Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme en 1940

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

La dernière lettre à Irène

Ma bien aimée Irène chérie,

Pardonnez-moi de vous avoir trompée: quand je suis redescendu pour vous embrasser encore une fois, je savais déjà que c'était pour aujourd'hui. Pour dire la vérité je suis fier de mon mensonge: vous avez pu constater que je ne tremblais pas et que je souriais comme d'habitude. Ainsi j'entre dans la vie en souriant, comme dans une nouvelle aventure, avec quelque regret mais sans remords ni peur. A vrai dire je suis déjà tellement engagé dans le chemin de la mort que le retour à la vie me paraît de toutes façons trop difficile, sinon impossible.

Ma chérie, pensez à moi comme à un vivant et non comme à un mort. Je vous ai donné tout ce que j'ai pu donner. Je suis sans crainte pour vous: un jour viendra où vous n'aurez plus besoin de moi ni de mes lettres ni de mon souvenir. Ce jour-là vous m'aurez rejoint dans l'éternité, dans le vrai amour. Jusqu'à ce jour ma présence spirituelle (la seule vraie) vous accompagnera partout.

Vous savez combien j'aime vos parents qui sont devenus mes parents. C'est à travers des Français comme eux que j'ai appris à connaître et à aimer la France, ma France. Que ma fin soit pour eux un orgueil plutôt qu'un chagrin.

J'aime beaucoup Eveline et je suis sûr qu'elle saura vivre et travailler pour faire une France nouvelle. Je pense fraternellement à toute la famille Mahn. Tâchez d'adoucir la nouvelle de ma mort à ma mère et à ma soeur; j'ai pensé souvent à eux et à mon enfance. Dites à tous les amis mes remerciements et mon affection.

Il ne faut pas que notre mort soit un prétexte pour une haine contre l'Allemagne. J'avais agi pour la France, mais non contre les Allemands. Ils font leur devoir comme nous avons fait le nôtre.

Qu'on rende justice à notre souvenir après la guerre, cela suffit. D'ailleurs nos camarades du Musée de l'Homme ne nous oublieront pas.

Ma chérie, j'admire beaucoup votre courage et j'emporte avec moi le souvenir de votre visage souriant. Tâchez de sourire lorsque vous recevrez cette lettre comme je souris moi-même en l'écrivant (je viens de me regarder dans la glace, j'y ai trouvé mon visage habituel). Il me vient à l'esprit le quatrain que j'ai composé il y a quatre semaines:

Comme toujours impassible Et courageux (inutilement) Je servirai de cible aux douze fusils allemands.

En vérité je n'ai pas beaucoup de mérite à être courageux. La mort est pour moi la réalisation du Grand Amour, l'entrée dans la vraie Réalité. Sur la terre vous en représentiez pour moi une autre possibilité. Soyez-en fière. Gardez comme dernier souvenir mon alliance: je l'embrasse avant de l'enlever.

Il est beau de mourir complètement sain et lucide, en possession de toutes ses facultés spirituelles. Assurément c'est une fin à ma mesure qui vaut mieux que de tomber à l'improviste sur un champ de bataille ou de partir lentement rongé par une maladie.

Je crois que c'est tout ce que j'avais à dire. D'ailleurs bientôt il est temps. J'ai entrevu quelques-uns de mes camarades. Ils sont bien; cela me fait plaisir

Mon amour, zvierik chérie, une immense tendresse monte vers vous du fond de mon âme. Je vous sens tout près de moi. Je suis entouré de votre amour, de notre amour qui est plus fort que la mort. Ne regrettons pas le pauvre bonheur, c'est si peu de chose à côté de notre joie. Comme tout est clair ! L'éternel soleil de l'amour monte de l'abîme de la mort.

Ma bien-aimée, je suis prêt, j'y vais. Je vous quitte pour vous retrouver dans l'éternité. Je bénis la vie qui m'a comblé de ses présents".

Toujours vôtre Boris

Archive confiée par Marianne De Mayenbourg. (document déposé à la BNF - Richelieu à Paris).
1.Dernière lettre de Boris Vildé à sa femme Irène Lot, écrite de la prison de Fresnes quelques heures avant d'être fusillé

2. Le lundi 23 février 1942 au matin, Irène Vildé s'était rendue à la prison de Fresnes pour voir Boris et lui avait apporté une valise. Ils avaient passé trois quarts d'heure ensemble. Puis Irène s'était retirée et avait attendu que les gardiens lui rendent la valise. On l'avait alors prévenue que Boris la lui apporterait lui-même. Dans l'intervalle en effet le procureur Gottlob était venu annoncer au condamné que l'exécution aurait lieu le jour même dans l'après-midi. De retour avec la valise, Boris, très calme, n'avait rien dit à sa femme, et il l'avait embrassée une dernière fois. Puis il avait détaché deux feuillets du bloc de papier qu'elle avait dans son sac, en disant: « Cela suffira». Irène Vildé était repartie sans se douter de rien. C'est sur ces deux feuillets qu'a été écrite sa dernière lettre.

3. Des dix condamnés à mort du groupe du Musée de l'Homme, les trois femmes, Yvonne Oddon, Sylvette Leleu et Alice Simonnet, ont été graciées, et leur peine commuée en déportation en Allemagne.

4. L'exécution des sept hommes a eu lieu le 23 février 1942 à 17 heures au Mont-Valérien. Comme il n'y avait là que quatre poteaux, quatre des condamnés ont été fusillés les premiers: Jules Andrieu, principal du collège de Béthune; Georges Ithier, directeur du fret de la compagnie KLM; l'avocat Léon-Maurice Nordmann; René Sénéchal, dit «le Gosse », comptable à Béthune, âgé de 19 ans. Boris Vildé, Anatole Lewitzky, anthropologue au musée de l'Homme, et Pierre Walter, photographe, ont demandé à être fusillés les derniers. Tous sont morts en chantant La Marseillaise.

5. Le lendemain, après avoir appris la mort de son mari, Irène Vildé ira voir, en compagnie de sa sœur Eveline, l'avocat de Boris, Maître Kraehling. Celui-ci lui décrira les derniers moments des condamnés et ajoutera: «Je ne sais pas, Madame, si votre mari était croyant, mais sa fin a été tout à fait édifiante » Puis elle rendra visite à l'abbé Stock, l'aumônier allemand de la prison de Fresnes, qui avait assisté les suppliciés jusqu'à leurs derniers instants. Selon le témoignage du prêtre, Boris Vildé au cours du trajet entre Fresnes et le Mont-Valérien lui avait déclaré: «Je n'ai pas peur. Je veux regarder la mort en face", et à un autre moment: «Qu'est-ce que la mort ? Un petit pont à traverser.» Et l'abbé Stock de conclure: «J'en ai tant vu. Les Français meurent bien, mais je n'en ai pas vu mourir comme ces sept-là".

6. Zvierik: en russe, diminutif affectueux signifiant petit animal.

Les présentes notes sont empruntées à l'article d'Yves LELONG "L'heure très sévère de Boris Vildé" publié dans La Liberté de l'Esprit n° 16 en 1987.