Boris Vildé chef du Réseau du Musée de l'Homme

Héros de la Résistance française contre le fascisme allemand

MARIANNE LOT - ESSAI  D’AUTOBIOGRAPHIE    

Dans son essai de biographie, Marianne Lot évoque son beau-frère Boris Vildé

Ma soeur a épousé l’estonien d’origine russe Boris Vildé, arrivé clandestinement en France, naturalisé et chargé du département des Arctiques au Musée de l’Homme. Il connaît d’expérience l’idéologie nazie. Fait prisonnier pendant la débâcle, il s’échappe aussitôt. Avec quelques collègues du Musée encouragés par Paul Rivet, et des personnalités telles que Jean Cassou, Jean Paulhan, Claude Aveline et d’autres, il fonde un Réseau (le premier) pour établir des contacts avec Londres, crée un tract, dont le premier numéro, RESISTANCE, paraît le 15 décembre 1940. Au printemps 1941, il est de passage à Clermont-Ferrand car il est passé en «  zone libre » pour faire des adhérents à son mouvement.

Nous le voyons dans le village où nous séjournons. Il expose son activité, ses projets. Jean-Berthold se sent interpellé. Que peut-il faire pour sa part dans le combat contre une idéologie exécrable et meurtrière ? Il sait et il sent qu’il n’est pas fait pour une vie en clandestinité qu’implique la Résistance. Depuis longtemps, il est décidé à reprendre le combat d’une façon ou d’une autre. Le travail de recherches d’érudition passe au second plan. Il faut trouver un prétexte pour partir à l’étranger. Il obtient alors d’être nommé membre de l’École des hautes études hispaniques qui a son siège à Madrid. Nous y parvenons en janvier 1942. Presqu’aussitôt nous apprenons la mort de Boris, fusillé par les Allemands le 23 février 1942.

Boris Vildé est né en 1908 à Saint-Petersbourg, de parents russes. La Révolution de 1917 entraîne l’exil de sa famille, qui part s’établir en Estonie. Elle y a certains liens. Sans doute avec le philosophe Eduard Wilde, entre autres. Le nom de Wilde semble balte. Plus tard Boris remplacera par un V le W initial. Bien souvent ses camarades français le compareront à un « dieu nordique » pour définir son aspect physique. Très doué, il brille au lycée de Tartu, puis (mais peu de temps) à l’université où il s’oriente vers la linguistique. Il compose déjà des nouvelles. Il a un tempérament d’aventurier. Il aime le jeu, la marche, la voile. Au cours d’une équipée sur le lac Peipus, la tempête le prend, il manque périr. Il ressent là comme une expérience mystique : il est convaincu de l’immortalité. Il lui faut de larges horizons. A l’âge de 22 ans, il quitte sa famille (une mère veuve, une sœur, un oncle) et part en Allemagne où il connaît déjà quelques jeunes écrivains. A Berlin et ailleurs, il assiste à la naissance du nazisme et participe à une opposition qui se dessine. Une rencontre avec André Gide sera décisive. L’écrivain est venu faire une conférence à l’issue de laquelle Boris vient lui parler. Gide, très frappé par cette forte personnalité (il parlera de Vildé à plusieurs reprises dans son Journal), lui conseille de quitter l’Allemagne où il court des dangers (il a déjà fait de la prison) et l’assure d’un hébergement en France. En 1932 voici donc Boris à Paris, logé dans la chambre de bonne de Gide. Il est heimatloss et vit de petits boulots. Un hasard lui fait rencontrer Paul Rivet, directeur du Musée de l’Homme, qui décèle ses qualités scientifiques. Il l’oriente vers des études d’ethnographie. Mais il faut perfectionner son français. Voici que Boris aperçoit, affichée sur les murs de la Sorbonne, une demande d’échanges russe-français. Il répond aussitôt et fait ainsi la connaissance d’Irène Lot, fille de l’historien Ferdinand Lot. Les progrès en français sont rapides et aboutissent à une issue prévisible : le mariage d’Irène et  de Boris en 1934. Ma sœur, licenciée de lettres classiques et de russe, est alors bibliothécaire à la Bibliothèque Nationale. Elle a traduit un ouvrage russe considérable sur la linguistique slave ; traduit aussi un livre de Nicolas Berdjaev). Boris acquiert la nationalité française et obtient un diplôme d’ethnologie. Il entre au Musée de l’Homme et travaille au département des Arctiques, aux côtés d’Anatole Levitsky - russe émigré et naturalisé. Avant que la guerre n’éclate il a le temps de faire deux missions, en Estonie et en Finlande, et commence à se spécialiser dans les langues finno-ougriennes. Mobilisé, il fait la guerre comme caporal-chef. Fait prisonnier dans les Ardennes, il s’évade aussitôt et fait 300 km à pied pour rejoindre Paris. Son sort va prendre une tournure décisive, centré sur le Musée de l’Homme. Le nom même du Musée est tout un programme « humaniste ». Il a succédé depuis peu au Musée d’ethnographie. Le nouveau bâtiment porte, gravées sur ses deux ailes, quelques pensées de Paul Valéry. Relevons celle-ci :  « Donner à voir ce qui est rare, ce qui est beau, c’est renouveler le regard ». Le directeur, l’anthropologue Paul Rivet, a fait, peu après la débâcle, une conférence sur Les origines de l’homme où il conclue que toute théorie raciste est a-scientifique.

Boris retrouve donc ses amis : Levitsky, Yvonne Oddon, bibliothécaire du Musée. Peu après, l’ethnologue Germaine Tillion revenue d’Algérie : c’est elle qui après la guerre fera adopter l’appellation « Réseau du Musée de l’Homme » pour qualifier cette toute première Résistance.

Dans le livre si bien informé de l’américain Martin Blumenson (The Vildé Affair, traduit en français : L’affaire du Musée de l’Homme, 1979), l’auteur,  qui a consulté les archives et interrogé tous les survivants, rapporte les termes d’une lettre de Levitsky du 1er juillet 1940 : « On ne peut accepter la victoire allemande. Ce serait l’esclavage. Mieux vaut mourir en combattant que d’accepter une victoire qui dégraderait l’homme ». Cette dernière phrase a été comme  le mot d’ordre de la première résistance à l’Occupation : délivrer la terre de France, certes, mais surtout refuser un état de choses qui avilirait la condition humaine. On peut dire aussi que le Musée de l’Homme était bien placé pour jouer un rôle d’éveilleur des consciences : déjà avant la guerre il avait accueilli en ses bâtiments un nombre non négligeable de réfugiés politiques fuyant l’Allemagne nazie. Si Boris Vildé fut, d’emblée, au premier plan pour fédérer des énergies naissantes, cela est dû à ses qualités exceptionnelles de sang-froid, de sens du possible, en même temps qu’à une flamme intérieure qui l’habitait.

« Comment faire quelque chose ? » - se demanda-t-il avec un groupe d’amis qui s’amplifiait. En septembre 1949, il fallait que l’état d’esprit des Parisiens changeât, après la stupeur de la débâcle et de l’entrée des troupes allemandes ; après le soulagement de la population constatant que « les Allemands étaient corrects » et ne massacraient pas. Néanmoins, les entendre journellement défiler en chantant sous l’Arc de Triomphe, au rythme cadencé des bottes était insupportable. Le drapeau nazi et sa païenne swastika aggravait l’impression. Entre temps, par le jeu du voisinage, le trio du Musée de l’Homme a fait connaissance d’Agnès Humbert, qui fait des travaux d’histoire de l’art. Elle est l’adjointe de Jean Cassou, écrivain et directeur du Musée d’Art Moderne. Une autre rencontre importante est, dès août 1940, celle de l’écrivain Claude Aveline (qui fut le dernier secrétaire d’Anatole France), lié avec le ménage Louis Martin-Chauffier (journaliste). Ce groupe tenait des réunions chez l’éditeur Emile-Paul. Ils avaient eux aussi un projet éditorial pour éclairer l’opinion (l’Appel de De Gaulle n’était guère connu à cette date).

La cordialité des rapports qui s’établirent alors se ressent d’une circonstance que je suis en mesure de préciser. Claude Aveline était un grand ami de mon beau-père, le peintre et illustrateur Berthold Mahn (qui justement publiera chez Emile Paul l’illustration du Grand Meaulnes d’Alain Fournier).

La naissance du projet de rédaction d’un journal clandestin (pour suppléer aux informations mensongères diffusées par Radio-Paris et les organes de presse, est parfaitement datée et située. Cela se place le 3 septembre 1940, à la Vallée-aux-Loups, ancienne demeure de Chateaubriand, devenue, sous la direction du Dr le Savoureux et de sa femme (fille du révolutionnaire russe Plekhanov), maison  de repos et, de surplus, lieu de rencontre pour intellectuels. Mes parents, qui habitaient non loin de là à Fontenay-aux-Roses, s’étaient liés avec le ménage Le Savoureux et venaient souvent à la Vallée-aux-Loups.

Ce jour-là, Boris et sa femme Irène étaient venus en visite improvisée. Ils y rencontrent le professeur et physicien Robert Debré, en compagnie d’une amie, Mme de la Bourdonnaye. Boris trouve là l’occasion d’exposer son ébauche de projet : créer un journal et, d’abord, recruter un comité de rédaction. Il trouve tout de suite un accueil favorable . Mme de la Bourdonnaye est, d’emblée, anti-Vichy. Elle a entendu le 16 juin le discours de Pétain et en a été écoeurée, en raison des clauses de l’armistice qui prévoient de livrer au vainqueur les réfugiés politiques. Robert Debré, déjà très engagé sur le même plan avec Pasteur Vallery-Radot, se met spontanément à rédiger des tracts déclarant que « la Bretagne est inexpugnable »(les Allemands tentent déjà de susciter un séparatisme breton). Il gardera des contacts très réguliers avec Boris.

Le 24 octobre 1940, le maréchal Pétain se rend à Montoire, près de Tours, où il rencontre Hitler. Il déclare : « J’entre loyalement dans la voie de la collaboration en vue de l’Europe nouvelle ». Ce propos ne passera pas inaperçu car quelques anonymes « résistants » affichent sur les murs de Paris la photo du Maréchal serrant la main du chancelier Hitler. Une corde sensible est touchée ; d’autant qu’on commence à entendre la voix des Français de Londres. Le 11 novembre, réveil « patriotique ». Un essai de défilé sous l’Arc de Triomphe. Des gerbes s’amoncellent sous la statue de Clémenceau. Mais les répliquent en arrêtant quelques étudiants. Ils investissent les abords de Notre-Dame, revolver au poing.

 Boris Vildé

Le mot Verboten fleurit partout. En réplique le V (de « Victoire ») préconisé par De Gaulle foisonne sur les murs. Les premiers tracts alors rédigés par le groupe Vildé, donnent pour consignes de s’abstenir de provocation, mais d’ignorer la présence physique des Allemands, d’éviter les lieux et spectacles où l’on risque de les rencontrer.

Les premiers noyaux de résistants ont la même stratégie : diffuser des tracts, repérer des personnes ou organismes qui serviront de boîtes à lettres, se charger des évasions de prisonniers français (il en existe plus d’un  million en Allemagne), secourir les aviateurs anglais tombés sur le sol de France. Vildé a fait beaucoup d’efforts pour organiser une filière en Bretagne. Des militaires s’en mêlent. René Creston, qui travaille  lui aussi au Musée de l’Homme, retrouve à Saint-Nazaire un ami d’enfance, Alfred Jubineau, qui lui parle des installations allemandes dans le port de Saint-Nazaire. Un général, Boutillier du Réteil et le colonel Dutheil de la Rochère, tous deux en retraite, s’offrent à fournir au groupe des renseignements sur les bases maritimes allemandes qui seront transmis à Londres.

Pour compléter cette palette sociale, il faut dire le rôle éminent que joua le photographe Pierre Walter, alsacien qui ne supportait pas l’annexion de fait de sa province. Ne pas omettre le groupe de Béthune qui n’avait garde d’oublier la précédente guerre : Mme Sylvette Leleu, garagiste, qui utilisa l’un de ses camions pour les transports clandestins ; un grand blessé de guerre, Andrieu, principal du Collège ; un commis de librairie René Sénéchal, dix-sept ans qui, venu à Paris, s’engagea auprès de Vildé, pour les besognes les plus dangereuses.

La composante des « bien-pensants » ne manque pas non plus. Une libraire, Mme Templier, spécialisée dans les livres religieux, s’offre spontanément comme lieu d’accueil. Les religieuses de la Congrégation « de la Sainte Agonie » ouvrent une officine de faux-papiers.

Un groupe parallèle à celui du Musée de l’Homme vient interférer, puis faire l’objet d’une dénonciation par un agent double (que les membres du Réseau ignoreront jusqu'à la fin de leur procès). Il s’agit de deux avocats israélites. André Weil-Curiel et Maurice Nordmann. L’âge de tous ces premiers « acteurs » de la Résistance avoisine toujours la trentaine. Leur activité est centrée sur les rapports avec les forces françaises libres de Londres. Weil-Curiel entretient de bons rapports avec Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, qui a épousé une française et qui est « francophile » à sa manière. Mais Nordmann et lui seront les premiers à être arrêtés.

Le premier numéro de Résistance va paraître le 15 décembre 1940, tiré sur les presses du Musée de l’Homme. Le titre a été discuté. Certains adopteraient celui de « Libération », mais Vildé trouve le terme prématuré. Yvonne Oddon propose et obtient « Résistance » (le mot n’a été utilisé encore que le  18 juin 1940 par De Gaulle). Elle s’en explique, en se référant à un épisode des guerre de Religion, au XVIIe siècle : Quelques jeunes femmes calvinistes, enfermées dans la Tour de Constance à Aigues-Mortes se refusèrent à abjurer leur foi et gravèrent dans leur cellule « résister ». Le numéro débuta donc par « Résister . C’est le cri qui sort de votre cœur à tous ». Il est signé « Comité de Salut public ». Il a été rédigé par Vildé, sans doute en collaboration avec Jean Cassou. C’est un appel à se grouper dans la discipline afin d’être efficaces. Il faut relever la phrase finale : « Inconnus des uns et des autres hier, aucun de nous n’a jamais participé aux querelles des partis d’autrefois, aux Assemblées et aux Gouvernements ».

La parution coïncide chronologiquement avec un événement teinté d’humour. Le retour des cendres de l’Aiglon, à l’initiative d’Hitler qui croyait plaire aux Français en les faisant transférer aux Invalides. Des affiches furent placardées : « Ils nous prennent notre bouffe et ils nous envoient un maccabée ». Il y a dès lors une structure ; des réunions régulières chez les uns et les autres. Surtout chez Yvonne Oddon et Agnès Humbert. Une des actions les plus efficaces est de faire évader les pilotes anglais tombés en France.

Une date importante pour le groupe est le 6 janvier 1941. De nouveau en visite à la Vallée-aux-Loups, Boris et Irène y font la connaissance de Jean Paulhan, la tête pensante des éditions Gallimard et le fondateur de la N.R.F. (qu’il a sabordée comme tous ceux qui ne veulent pas coexister avec les organes de presses collaborationnistes). Paulhan accepte avec empressement d’entrer dans le comité de rédaction de Résistance, dont il partagera la responsabilité avec Jean Cassou durant les absences de Vildé.  Je profite de cette mention de la Vallée-aux-Loups pour dire quelques mots des beaux-parents de Boris qui, par leur amitié avec les Le Savoureux, ont été les agents indirects de ces rencontres. Ferdinand Lot, professeur à la Sorbonne et directeur d’études à la IVe section de l’Ecole des Hautes Etudes, est surtout connu des médiévistes par son maître-livre sur La fin du monde antique et les débuts du Moyen Age. Il avait épousé Myrrha Borodine qui a laissé un nom par ses études sur l’Amour courtois au Moyen Age, puis sur la patristique grecque. J’ajouterai que, comme bien d’autres intellectuels et gens de réflexion mes parents étaient depuis longtemps en garde contre l’idéologie nazie. Mon père en avait des échos directs, ayant fait travailler à la réédition du dictionnaire Du Cange (grâce à des vacations du C.N.R.S.) plusieurs éminents érudits échappés au nazisme, tel le théologien russe Vladimir Lossky.

L’adhésion de Jean Paulhan fut importante pour la qualification du journal Résistance : pas de bravades inconsidérées, une information saisie à de bonnes sources, un appel aux consciences, à un éveil. L’écrivain prit des risques en abritant chez lui la lourde machine à ronéo, ce qui lui valut plusieurs perquisitions allemandes. Paul Rivet fut destitué par le gouvernement de Vichy et partit en Colombie, invité là-bas en tant qu’anthropologue.

Le numéro 2 de Résistance parut normalement le 31 décembre 1940. Y étaient données beaucoup d’informations importantes : les Forces françaises libres combattant les Allemands en Libye (Tobrouk) ; le ralliement à De Gaulle du Tchad, de la Nouvelle-Calédonie ; le président Roosevelt prenant conscience de la « sécession » gaulliste. Persévérer dans l’espoir était le mot d’ordre diffusé par la BBC : que les Français fêtent le 1er janvier en demeurant chez eux comme signe de protestation contre l’Occupant..

L’année 40 s’achève par l’arrestation d’un jeune garçon qui est porteur de toutes les adresses des clandestins. Les arrestations commencent par celles des deux avocats, puis de Levitsky. Non découragé, Boris se rend en zone libre en février 41, y trouve beaucoup de sympathisants, crée des filières d’évasion par l’Espagne. Pendant son absence paraissent les numéros 3 et 4 de Résistance, sous la responsabilité de Jean Paulhan (les autres activités du Réseau sont confiées à Pierre Walter). Dans le n° 3 est reproduit un discours de Churchill : « Nous ne capitulerons jamais ». Une longue notice est consacrée à Henri Bergson qui vient de mourir. Le n° 5 et dernier est confié à Pierre Brossolette, dont la voix a si souvent retenti dans l’émission « Les Français parlent aux Français ».

Malgré le danger, Boris revient à Paris en mars 1941. Beaucoup de ses amis sont alors arrêtés. La Kommandantur sait très bien qui est Vildé. Celui-ci n’a même pas de faux-papiers. Simone Martin-Chauffier prend rendez-vous avec lui pour lui en fournir. Ils doivent se voir le 26 mars dans un café de la place Pigalle. A la sortie du métro il est arrêté et conduit rue des Saussais. Ce sera leur sort à tous : Levitsky, comme juif, fit l’objet de brimades et de bastonnades.

Grâce à sa parfaite connaissance de l’allemand, Vildé en imposa toujours à ceux qui étaient les plus acharnés à demander sa tête. Après de multiples confrontations les 17 membres du Réseau, hommes et femmes, furent transférés à la prison de Fresnes. Les conditions de détention étaient particulièrement dures. Chacun « au secret » dans sa cellule, nourriture insuffisante (pas de colis familiaux permis avant septembre), aucune sortie dans la cour. Dès le début Boris commença à rédiger son journal. Irène put lui apporter les livres qu’il désirait. Elle vient pour cela à  Fresnes mais ne peut l’approcher. Il faut laisser maintenant parler le journal, document exceptionnel d’un homme qui a la certitude de mourir bientôt et s’interroge sur la condition humaine

On s’est étonné de ne pas y voir abordés les problèmes d’actualité au nom desquels il avait fait le sacrifice de sa vie. La détention n’était pas un lieu facile pour suivre les événements. Néanmoins il s’est exprimé sur l’invasion de la Russie par le Reich allemand en juin 1941. Il ressent avec joie la certitude que la victoire sur le nazisme est ainsi assurée. D’autre part il avait prévu avec lucidité que la guerre se terminerait en 1944.

Ce qui a soutenu Boris dans cette détention de 9  mois, ce fut son accoutumance à la solitude. La composante « amour de la France » est importante. Il eut plaisir à répondre fièrement au procureur Gottlob qui s’en étonnait en répétant la phrase de « votre grand Goethe » : « Tout homme a deux patries : la sienne et la France ». La meilleure preuve en est qu’il semble penser en français et que visiblement il a plaisir à maîtriser cette langue pour rédiger, jour après jour, ce qu’on peut appeler son credo philosophique et spirituel. A l’occasion de lectures (ses grands auteurs sont Bergson, Saint Augustin, Pascal, Nietzsche, tous les grands russes), ou d’événements qu’il se remémore, Boris réfléchit, relit sa vie. Cela atteint son point culminant dans son dialogue entre les deux Moi (celui qui refuse et celui qui accepte la mort. Mais tous deux font l’éloge de la vie.) par exemple (p. 90) : « A ton âge (33 ans) d’autres avaient achevé leur mission. Tu n’avais pas de mission, mais tu avais à accomplir ta vie. Et je prétends que tu l’as fait et qu’il ne te reste rien à ajouter. Sais-tu le sens de la vie ? fais une rétrospective et tu verras que cela était ton humanisation ».

Il ne tranche pas sur l’adhésion à telle ou telle foi religieuse. Il est attiré par la pensée de l’Orient (il sait déjà le japonais ; il apprend le chinois et le sanscrit) : « Il n’y a pas de doute que l’Inde ait la supériorité sur nous dans le domaine de la pensée ». Mais les mystiques de détachement du monde n’ont pas son adhésion : « Le renoncement au monde matériel n’est pas sa négation ».

« Je sais qu’on ne nous oubliera pas » - écrit-il dans ses derniers jours. En fait, pour qui a lu ce Journal, la mémoire ne s’en efface pas. Mais l’histoire s’enseigne dans les manuels scolaires. Effectivement le livre d’histoire des classes terminales (De 1939 à nos jours, Nathan éd., 1983) fait bien état des résistances à l’Occupant, mais omet complètement toute allusion au Réseau du Musée de l’Homme. Il me paraît indispensable que les dix mois de pré-résistance soient narrés dans les prochaines éditions.

Le Journal de prison, qui connut deux éditions, a eu et continue à avoir un impact considérable. Je fus conviée à parler sur France Culture en un entretien radiodiffusé où  je dialoguais avec Alain Finkielkraut et François George. Le cardinal J. - M. Lustiger m’écrivait combien la beauté de la lettre d’adieux l’avait saisi (il y fit discrètement allusion dans une cérémonie à Notre-Dame. Je me propose - mais y parviendrai-je ? - de consacrer une page, dans les manuels scolaires de Terminales, au « Réseau » et à ce groupe d’hommes et de femmes qui ont inauguré la Résistance et ré-inventé le mot même. Car ces manuels, fort détaillés, ne font commencer l’opposition contre l’Occupant que plusieurs mois après l’exécution au Mont-Valérien des membres masculins du Réseau le 23 février 1943.

Dernièrement Julien Blanc (apparenté à Jean-Pierre Vernant) a entrepris une thèse de doctorat sur Boris Vildé. Je viens de retrouver une plaquette en russe sur Boris, par une amie de ma cousine russe Mélitina Borodina, nommée Rita Rais qui se passionna pour le Réseau au vu de la plaque à la mémoire de ses acteurs, apposée dans le vestibule du Musée de l’Homme.