’Espagne, des embarquements sur les côtes bretonnes. A Paris et dans la banlieue commençaient de se constituer des groupes armés. C’était bien tôt pour les opérations militaires, ce ne l’était pas pour inquiéter l’ennemi. Un traître sut découvrir Vildé, lui inspirer une sympathie sans réserve. Il se nommait Gaveau. Avec un art patient, Gaveau entreprit la destruction de Résistance. Si les rédacteurs du bulletin lui échappèrent, c’est qu’il n’était jamais parvenu à les approcher. Mais tant d’autres ! Plus de cent. Je n’en citerai que quelques-uns : l’avocat Nordmann d’abord, en janvier. Lewitzky dans la nuit du 10 au 11 février – dans la journée du 10, il y avait eu perquisition générale au Musée de l’Homme (Pour une cause futile et providentielle, Paul Rivet devait quitter son domicile une heure avant l’arrivée de la Gestapo); le petit Sénéchal, le “courrier” de dix-huit ans, au début de mars; Vildé lui-même, à la fin mars; l’Alsacien Walter, de la nature des héros lui aussi, et qui avait remplacé Vildé vers la mi-avril.

J’ai vu Vildé pour la dernière fois le 9 mars à Lyon, il était depuis quelques semaines dans le midi où Résistance prenait corps : j’étais descendu de Paris avec mes mauvaises nouvelles et l’avais alerté aussitôt. Son premier, son dernier mot furent : “Je remonte : Lewitzky a besoin de moi”. En vain, je m’efforçai de lui faire entendre qu’il allait risquer sa vie et que personne ne serait sauvé pour cela. Il avait foi en son étoile. Il affirmait que du choix d’un avocat dépendait le sort de son compagnon. Il croyait à la justice, même allemande. Paul Rivet ne le persuada pas davantage. A Paris, chez Colette et Jean Duval, il présenta Walter comme son successeur éventuel. Peut-être sentait-il tout à coup son étoile faiblir. Il n’avait pas de faux papiers sur lui. S...lui en promit pour le lendemain. Ils prirent rendez-vous dans un café de la place Pigalle, à 3 heures. S... l’y attendit une heure, après laquelle elle vit arriver Walter. “Maurice (nous avions francisé par précaution le prénom de Vildé), Maurice n’est pas avec vous ? demanda-t-il. – Je l’attends dit S... – Nous étions ensemble dans le café d’en face, dit Walter. Il m’a quitté pour venir vous voir. Je devais le retrouver ici”. Vildé avait disparu en traversant la place.

Le chose était si extraordinaire, et si conforme à la mystérieuse nature de notre ami, que nous imaginâmes une disparition volontaire, un départ subit pour Londres, par exemple. Comment penser, d’ailleurs, qu’il eut pu être arrêté, sans que ni Walter ni S... fussent pris eux-mêmes ? Il l’était pourtant. Carrier, du groupe Nordmann, emprisonné rue des Saussaies depuis près d’un mois, le voyait arriver ce soir-là. Vildé lui apprenait que quatre hommes l’avaient happé pendant la traversée de la place et embarqué dans une voiture. Il venait de quitter Walter et Gaveau; voila pourquoi les policiers ne s’étaient pas préoccupés de l’endroit d’où il venait. Il n’avait dû parler qu’à Walter de son rendez-vous avec S...; voilà pourquoi elle était demeurée libre.

L’instruction de l’affaire se prolongea jusqu’à la fin de l’année 41. Le 6 janvier 1942, dans une longue salle de planches spécialement construite pour le procès – un immense drapeau à croix gammée au fond, un autre recouvrant la table en fer à cheval, des fauteuils de velours, deux rangées de soldats en armes contre les murs – dix-neuf inculpés comparurent devant le tribunal : treize hommes et six femmes. Ils s’étaient fait le plus beau possible, montraient leur joie de se revoir, plaisantaient la mise en scène qui évoquait une salle de mariage militaire ou de distribution de prix. “Dépêchez-vous de rire ! leur cria le procureur Gottlob. Bientôt, vous n’en aurez plus envie”. Les juges aussi étaient en grande tenue. Et le procès commença. Les séances presque quotidiennes devaient se succéder jusqu’au 17 février. Il neigeait terriblement. Une carte de France, au mur, portait l’indication de trois itinéraires, deux de Vildé, un de Walter. Il n’y avait que Gaveau qui avait pu les décrire. Entre deux nazis immobiles et muets qui lui servaient d’assesseurs et peut-être de gardien, le président, Roskoten, distingué, affable, jouant au grand seigneur, témoignait une vive politesse aux inculpés – sauf au “juif Nordmann”. Le procureur, Alsacien nazi, ne dissimulait pas sa nature immonde. Au cours de l’instruction, il était venu en civil trouver Walter, “son frère alsacien”. Il lui avait conseillé de modifier sa défense. Walter s’était laissé prendre au piège. L’accusation dénonça le changement, le “mensonge”. La mise en scène n’était pas un simple décor : tout le procès fut une terrible comédie. Il semblait que les Allemands voulussent donner au monde extérieur, que rien ne représentait ici, la preuve de leur équité, de leur justice. Tout était réglé pourtant du premier jour. “Nous plaidons pour des cadavres” confia un des avocats qui suivaient les débats avec une impuissance nonchalante. Le réquisitoire fut prononcé en trois parties : d’abord, les demandes d’acquittement ou de peines légères. Elles furent satisfaites et les condamnés sortirent. Puis les peines plus graves, mais qui n’entraînaient pas la mort. Satisfaites à leur tour, et les condamnés sortirent. Enfin les peines capitales. Dix. Sept hommes et trois femmes. Mme Simonet, Mlle Odon, Mme Leleu. Elles virent la sentence commuée pour elles en travaux forcés à perpétuité.

Le 23 février, à cinq heures du soir, les sept furent menés de Fresnes au Mont-Valérien. Roskoten et Gottlob s’étaient dérangés pour les accompagner. Il n’y avait pas la place de les fusiller tous les sept ensemble. Vildé, Lévitzky et Walter demandèrent à mourir les derniers. “Ils sont tous morts en héros, dit Gottlob, même Nordmann”. Suprême ignominie. Voilà l’histoire qu’il faudra raconter un jour. Pressés dans des limites trop étroites, trop de faits à peine effleurés font une évocation indigne d’elle. Je demande à tous ceux qui ont touché de près ou de loin à Résistance, et que je ne connais pas encore, de m’accorder leur témoignage.